‹ Poésies complètes de Alfred de MussetChapitre 38 sur 110 · A M. ALFRED T · texte numérisé non relu

A M. ALFRED T

Voia , moD cher ami , ce que je vous dédie :

Quelque chose approchant comnie une tragédie, Un spectacle; en un mot, quatre mains de papier. J'attendrai là-dessus que le dighle m'éveille. 11 est sain«de dormir — ignoble de bâiller.

J'ai- fait trois mille vers : allons, c'est. à merveille. Baste! M faut s'en tenir à sa vocation.

Mais quelle singulière et triste impression Plo<^it un manuscrit ! -^ Toyit à l'heure , à ma table , Tout ce que j'écrivais me semblait admirable. Maintenant je ne sais '—je n'ose y regarder.

Au moment du travail, chaque nerf, chaque^bre A Ijressaille comme un luth que Ton vient d'accorder. On n'écrit pas un mot que tout l'être ne vibre. (Soit dit sans vanité, c'est ce que l'on ressent.) On ne travaille pas — on écouté — oa attend.

C'est comme un iftcounu qui vous parle à voix basse. On reste quelquefois une nait sur la place , Sans faire un nfbuvement et sans se retourner. On est comme un enfant dans ses habits de fête, Qui craint de se salir et de se profaner; *

Et puis ^- et puis — enGn ! — on a mal à la tête. Quel étrange réveil ! — comme on se sent boiteux ! Comme on voit que Yulcain vient de tomber des cieux ! C'est l'effet que jgroduit une prostituée , Quand ^ le corps assouvi , l'âme s'est réveillée, Et que, comme un vivant qu'on vient d'ensevelir, '' L'esprit lève en pleurant le linceul du plaisir. Pourtant c'est l'opposé — c'est le corj)8 , c'est l'argile , *^

C'est le cercueil Itaniaiii , un momeat entr'ouTert , Qui, laUinot retomber ton couvercle déyie, I qu'il a ROfiffert.

lot terrible, aainme iuiitible, •r le repas. , ■e une auréole * [Uauil elle B^envole, ■ le l'étais pas?

Je suis le Phaifgien , et je dis à mon bûte : Si ton démon céleste était un imposteur?* .

Il no s'agit pas là de reprendre une faute , De retourner un vers comme un commentateur, Ni do »e remâcher comme un bœuf qui rumine.

II est assez de mains, chercheuses ai vermine^- t,

Qui savent éplucher un éoAl malheureux, Comme un pAtre espagnol épluche un chien lépreux. Hais croire que l'on lient les pomme» d'Hespérides, Et presser* tendre ment, un navet sur son cœur I 1(oilà, mon chei^ami, ce qui porte un auteur v *

A des auto-da-fés — à dra infanticides.

hei rimcurs, vous voyez>, sont comme. les arnanls. - Tant qu'on n'a rien écril, il en est d'fine<idée, Comme d'une beouté qu'on n'a pas possédée.

On l'ndore, on la suit — sea détours soMt-. charmants. Pendant que l'on tisonne eu regoi'dant la cendre, On la voil^'oltiger ainsi qu'un salamandre ; Chaque mot fait pour elle est comme un billet doux ; On lui donne k souper — qui le sait niieui que vous? I Vous pourriez au besoin trailer.unc princeS&e. ) Hais dès qu'elle se rend , bonsoir, le charme cesse; On sent dans sa prison 1 hirondelle mourir.

W tout cela du moins vous laissait quelque chose ! On garde le parfum en efreiiillant la rose; il n'est si triste amour qui n'ait son souvenir.

Lorsque la jeune fille, à la source voisine, A sous les nénuphars lavé ses bras poudreux , Elle reste au soleil , les mains sur sa poitrine, A regarder longtemps pleurer ses beaux cheveux. Elle sort, mais pareille aux sochers de Rorghése, Couverte de rubis comme un poignard persan — El sur son front luisant sa mère qui la baise Sent du fond de sou cœur la fraîcheur de son sang. Mais le poète, h^las ! s*il puise à la fontaine , C^est comme un braconnier poursuivi dans la plaine, Pour boire dans sa main, et courir se cacher — Et celte main brûlante est prête à se sécher.

Je ne fais ^as grand cas, pour moi, de la critique; Toute mouche qu'elle est , c'est rare' qu'elle pique. On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron :

Vous qui me connaissez , voqs savez bien que non. Je hais comme la mort l'état de plagiaire ; Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. C'est bien peu, je le sais, que d'être homme de rien , Mais toujours est-il vrai que je n'exhume rien. Je ne me suis pas fait écrivain politique. N'étant pas amoureux de la place publique.

D'ailleurs il n'entre pas dans mes prétentions D'être l'homme du siècle et de ses passions.

C'est un triste métier que de suivre la foule. Et de vouloir crier plus fort que lei meneurs , Pendant qu'on se raccroche au manteau des traineurs. On est toujours à sec quand le fleuve s'écoule. Que de gens aujourd'hui chantent la liberté.

Comme ils chantaient les rois , ou l'homme de brumaire ! Que de gens vont se pendre au levier populaire. Pour relever le dieu qu'ils avaient souftleté! On peut traiter cela du beau nom de rouerie ^ Dire que c'est le monde et qu'il faut qu'on en rie. Cest peut-être un métier charmant, mais tel qu'il est,

|48 DÊinCÂCE.

Si vous le trouvez beau j moi je le trouve laid. Je n^ai jamais chanté ni la paix ni la guerre; Si mon siècle se trompe , il ne mUmporte guère : Tant mieux s^il a raisoi^ et tant pi^ s'il a tort; Pourvu qu^on dorme encor%au milieu du tapage, C^est tout ce qùMl me faut, et je ne crains pas Tâge %0ù les opinions deviennent un remdrd.

Vous me demanderez si j^aime ma patrie.

Oui — j'aime fort aussi TËspagne et la Turquie.

Je ne hais pas la Perse , et je crois les Indous

De très-honnêtes gens qui boivent comme nous.

Mais je hais les cités , les pavés et les bornes ,

Tout ce qui porte Thomme à se mettre en troupeau ,

Pour vivre entre deu«; murs et quatre faces mornes',

Le front 150US un moellon , les pieds sur un tombeau.

Vous me demanderez si je suis catholique.

Oui — j'aime fort aussi les dieux Lath et Nésu. Tartak et Pimpocau me semblent sans réplique; Que dites-vous encor de Parabavastu ?

J'aime Bidi — Khoda me parait un bon sire.

Et quant à Kichatan , je n'ai rien à lui dire. C'est un bon petit dieu que le dieu Michapou. Mais je hais les cagots , les robius et les cuistres , Qu'ils servent Pimpocau , Mahomet , ou Vishnou. Vous pouvez de ma part répondre à leurs ministres Que je ne sais comment je vais je ne sais où.

Vous me demanderez si j^.aime là sagesse.

Oui -7- j'aime fort aussi le tabac à fumer.

J'estime le bordeaux, surtout dans sa vieillesse; -

J^aime tous les vins francs, parce qu'ils font aimer.

Mais je hais les cafards , et la race hypocrite

Des tartufes de mœurs, comédiens insolents,

Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs.

Le diable était bien vieax lorsqu'il se fit ermite. ^ Je le serai si bien , quand ce jour-là viendra , Que ce sera le jour où Ton m'enterrera.

Vous me demanderez si Taime la nature.

Oui —j'aime fort aussi les arts et la peinture.

Le corps de la Vénus me parait merveilleui. «.

La plus superbe femme est-elle préférable?

Elle parle, il est vrai, mais l'autre est admirable,

Et je suis quelquefois pour les silencieui.

Mais je hais les pleurards, les rêveurs à nacelle^,

Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles,

Cette engeance sans nom , qui ne peut faire un pas

Sans s'inonder de vers , de pleurs et d'agendas.

La nature, sans doute, est comme on veut la prendre^

11 se peut, après tout, qu'ils sachedt la comprendre;

Mais eux , certainement, je ne les comprends pas.

Vous me demanderez si j^aime la richesse.

Oui — j^airae aussi parfois la médiocrité;

Et surtout, et toujours, j'aime mieux ma maltresse.

La fortune , pour moi , n'est que la liberté ;

Elle a cela de beau , de remuer le monde.

Que, dès qu'on la possède, il faut qf^'ou en réponde.

Et que , seule , elle met à l'air la volonté.

Mais je hais les pieds-plats, je hais la convoitise;

J'aime mieux un joueur qui prend le grand c&emin.

Je hais le vent doré qui gonfle la sottise.

Et, dans quelque cent ans, j'ai bien peur qu'on ae dise

Que notre siècle d'or fut un siècle d'airain.

Vous me demanderez si j'aime quelque chose.

Je m'en vais vous répondre à peu près comme Hamlet :

Doutez , Ophélia , de tout ce qui vous plait ,

Dé la clarté des cieux , «du parfum de la rose;

Doutez de la aertu , de la nuit et du jour ;

160 DÉmCACE.

"1)00182 de tout au mofide, et jamais de l^aifioar. ïournez-vôus là, mon cher,, comme rhéliotrope Qui m^il les yeux iixés sur son astre chéi-i , Et préférez à toat , cx)mme le misanthrope , La chaiilon de ma mie, et du bon roi Henri.

Doutez^, si vous voulez , de Têtfe qui vous aime , J)^une femme ou d'un chien— mais non de Taînour même. L'amour e^t t«ut — l'amour, et la vie au soleil. Aimer ^t le grand point, qu'importe l$i maîtresse? Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse? Faites-vous de ce monde un songe sans réveil* S'il est vrai que Schiller n^ait aimé qu'Amélie, Goethe c|.ue Marguerite , et Rousseau <{|ie Julie, Qjie la terre ieijir soit légère 1 — ils ont aimé.

Vous'trouverez , moir ch^r , mes rimes bien mauvaises ;

Quant à ces choses-là , je suis un réformé.

*" Je n'ai plus de système, et j'aime mieux mes aises; ^ais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller. ,TJe tois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime,

Des rapports trop exacts avec un menuisier.

Gloire aux auteurs nouveaux , qui veulent à la rime

Uiie lettre de plus qu'il n'en fallait jadis!

Biravo ! c'est un bonsclou de pluâ à^ la pensée.

La vieille liberté par Voltaire laissée

Etait honne autrefois pour*les petits esprits.

Unlong^ cri de douleur traversa l'Italie, Lorsqu'au' |)ied des autels Michel^Ange expira. L^ alècle se fermait — et la mélancolie , Comme un pressentiment, des vieillards s'empara. L'art, qui sous ce grand homme avait quitté la torre Pour se suspendre au ciel , comme le nourrisson ' Se suspend et s'attache aux lèvres dé sa mère. L'art avec lui tomba. — Ce fut Ici dernier nom Dont le peuple toscan ait gardé la mémoiie||

Aujourd'hiii Tari nVst plus — personne nV veut croire.

Notre littérature a cent mille raisons

Pour parler de noyés , de morts el de guenilles.

Elle-même est un mort que nous galvanisons.

Elle entend son affaire eu nous peignant des fîlles ,

En tirant des égouts les muses de Régnier.

Elle-même en est une, et la plus délabrée

Qui de fard et d^onguents se soit jamais plâtrée.

Nous Tavons tous usée — et moi tout le premier. •

Est-ce à moi , maislenant , au point où nous en sommes,

De vous parler de l'art et de le regretter?

Un mot pourtant encore avant de vous quitter.

Un artiste est un hommç — il écrit pour des homiifts.

Pour. prêtresse dji temple, il a la liberté;

Pour trépied , l'univers; pour éléments, la vie*,

Pour encens, la douleur, l'amour et l'harmonie;

Pour victime, son cœur — pour dieu , la vérité.

L'artiste est un soldat qui des rangs d'une armée

Sort, et marche en avant — ou chef — ou déserteur.

Par deux chemins divers il peut sortir vainqueur.

L'un , comme Calderon et comme Mérimée ,

Incruste un plomb brûlant sur la réalité,

Découpe à son flambeau la silhouette humaine ,

En emporte le moule , et jette sur la scène

Le plâtre de la vie avec sa nudité.

Pas ua c^up de ciseau sur la sombre eflûgie;

Rien qu^un masque d'airain , tel que Dieu l'a fondu.

Cherchez-vous la morale et la philosophie?

Rêvez, si vous voulez — voilà ce qu^il a vu.

L'autre , comme Racine «t le divin Shakspeare ,

Monte sur le théâtre , une lampe à la main ,

Et de sa plume d'or ouvre le cœur humain.

\. C'est pour vous qu'il y fouille, afin de vous redii-e ' Ce qulil aura senti , ce qu'il aura trouvé , Surtout, en le trouvant , ce qu'il aura rêvé. L'action n'est pour lui qu'un moule â sa pensée.

Hamlet tuera Glodius — Joad tuera Mathan — QuMmporte le combat , si l'éclair de Tépée Peut nous servir dans l'ombre à voir les combattants ? Le premier sous les yeux -vous étale un squelette. Songez, si vous voulez, de quels muscles d'athlète, De quelle chair superbe et de quels vêtements pourraient être couverts de si beaux ossements. Le second .vous déploie une robe éclatante, De^ muscles invaincus, une chair palpitante, Et vous laisse à penser quels sublimée ressorts Impriment l'existence à de pareils dehors.

Celui-là voit l'effet — et celui-ci la cause. Sur cette double loi le monde entier repose.

Dieu seul (qui se connaît) peut tout voir à là fois.

Quant à moi , Petit-Jean , quand je vois — quand je vois — Je vous préviens, mon cher, que ce n'est^as'grand'chose : Car , pour y voir longtemps , j'aime trop à voir clair : Man delights not me, sir, nor woman netther.

Mais s'il m'était permis de choisir une route. Je prendrais la dernière — et m'y noierais satis doute. Je suis passablement en humeur de rêver , Et je m'arrête ici , pour ne pas le prouver.

Je ne sais trop à quoi tend tout ce bavardage. Je voulais mettre un mot sur la première page : A mon très-bon oré , très-honorable ami , Monsieur — et caetera — comme on met aujourd'hui , Quand oji veut proprement faire une dédicace. Je l'ai faite un peu longue , et je. m'en aperçois. On va s'imaginer que c'est une préface.

Moi qui n'en lis jamais I — ni vous non plus, je crois.

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