‹ Poésies complètes de Charles d'Orléans, revues sur les manuscrits avec préface, notes et glossaireChapitre 10 sur 272 · XXVIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXVIII PRÉFACE

)es souflVances que le pauvre et doux prince indique avec son vague et triste sourire. Dans ces liens sans cesse renaissants, si l'on peut dire, dans ces niiu'squi semblaient, comme le laurier enveloppant Dapiiné, monter lentement, serrement, continûment autour du prisonnier, il chercha, quand toute espérance de salut lui tut enlevée, sa consolation dans la poésie. Adieu les rêves de l'ambition, adieu les brillants voyages, les belles chasses, les aventures de guerre; adieù les fêtes galantes, le luxe, le bien-être même ; adieu l'amie et l'ami. Mais la poésie \a rendre tout cela, elle va changer cette grande tempête de la douleur en la douce et chaude petite pluie de la mélancolie. .le sais bien qu'on ne peut ici parler de noir cachot, de cette porte des antiques prisons qui s'entr'ouvrait pour laisser entrevoir le beau ciel pendant un instant et rendre plus horribles encore les murailles de la prison. Moralement pourtant c'était cela, et ces etïbrts toujours \ains, ces e-;pjrances de liberté toujours trompées, rendaient bien l'ertét de découragement et d'atVaissement de cette porte de cachot qui s'ouvre un instant et se referme encore, et encore, et to ijours. Bien des traits nous prouvent d'ailleurs qu'il s'a'zissait pour lui d'une véritable prison. Il avait une trop grande valeur, et politique et hnancière, pour que le gouvernement anglais, qui avait déjà les qualités pratiques qu'il a continué de perfectionner, ne sacritiît pas tout au soin de le garder savemcnt comme le dit un de ses grMiers. Les lettres du Conseil d'Angleterre à ses gardiens, recoin m .indaient une garde sévère. Nous voyons qu'on ne lui permettait de causer avec nul étranger sans témoins. Et quand je l'aperçois dans ces gravures d'un man'iscrit anglaisqui nous le montrent assis d.ins son roide banc, devant sa tabL% écrivant et rêvant au milieu de gardes et de soldats, je remercie la bonne muse de pouvoir lui faire oublier cette muraille vivante de corps brutaux et de cœurs ennemis qui ne le quittaient plus. Je le remercie, lui, d'avoir demandé aux lettres la compensation de tant de biens perdus. Je comprends comment ce jeune chef de guerre, ce chevalier actif, ce tendre et hardi servant du dieu d'amours est devenu cet alourdi vieillard, je devine comment la religion du dieu Nonchaloir s'est imposée à lui, et je prépare dans mon esprit, dans l'espnt de mes lecteurs, j'espère, les excuses dont il

aura bientôt besoin. Mais nous en sommes encore au règne de Cupido et Vénus la déesse.

La poésie domine donc, à nos yeux, cette période de vingt-cinq années qui s'écoula entre la bataille d'Azincourt et la délivrance. « Ici finit, nous disent certains manuscrits, le livre que monseigneur d'Orléans écrivit dans sa prison. » C'est ce que j'ai traduit par Poème de la Prison. Je n'ignore pas que cette note des manuscrits n'est pas un document irréfutable ; mais il en faut tenir grand compte. Bien des pièces, d'ailleurs, qui composent ce poème, portent avec elles la preuve absolue qu'elles ont été composées entre 141 5 et 1440; pour d'autres, il n'y a qu'une preuve morale. Mais ont-elles été toutes écrites à cette époque? je suis porté à ne pas le supposer. Je pense que ce poème allégorique est un cadre qui aura servi à enfermer, à conserver^ à coordonner les pièces composées jadis, à côté d'autres écrites pendant la prison, soit pour une nouvelle amie, soit pour compléter l'œuvre d'art. Le poème allégorique est généralement une œuvre de pure imagination. Celui-ci — et c'est ce qui lui donne un caractère à part — renferme nombre de ballades qui sont réellement un récit, un envoi, une oftVande. On comprend qu'elles se rapportent à tel fait vraiment arrivé, à telle impression ressentie à un moment précis, et à la suite d'un incident réel. Que plusieurs de ces pièces aientété faites avant l'an I4i5, j'en suis très-convaincu. On y trouve l'élan, l'ardeur primesautière , le vif écho du sentiment, le jet de l'inspiration, le cri naïf de la plainte ou du désir qui veulent obtenir les dons d'amour bien plutôt que plaire à la muse ou à l'amante; et c'est la marque, non -seulement de la réalité mais aussi de la jeunesse. Le fils qui pleurait son père assassiné, et sa mère morte de douleur, le vengeur qui poursuivait sa mission de haine, le capitaine courant sans cesse aux aventures sanglantes , le chef féodal, empêché de diplomatie, n'avait sans doute pas grand loisir pour songer aux rimes et aux gracieuses tendresses. Toutefois, dans ce cerveau si bien disposé pour la poésie, dans ce cœur facilement tenté par l'amour, dame Vénus et le seigneur Apollo ne durent pas attendre l'âge mûr pour parler. II nous dit lui-même que dame Jeunesse, quand elle le prit des mains d'Enfance, le mena au palais de Cupido, et l'éternel amour,

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