‹ Poésies complètes de Charles d'Orléans, revues sur les manuscrits avec préface, notes et glossaireChapitre 2 sur 272 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

Bossuet près de La Fontaine, Sévigné dans le voisin.igc de Pascal; et notre grand homme, ce n'est pas celui qui a l'esprit le plus varié, le génie le plus vaste, l'imagination la plus colorée, le style le plus pur, (.'est l'homme qui a su le mieux équilibrer la force et la finesse, c'est Molière. Cet équilibre, il semble que nous devions le chercher sans cesse par des réactions, même par des excès de l'une de ces qualités 3uand l'autre s'est livrée à la débauche : après les épenses de mièvrerie et de poésies fugitives où la Finesse se ruinait au commencement du xvii.° siècle, vinrent à la fin les extravagances mugissantes de la Force, les discours pompeux, les proclamations emphatiques et les déclamations enthousiastes. Et pourtant derrière toutes ces parades de la Force en délire la Finesse, tout efl'arouchée qu'elle fût, préparait ses traits qui allaient partir sous le Directoire en mille couplets, vaudevilles et pamphlets.

Enfin, cet équilibre, la postérité dans ses jugements travaille toujours à l'établir. Elle donne leur revanche aux représentants de la Finesse quand ceux-ci, écrasés par une puissante rhétorique, par un pédantisme tyrannique, par un goût excessif de l'ampleur et de la vigueur, ou par un besoin momentané du travail scolastique et de la recherche érûdite, ont été méconnus par leurs siècles.

C'est ici que j'en viens directement à Charles d'Orléans.

Il occupe dans l'histoire littéraire, comme dans l'histoire politique, nous le verrons, la plus rare position, et si rare qu'elle a presque les allures d'un mystère.

Voici, en eflet, un poète, un vrai poète, non pas un artiste dans telle et telle école, au nom de telle ou telle mode ou règle de rhétorique, mais un poète du cœur humain, inspiré par un sent'ment large, naturel et sincère. Encore aujourd'hui, il nous paraît charmant malgré la vétusté et les couleurs ternies de l'habit qu'il porte. Ce poète était, en même temps, un grand seigneur, un prince, un Mécène. Il méritait donc d'être connu, et il avait toute chance d'être vanté. De plus, il arrive au commencement de la Renaissance, au moment où la passion de la poésie est développée jusqu'au délire; il écrit aux débuts de l'imprimerie, au temps où les plus creuses rimes sont reproduites. Il avait donc de plus en plus chance

VIE r>E CHARLES D ORLEANS. VU

d'être connu. Son lîls, Louis XII, un protecteur des lettrés, monte sur le trône. François I"' est son neveu, et François I'' développe, met en honneur justement les qualités littéraires où son oncle a brillé, il protège les poètes qui sont de la même famille intellectuelle, et c'est tout ce qui fait l'immense gloire de Marot, que d'avoir des tendances poétiques analogues à celles de Charles d'Orléans. Là encore, celui-ci avait donc toute chance d'être vanté.

Or non-seulement il n'est pas vanté, il n'est même pas connu. Il est oublié à un point qui ne se peut dire. Ses contemporains n'en parlent pas, ses successeurs du xvi« siècle n'en sonnent mot et son existence était ignorée du xvii« siècle.

Il y a là, sans doute, un mystère qui a paru assez étonnant à tous ceux qui se sont occupés de Charles d'Orléans. Je crois que l'explication est possible, on la trouve en étudiant l'histoire littéraire du xv« siècle. La linesse pure que représente Charles d'Orléans était exclue de ce siècle. Villon n'a passé, si je puis dire, qu'à l'aide de sa vigueur intellectuelle; encore la place que ses contemporains lui ont faite est-elle bien petite. La postérité a été obligée de prendre sa cause en main, quoique avec moins d'efforts que pour Charles d'Orléans et pour ces trois autres inconnus duxv siècle, ces trois autres charmants et réhabilités représentants de la Finesse, les auteurs du Petit Jean de Saintré, de Jean de Paris et de l'avocat Pathelin. Villon et Pathelin n'avaient survécu que par ce qu'ils avaient de grossièrement populaire. Les trois autres écrivains qui n'avaient rien que de fin furent oubliés.

L'instinct littéraire du xv siècle, l'instinct général se portait vers la science, vers l'ampleur, vers la gravité et l'emphase, vers tous les excès du travail et de la vigueur intellectuelle; l'aisance, la simplicité, la grâce étaient oubliées ou méprisées. Or cet instinct était énergique, et il avait créé une école puissante, dédai-

Igneuse comme toutes les écoles de pédants, habile dans l'art de l'admiration mutuelle, comme toutes les écoles oij la médiocrité domine, et violemment e-vc/wsiviste comme toutes celles où la recherche et la convention sont le mot du guet. Pour elle, pour cette école où les Molinet, les Crestin, les Le Maire étaient les grands maîtres, tout ce qui ne se rangeait point parmi les disciples, qui n'acceptait pas les formules

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