VIII PREFACE
consacrées, et avait la candeur de cultiver les formes aisées soit du rhythme, soit de la langue, tout cela était méprisable, grotesque, inavouable et soumis à l'excommunication majeure du dédain et de l'oubli.
. Pour de tels pontifes littéraires, Charles d'Orléans I qui disait simplement les choses, dans une langue sans prétention; qui n'avait essayé aucune des soixante manières de torturer un rondeau, et qui n'avait pas eu l'humilité de demander la permission de parler français en s'excusant humblement de son maternel et rural langage, Charles d'Orléans était un profane. / Il était un poète amateur, un poète d'album, pour me servir de cette désignation moderne. C'est là le mot, et c'est là l'explication du mystère de sa position. Ce jugement fut accepté, imposé à ceux deses parents qui occupèrent le trône et tenu pour bon par LouisXII comme par François I*''.
Il fut donc dédaigné parce qu'en un temps où l'école était toute-puissante, il ne fut pas poète de l'école du xv« siècle, mais un poète français, un poète humain. Par contre, c'est pour cela que la postérité l'a réhabilité.
Je me suis parfois demandé si le trouble apporté dans les habitudes littéraires par les premiers efforts de l'imprimerie ne fut pas pour quelque chose dans l'obscurité de notre poète. J'ai supposé que Charles et ses copistes avaient été portés à rester dans les vieilles traditions du Moyen Age qui renfermaient les œuvres importantes, les œuvres des princes dans les manuscrits, dans les parchemins bien écrits et bien ornés. Peut-être les préjugés du temps forçaient-ils le duc de sang royal à considérer la publicité de ses œuvres comme indigne de lui, et les œuvres imprimées comme choses de commerce banal et de marchandise bourgeoise. Il n'y a là qu'une hypothèse, que je livre à la discussion. J'ajouterai que Louis XII et François I"' ont dû être tentés de voir dans ces poésies des impressions toutes personnelles, tout intimes, toutes de famille, et qu'il ne convenait pas de confier au public.
Quoi qu'il en soit, c'est aux accidents de sa vie, à son long emprisonnement que le prince dut d'être resté ainsi personnel, original, de s'être maintenu dans le grand courant de la poésie humaine et dans lesl'gnes
générales de la littérature. Sans eux, il eût eu quelque chance de devenir un savant élève d'Eustache Deschamps, un émule d'Alain Chartier, de Georges Chasteiain et de Meschinot, il nous eût peut-être donné, avant Biaise d'Auriol,des ballades doubles couronnées à double unissonnance, ou dorées par équivoques mâles ou femelles, simples, composées ou mêlées. Mais il n'eût pas affermi, fortifié la langue française et enrichi de véritables joyaux notre trésor intellectuel. Il n'eût pas surtout, ce qui est sa plus grande gloire comme son mérite éminent, été un des chaînons de cette tradition qui permit au xvii= siicle de tixer la langue française; un de ces fermes et indépendants écrivains qui, de la fin du xiii= siècle au milieu du xvi«, pendant ce long sommeil où l'originalité créatrice avait cédé la place à l'imitation consciencieuse, lourde et pédante, ont défendu naïvement le génie français.
Les incidents de sa vie ne servirent pas seulement à lui donner une place à part dans notre littérature, ils le mirent aussi dans une des plus curieuses situations que l'histoire puisse enregistrer. Il fut la Belle au-Bois-dormant de la féodalité. Il s'endormit quand les grands vassaux, dont il était l'un des plus puissants, étaient tout, et se réveilla quand la royauté restait presque complètement maîtresse de la France.
La biographie que nous allons donner aussi étert>due que le permettent les limites de ce livre, va nous foui nir les preuves et le développement de ces idées picliminaires.
Notre poëte est fils de Louis de Valois, duc d'Orléans, qui était frère de Charles VI et second fils de Charles V. Il eut pour mère Valentine, fille de Galéas Visconti, seigneur de Milan. Louis et Valentine ont laissé dans l'histoire une trace lumineuse qui éclaire et la vie que nous esquissons et les origines de la Renaissance.
Louis d'Orléans est un des types les plus accusés de cette race des Valois, la branche la plus épanouie et la plus parfumée de la fleur de lis, la poésie chevaleresque de la maison de France; race qui paraît avoir