‹ Poésies complètes de Charles d'Orléans, revues sur les manuscrits avec préface, notes et glossaireChapitre 22 sur 272 · OBLIGATION DE VAILLANT · texte numérisé non relu

OBLIGATION DE VAILLANT

Présent le notaire d' Amours, Sans alléguer decepcion, En renonçant tous ctroij d'Amours, Constunie, loy, condicion.

De tresléalle entencion A vous servir, sans me douloir, Passe ceste obligacion Soubj le scel de voslre vouloir.

De cueur, corps, biens, sans nul recours, Vous fais renunciacion, Presens, advenir, à tousjours ; Et vous met^ en possession.

Ne nulle part, ne porcion N'y aura; et, pour mieulx valoir.

Le jure en ma dampnacinn Soubj le scel de vostre vouloir.

Il8 CHARLES D'oRLÉANS.

Et quant je feray le rebours, Pour recevoir piinicion, Me soiibjmet^, sans estre ressours, A vostre juridiction ; Et à bon droit et action, Pourrej de vostre plain povoir Me mettre à execiicion Soubj lescel de vostre vouloir.

ENVOI

En l'an de ma grant passion.

Mettant toutes à nonchaloir, Feis ceste presentacion, Soubj le scel de vostre voulyir.

Vidimus de la dit te obligation par le duc d'Orléans.

A ceulx qui verront ces présentes, Le bailli d'Amoureux E>po'r Salut plain de bonnes ententes.

Mandons et faisons assavoir Qae le tabellion Devoir, Juré des centraux en amours, A veu nouvellement, à Tours, De Vaillant l'obligacion Entière de bien vraye sorte, Dont en fait la relacion, Ainsi que ce vidimus porte.

A double queue, par patentes, En cire vert, pour dire voir.

Oblige, soubzmettant ses rentes.

BALLADES. l UJ-

Cueur, corps et biens, sans décevoir, Soubz le seau d'autruy vouloir, Pour recouvrer Joyeux Secours, Qu'il a desservy par mains jours; Faisant ratilïîcacion, Ledit notaire le rapporte Par sa certifficacion.

Ainsi que ce vidimus porte.

Et deust il mett e tout en ventes, Deî biens qu'il pourra recevoir, Veult paier ses debtes contentes, Tant qu'on pourra apparcevoir Qu'il tera trop plus que povoir, Combien qu'ait eu d'estranges tours Qui lui sont venuz à rebours; En soit faitte informacion.

Car à Léaulte se conforte Qu'en fera la probacion, Ainsi que ce vidimus porte.

ENVOI

Pour plus abreviacion.

De l'an et jour je me déporte, On en voit declaracion, Ainsi que ce vidimus porte.

Entendit de la ditle obligation par maistre Jehan Caillau.

Intendit. Le nommé Vaillant Qui fait ceste obligacion Vous resigne tout son vaillant,

Par simple resignacion

Ne ne fait supplicacion

De puerredoii, pour mieiilx valoir ;

Fors tout à vostre oppinion,

Souby le scel de vostre vouloir.

Lequel, d'estoc et de taillant, Endure mainte passion D'Amours, qui le vont assaillant; Mais soubj dissimulacion, Porte sa tribulacion, Faisant semblant de non doloir, Actendant doulce pension, Souby le scel de vostre vouloir.

Pour ce, ne doit estre /aillant A la rcnunieracion, Car, s'il y estoit défaillant, Ce serait sa perdicion ; Et, par Dieu, a; bon champion Ne devej mettra.' à nonchaloir ; Sifaittes qu'ait provision, Soub^ le scel de vostre vouloir.

J'en parle par compacion, Mais grant bien lui deve^ vouloir.

Puis que met son entencion Soubj le sceau de vostre vouloir.

En la forest de longue attente, Chevauchant par divers sentiers

BALL.iDES. 121

M'en voys, ceste année présente,

Ou voyage de DesiM;rs.

Devant sont allez mes '"nurriers

Pour apnareiller mon logis

En la Cit2 de Destinée;

Et pour mon cueur et moy ont pris

L'ostellerie de Pen^ée.

Je mayne des chevaulx quarente E' autant pour mes officiers, Voire, par Dieu, plus de soixante, Sans les bagaiges et sommiers.

Loger nous fauldra par quar iers, Se les hostelz sont trop petis Toutelioiz pour une \esprée En ^ré prendray, soit mieulx ou pis, L'ostellerie de Pensée.

Je despens chascun jour ma rente En maintz travaulx avanturiers, Dont est Fortune mal contente Qui soutient contre moy Dangiers; Mais Espoirs, s'ilz sont droicturiers Et tiennent ce qu'ilz m'ont promis, Je pense taire telle armée, Qu'auiay, maigre mes ennemis, L'ostellerie de Pejisée.

Prince, vray Dieu de paradis, Vostre grâce me soit donnée, Telle que treuve à mon devis, L'ostellerie de Pensée.

CHARLES D OltLEANS.

Je cuide que ce sont nouvelles, J'oy nouveau bruit, et qu'est ce là?

Helas? pourroy je savoir d'elles Quelque chose qui me plaira.

Car j'ay désiré, long temps a, Qu'Espoir m'estraynast de liesse, Je ne sçay pas qu'il en fera.

Le beau menteur plain de promesse^

Silz ne sont ou bonnes ou belles, Au fort, mon cueur endurera, En attendant d'avoir ce celles Que Bon Eur lui apportera, Lt de l'endormye beuvra De Nonchaloir; en sa détresse, Espoir plus ne l'esveiKera, Le beau menteur plain de promesse.

Pource mon cueur, se tu me celles- Reconfort, quant vers toy vendra, Tu feras mal, car tes querelles J'ay gardées, or y perra ; Adviengne qu'avenir pourrai Je suis gouverné par Vieillesse, Qui de legier n'escoutera Le beau menteur plain de promesse.

Ma bouche plus n'en parlera, Raison sera d'elle maistresse ; Mais au derrain, blasmé sera Le beau menteur plain de promesse.

N'a pas longtemps qu'escoutoye parler Ung amoureux, qui disoit à s'amye :

« De mon estât plaise vous ordonner, Sans me laissier ainsi finer ma vie; Je meurs pour vous, je le vous certiffie. » Lors respondit, la plaisante aux doulx yeulx : « Assez le cro/, dont je vous remercie. Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.

11 ne fault jà vostre pousse taster ; Fièvre n'avez que de merencolie, Vostre orine ne aussi regarder; Tost se garist legiere maladie, Medicine devez prendre d'Oublye ; D'autres ay veu trop pis, en j^lasieurs lieux, Que vous n'estes, et, pource, je vous prie Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.

Je ne vueil pas de ce vous destourber Que ne m'amiez de vostre courtoysie; Mais que pour moy doycz mort endurer, De le croire ce me seroit folye ; Pensez de vous, et faittes ciiiere lye; J'en ay ouy parler assez de tieulx Qui sont tous sains, quoyque point ne desnye Que m'armez bien, et vous encores mieulx.

Tclz bcaulx parlers ne sont en compaignie Qu'esbatcmens, entre jeunes et vieulx ; Contente suis, combien que je m'en rye, Que m'aymez bien, et vous encores mieulx. »

Portant harnoys rouillé de Nonchaloir, Sus monture foulée de Foibiesse, Mal abillé de Désireux Vouloir, On m'a croizé, aux montres de Liesse, Comme cassé des gaiges de Jeunesse; Je ne congnois où je puisse servir; L'arriereban a fait crier Vieillesse, Las! fauldra il son soudart devenir ?

Le bien que puis avecques elle avoir N'est que d'un peu d'atrcmpée sagesse; En lieu de ce, me fauldra recevoir Ennuy, Soussy, Desplaisir et Destresse; Par Dieu ! Bon Temps, mal me tenez promesse, Vous me deviez contre elle soustenir, Et je voy bien qu'elle sera maistresse, Las! fauldra il son soudart devenir?

Foibles jambes porteront Bon Vouloir, Puis qu'ainsi est endurant en humbles ie. Prenant confort d'un bien joyeulx espoir. Quant, Dieu mercy, Maladie ne presse.

Mais loing se tient, et mo i corps point ne blesse; (^est ung trésor que doy bien chier tenir, Vcu que la fin de menasser ne cesse, Las! fauldra il son soudart devenir?

Prince, je dy que c'est peu de richesse De ce monde ne de tout son plaisir :

La mort départ ce qu'on tient à largesse, Las! fauldra il son soudart devenir?

Dieu vueille sauver ma gaiée Qu'ay chargée de marchauJise De mainte diverse pensée En pris de Loyaulté assise ; Destourbée ne soit, ne prise Des robeurs, escumeurs de mer!

Vent, ne marée ne luy nuyse, A bien aler et retourner !

A Confort l'ay recommandée, Qu'il en face tout à sa guise, Et pencarte lui ay baillée Qui d'estranges pays devise, Affin que dedens il advise A quel port pourra arriver, Et le chemin à chois eslise, A bien aler et retourner.

Pour acquicter joye empruntée, L'envoyé, sans espargner mise, Riche devendray, quelque année.

Se mon entente n'est surprise; Conscience n'auray reprise De gaing à tort, au paraler, En eur viengne mon entreprise, A bien aler et retourner.

Prince, se maulx Fortune atise.

Sagement s'y fault gouverner :

Le droit chemin jamais ne brise, A bien aler et retourner.

J26 CIIAUI.KS d'oui. ÉANS.

Ha! Dieu d'Amours, où m'avez vous logié! Tout droit ou trait de Désir et Plaisance, Où, de le.^ier, je puis cstre blecic Par Doulx Regart et Plaisant Atraiance, Jusqu'à la mort, dont trop suis en doubtance ; Pour moy couvrir prestez moy ung pavaiz, Desarmé suis, car pieçà mon harnaiz Je le vendy, par le conseil d'Oiseuse, Comme lassé de la guerre amoureuse.

Vous savez bien que me suis esloingné, Dès long temps a, d'amoureuse vaillance, Où i'estoye moult fort embesoingné, Quant m'aviez en vostre gouvernance.

Or en suis hors. Dieu me doint la puissance De me garder que n'y rentre jamais; Car, quant congneu j'ay les amoureux faiz, Retrait me suis de vie si peneuse.

Comme lassé de la guerre amoureuse.

Et non pourtant, j'ay esté advisé Que Bel Acueil a fait grant aliance Encontre moy, et qu'il est embuschié Pour me prendre, s'il peut, par decevance. Ung de ses gens, appelle Acointance, M'assault tousjours; mais souvent je me taiz, Monstrant semblant que je ne quiers que paiz, Sans me bouter en paine dangereuse.

Comme lassé de la guerre amoureuse.

Voisent faire jeunes gens leurs essaiz, Car reposer je me vueil do^ormaiz; Plus cure n'ay de pensée soingneuse, Comme Jassé de la guerre amoureuse.

Yeulx rougis, plains de piteux pleurs, Fourcelle d'espoir refFroidie, Teste enrumée de douleurs, Et troublée de frénésie, Corps perclus sans plaisance lie, ■Cueur du tout pausmc en rigueurs, Voy souvent avoir à plusieurs Par le vent de merencolie.

Migraine de plaingnans ardeurs, Transe de sommeil mipartie, Fièvre frissonnans de maleurs, Chault ardant fort en rêverie, Soif que Confort ne rassasie, Dueil baigné en froides sueurs, Bégayant et changeant couleurs.

Par le vent de merencolie.

Toute tourmentant en langueurs.

Colique de forcenerie, Gravelle de soings assailleurs, Rage de désirant folie, Anuys enfîans d'ydropisie, Maulx éthiques aussi ailleurs Assourdissent les escouteurs, Par le vent de merencolie.

IzS CHARLES d' ORLÉANS.

Guerîr ne se peut maladie Par phisique, ne cireurgic, AstrononiLins n'enchantcurs, Des maulx que seufTrent povres cueurs Par le vent de merencolie.

BALLADE XIL

Ce que l'ueil despend en plaisir, Le cueur Tachette chierement, Et, quant vient à compte tenir, Raison, président sagement.

Demande pour quoy et comment Est despendue la richesse Dont Amours deppart largement.

Sans grant espargne de liesse.

Lors respond Amoureux Désir :

Amours me fist commandement De Joyeuse Vie servir, Et obéir entièrement ; Et, s'ay f lilly aucunement.

On n'en doit blasmer que Jeunesse Qui m'a fait ouvrer sotement.

Sans grant espargne de liesse.

Pas ne mourray sans repentir.

Car je m'en repens grandement; Ticuvé m'y suis pis que martir, Souffrant maint doloureux tourment; Désormais en gouvernement Me metz et es mains de Vieillesse,

BALLADES. l2()

Bien sçay qu'y vivray soubrement.

Sans grant espargne de liesse.

Le temps passe comme le vent, Il n'est si beau jeu qui ne cesse, En tout tault avoir finement, Sans grant espargne de liesse.

BALLADE XIU.

Je, qui suis Fortune nommée, Demande la raison pourquoy On me donne la renommée Qu'on ne se puet fier en moy Et n'ay ne fermeté ne foy ?

Car, quant aucuns en mes mains prens^ D'en bas je les monte en haultesse Et d'en hault en bas les descens, Monstrantque suis Dame et maistresse.

En ce, je suis à ton: blasmée, .

Tenant l'usage de ma loy Que de long temps m'a ordonnée Dieu, sur tous le souverain Roy, Pour donner au monde chastoy.

Et, se de mes biens je despens Souventesfoiz, à grant largesse, Quant bon me semble, les suspens, Monstrant que suis Dame et maistresse.

C'est ma manière acoustumée, Chascun le scet, comme je croy, Et n'est pas nouvelle trouvée,

Cr ARLES D'oriLÉANS. I. 9

|30 CHARLES d'oRLÉANS.

Mais, fays ainsi comme je doy.

Me mocquant, je les montre au doy Tous ceulx qui en sont mal contens ; En gré prcgnent joye ou destressc, Qu'ayent l'un des deux me consens, Monstrant que suis Dame et maistresse.

Sur ce, s'advise qui a sens, Soit en jeunesse ou en vieillesse, Et qui ne m'entenr, je m'entens, Monstrant que suis Dame et maistresse.

Fortune, je vous oy complaindre Qu'on vous donne renom, à tort, De savoir et aider et faindre, Donnant plaisir et desconfort; C'est vray, et, encore plus fort, Souventesfoiz, contre raison, Boutez de hault plusieurs en bas, Et de bas en hault; telz debas Vous usez en vostre maison.

Bien savez de Plaisance paindre Et d'Espoir, quand prenez depport, Après effacer et destaindre Toute joye, sans nul support, Et mener à douloureux port, Ne vous chault en quelle saison.

Jamais vous n'ouvrez par compas; Beaucoup pis que je ne dy pas Vous usez en vostre maison.

Pour Dieu, vueilliez vous en refFraindre^ Affin qu'on ne face rapport, Qui vouldra vostre fait attaindre, Que vous soyez digne de mort.

Vosti-e. manière chascun mort.

Plus qu'autre, sans comparaison; Qui regarde par tous estas, Anuy et meschief, à grant tas, Vous usez en vostre maison.

Ne jouez plus de vostre sort.

Car trop le passez oultre bort, Se gens ne laissiez en pais, on Appellera les advocas, Qui plaideront que tresfaulx cas Vous en usez en vostre maison.

Or ça, puisque il faut que responJe, Moy, Fortune, je parleray:

Si grant n'est, ne puissant ou monde, A qui bien parler n'ozeray.

J'ay fait, faiz encore, et feray Ainsi que bon me semblera De ceulx qui sont soubz ma puissance; Parle qui parler en vouldra.

Je n'en feray qu'à ma plaisance.

Quant les biens, qui sont en la ronde. Sont miens, et je les doniieray Par grant largesse, dont j'abonde,

Et après je les rcprendray, Certes, à nul tort ne feray.

Qui esse qui m'en blasmera?

Je l'ay ainsi d'acoustumance.

En gré le preignc qui pourra, Je n'en fcray qu'à ma plaisance.

En raison jamais ne me fonde, Mais mon vouloir accompliray; Les aucuns convient que confonde, Et les autres avanceray ; Mon propos souvent changeray, En plusieurs lieux, puis çà, puis là, Sans règle ne sans ordonnance.

Où est il qui m'en gardera?

Je n'en feray qu'à ma plaisance.

On cscript : Tant qu'il nous plaira, Es lettres des seigneurs de Franje ; Pareillement de moy sera, Je n'en feray qu'à ma plaisance.

EscoUier de Merencolie, A l'estuJe je suis venu, I^ettrcs de mon iame clergie Espelant atout ung festu, Et moult tort m'y treuve esperdu.

Lire n'es:ripre ne s:ay mye, Des verges de Soussy batu, Es dcrreniers jours de ma vie.

Pieçà, en jeunesse Heurie, Quant de vif entendement fu, J'eusse apris en heure et demye Plus qu'à présent ; tant ay vesqu Que d'engin je me sens vaincu; On me deust bien, sans flaterie, Chastier despoillic tout nu, Es derreniers jours de ma vie.

Que voulez vous que je vous die?

Je suis pour ung asnyer tenu, Banny de Bonne Compaignie, Et de Nonchaloir rerenu Pour le servir. 11 est conclu, Qui vouldra, pour moy cstiidie, Trop tart je m'y suis entendu, Es derreniers jours de ma vie.

Se j'ay mon temps mal despendu»

Fait l'ay, par conseil de Folye; Je m'en sens et m'en suis sentu.

Es derreniers jours de ma vie.

BALLADE XVH.

L'autre jour tenoit son conseil, En la chambre de ma pensée.

Mon cueur qui faisoit appareil De deffence contre l'armée De Fortune mal advisée Qui guerryer vouloit Espoir, Se sagement n'est reboutée,

|34 CHARLES d'oRLÉANS.

Par bon Eur et Loyal Vouloir.

Il n'est chose soubz le souleil Qui tant doit estre désirée Que Paix; c'est le don non pareil Dont Grâce fait toujours livrée A sa gent qu'a recommandée ; Fol est qui ne la veult avoir, Quant elle est offerte et donnée Par Bon Eur et Loyal Vouloir.

Pour Dieu, laissons dormir Traveilj Ce monde n'a gueres durée, Et Paine, tant qu'elle a sommeil, Souffrons que prengne reposée.

Qui une foiz l'a esprouvée La doit fuyr, de son povoir, Par tout doit estre déboutée, Par Bon Eur et Loyal Vouloir.

Dieu nous doint bonne destinée, Et chascun face son devoir, Ainsi ne sera redoubtée Par Bon Eur et Loyal Vouloir.

BALLADE XVIIL

En la chambre de ma pensée, Quant j'ay visité mes trésors, Maintesfoiz la treuve estorfée Richement de plaisans confors.

A mon cueur je conseille lors Qu'y prenons no^fre demourée,

BALLADES. iJ^

Et que par nous soit bien gardée Contre tous ennuyeux rappors.

Car Desplaisance maieurée Essaye souvent ses effors, Pour la conquester par emblée tt nous bouter tous deux dehors; Se Dieu plaist, assez sommes fors Pour bien tost rompre son armée, Se d'Espoir banverc est portée Contre tous cnnuveux rappors.

L'inventoire j'ay re.i^ardée De noz meubles, en biens et corps; De legier ne sera gastée, Et si ne ferons à nulz tors.

Mieux aymerions estre mors, Mon cueur et moy, que couroucée Fust Raison sage et redoubtée.

Contre tous ennuyeux rappors.

Demeurons tous en bons accors, Pour parvenir à joyeux pors:

Ou monde qui a peu durée, Soustenons Paix la bien amée Contre tous ennuyeux rappors.

Je n'ay plus soif, tairie est la fontaine; Bien eschauffé, sans le feu amoureux; Je vois bien cler, jà ne fault qu'on me marne; Folie et Sens me gouvernent tous deux;

J 30 CHARLES d'oRLÉANS.

En Nonchaloir resveille sommeilleux; C'est de mon fait une chose mcslée, Ne bien, ne mal, d'aventure menée.

Je gaingne et pars, mescontant par scpmaine ; Ris, Jeux, Deduiz, je ne tiens compte d'culx; Espoir et Dueil me mettent hors d'alaine; Eur, me flatent, si m'est trop rigoreux; Dont vient cela que je riz et me dcuLi ? Esse par sens, ou folie esprouvée?

Ne bien, ne mal, d'aventure menée?

Guerdonné suis de malheureuse estraine; En combatant, je me rens couraigeux.

Joye et Soussy m'ont miz en leur demaine; Tout desconfit, me tiens au ranc des preux; Qui me saroit desnoer tous ses neux ?

Teste d'acier y fauldroit fort armée, Ne bien, ne mal, d'aventure menée.

ENVOI AU PRINCE

Vieillesse fait me jouera telz jeux, Perdre et gaingner, et tout par ses conseulx; A la faille j'ay joué ceste année.

Ne bien, ne mal, d'aventure menée.

Pourquoy m'as tu vendu, Jeunesse, A grant marchié, comme pour rien, Es mains de ma Dame Vieillesse Qui ne me fait guercs de bien?

A elle peu tenu me tien, Mais il convient que je l'endure,

BALLADES. iSj

Puis que c'est le cours de nature.

Son hostcl, de noir de Tristesse Est tcnJu; quant dedans je vien, G'y voy l'istoire de De Presse Qui me fait changer mon maintien Quant la ly, et maint mal sousticn; Espargnée n'est créature, Puis que c'est le cours de nature.

Prenant en gré ceste rudesse, Le mal d'aultruy compare au mien ; Lors me tance Dame Sagesse, Adoncques en moy je revien, Et croy de tout le conseil sien Qui est en ce plain de droiture.

Puis que c'est le cours de nature.

ENVOI AU PRINCE

Dire ne saroye combien Dedans mon cueur mal je retien, Serré d'une vieille sainture.

Puis que c'est le cours de nature.

BALLADE XXL

Mon cueur vous adjoirne, Vieillesse, Par droit huissier de parlement, Devant Raison qui est maistresse, Et juge de vray jugement.

Depuis que le gouvernement A' cz eu de luy et de moy, Vous nous avez, par tirannye, Mis es main de Merencolie

l38 CHARLES d'oRLÉANS.

Sans savoir la cause pourquoy.

Par avant nous tcnoit Jeunesse Et nourrissoit si tendrement, En plaisir, contbrt et liesse Et tout joyeulx esbatement; Or faictes vous tout autrement.

Se vous est honte, sur ma foy, Car en douleur et maladie Nous faictes user nostre vie, Sans savoir la cause pourquoy.

De quoy vous sert ceste destresse A donner sans aleigement?

Guidés vous pour telle rudesse Avoir honneur aucunement?

Nennil, certes, car vrayement Chascun vous monstrera au doy, Disant : la vieille rassotie Tient touz maulx en sa compaignie.

Sans savoir la cause pourquoy.

ENVOI AU PRINCE

Ce saint Martin présentement, Qu'avocas font commencement De plaidier les faiz de la loy, Prenez bon conseil, je vous prie, Ne faictes débat ne partie, Sans savoir la cause pourquoy.

BALLADE XXIL

Chascun s'esbat nu mieulx mentir, Et voulentiers je l'aprendroye,

BALLADES. l3y

Mais maint mal j'en voy advenir, Parquoy savoir ne le vouidroye.

De mentir par déduit ou joye Ou par passe temps ou plaisir, Ce n'est point mal fait, sans faillir.

Se faulccté ne s'y cm,)loye.

Faulx menteurs puisse l'en couvrir, Sur les montaignes de Savoye, De neiges tant que revenir Ne puissent par chemin ne voye, Jusques quérir je les renvoyé!

Pour Dieu, laissiez les là dormir, Ils ne scevent de riens servir, Se faulceté ne s'y employé.

Pourquoy se font ilz tant haïr?

Veulent ilz que l'en les guerroyé?

Guident ilz du monde tenir Tous les deux boutz de la courroye?

C'est folie, que vous diroye!

Leur proutlit puissent parfournir, Et laissent les autres chevir, Se faulceté ne s'y employé.

Paix crie, Dieu la nous ottroye, C'est ung trésor qu'on doit chérir, Tous biens s'en pevent ensuïr.

Se faulceté ne s'y employé.

BALLADE XXIIL

Jam nova progenies celo demittitur alto.

O louée Conccpcion, Envoyée sa, jus des cieulx, Du noble Lis digne syon, Don de Jhesus tresprecieulx, Marie, nom tresgraciculx, Fons de pitié, source de grâce, La joye. confort de mes yeulx, Qui nostre paix batist et brasse.

La paix, c'est assavoir des riches, Des povres le substantament, Le rebours des félons et chiches, Tresnecessaire enfantement Conceu, porté honnestement Hors le pechié originel.

Que dire je puis sainctement Souvrain bien de Dieu Éternel.

Nom recouvré, joye de peuple.

Confort des bons, de maulx retraictC; Du doulx Seigneur première et seule Fille, de son cler sang extraicte, Du dextre costé Clovis traicte; Glorieuse ymage en tout fais, Ou hault ciel créé et pourtraicte Pour esjouyr et donner paix.

En l'amour et crainte de Dieu, Es nobles tians César conceue, Des petits et grans, en tout lieu, A tresgrande joye receue, De l'amour Dieu traicte, tissue

Pour les discordez ralier, Et aux enclos donner yssue, Leurs lians et fers délier.

Aucunes gens qui bien peu sentent, Nourriz en simplesse et confiz, Contre le vouloir Dieu actentent, Par ignorance desconfiz, Desirans que feussiez ung filz, Mais qu'ainsi soit, ainsi m'aist Dieux, Je croy que ne soit grans proutiz, Raison, Dieu fait tout pour le mieulx.

Du Psalmiste je prens les dictz .

Delectasti me, Domine, In factura tua, je diz :

Noble enfant de bonne heure né, A toute doulceur destiné, Manna du ciel, céleste don, De tous biens fais le guerdonné, Et de nos maulx le vray pardon.

BALLADE XXIII bis.

Combien que j'ay leu en ung dit :

Inimicum putes y a Qui te presentem laudabit, Touttesfoiz, non obstant cela, Oncqucs vray homme ne cela En son courage aucun grant bien, Qui ne le monscrast çà et là; On doit direciu bien la bien.

Saint Jehan Baptiste ainsi le fist, Quant l'aignel de Dieu descela; En ce faisant pas ne meffist ;

142 CHAULES DORI, KANS.

Dont sa voix es tourbes vola, Dequoy saint André Dieu loua, Qui de lui sy 1 e s.avoit rien, Et au filz de Dieu s'aloua ; On doit dire du bien le bien.

Envoyée de Jhesucrist, Rappelez sa jus par deçà Les povres que rigueur proscript, Et que fortune betourna ; Cy sçay bien comment y m'en va, De Dieu, de vous, vie je tien, Benoist celle qui vous porta ; On doit dire du bien le bien.

Cy, devant Dieu, fais congnoissance Que créature feusse morte, Ne fust vostre doulce naissance.

En charité puissant et forte Qui ressuscite et reconforte Ce que mort avoit prins pour sien; Vostre présence me conforte, On doit dire du bien le bien.

Cy vous rens toute obéissance, Ad ce faire, raison m'exorte, De toute ma povre puissance; Plus n'est deul qui me desconforte, N'autre ennuy de quelconque sortej Vostre je suis et non plus mien.

Ad ce droit et devoir m'enhorte, On doit dire du bien le bien.

O grâce et pitié tresimmense, L'entrée de paix et la porte, Some et bénigne clémence, Qui noz faultes toult et supporte, Cy de vous louer me déporte, Ingrat suis, et je le maintien,

Dont en ce refrain me transporte On doit dire du bien le bien.

Princesse, ce loz je vous porte, Que sans vous je ne feusse rien; A vous et à vous m'en rapporte, On doit dire du bien le bien.

En regardant vers le pays de France, Ung jour m'avint, à Dovre sur la mer, Qu'il me souvint de la doulce plaisance Que souloie oudit pays trouver; Si commençay de cueur à souspirer, Combien certes que grant bien me faisoit De veoir France que mon cueur amer doit.

Je m'avisay que c'estoit non savance De telz souspirs dedens mon cueur garder, Veu que je voy que la voye commence De bonne paix, qui tous biens peut donner ; Pource, tournay en conlort mon penser, Mais non pourtant, mon cueur ne se lassoit De veoir France que mon cueur amer doit.

Alors chargay en la nef d'Espérance Tous mes souhays en leur priant d'aler Oultre la mer, sans faire demourance, Et à France de me recommander.

Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder, AJonc auray loisir, mais qu'ainsi soit, De veoir France que mon cueur amer doit.

ENVOI

Paix est trésor qu'on ne peut trop loer.

Je hé guerre, point ne la dois prisicr, Destourbé m'a long temps, soit tort ou droit. De veoir France que mon cueur amer doit.

Priez pour paix, doulce Vierge Marie, Royne des cieulx, et du monde maistresse, Faictes prier, par voslre courtoisie, Saints et sainctes, et prenez vostrc adresse Vers vostre fils, requerrant sa haultesse Qu'il lui plaise son peuple regarder Que de son sang a voulu racheter, En déboutant guerre qui tout desvoye; De prières ne vous vueilliez lasser.

Priez pour paix, le vray trésor de joye.

Priez, prelaz et gens de saincte vie, Religieux, ne dormez en peresse, Priez, maistres et tous suivans clergie. Car par guerre fault que l'estude cesse; Moustiers destruiz sont sans qu'on les redresse, Le service de Dieu vous fault laisser, Quant ne povez en repos demourer; Priez si fort que briefment Dieu vous oye, L'Eglise voult à ce vous ordonner; Priez pour paix, le vray trésor de joye.

Priez, princes qui avez seigneurie, Roys, ducs, contes, barons p'.ains de noblesse, Gentilz hommes avec chevalerie, Car meschans gens surmontent gentillesse ; En leurs mains ont toute vostre richesse, Debatz les font en hault estât monter.

Vous le povez chascun jour \coir au cler.

Et sont riches de voz biens et monnoye Dont vous deussiez le peuple supporter; Priez pour paix:, le vr-iy trésor de joye.

Priez, peuple qui souffrez tirannie, Car voz seigneurs sont en telle foiblesse Qj'ilz ne pevent vous garder par maistrie, Ne vous aider en vostre grant ' estresse; Loyaux marchans, la selle si vous blesse P'ort sur le dox, cjiascun vous vient presser Et ne povez marchandise mener, Car vous n'avez seur passage, ne voye, Et maint péril vous convient il passer; Priez pour paix, le vray trésor de joye.

Prie/, galans joyeux en compaignie, Qui despendre desirez à lar^^esse, Guerre vous tient la bourse desgarnie ; Priez, amans, qui voulez en liesse Servir amours, car guerre, par rudesse, Vous destourbe de voz dames hanter, Qui maintesfoiz fait leurs vouloirs torner. Et quant tenez le bout de la courroye, Ung estrangier si le vous vient ostcr; Priez pour paix, le vray trésor de joye.

ENVOL

Dieu Tout Puissant nous vueille conforter Toutes choses en terre, ciel et mer, Priez vers lui que brief en tout pourvoye, En lui seul est de tous maulx amender; Priez pour paix, le vray trésor de joye.

ClIAHLES D'OnLl.ANS. I.

146 CHARLES d'oRLÉANS,

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