‹ Poésies complètes de Charles d'Orléans, revues sur les manuscrits avec préface, notes et glossaireChapitre 23 sur 272 · SUR PLUSIEURS SUJETS · texte numérisé non relu

SUR PLUSIEURS SUJETS

Orléans contre Garancières.

Je, qui suis Dieu des amoureux, Prince de joyeuse plaisance, A toutes celles et à ceulx Qui sont de mon obéissance, Requier qu'à toute leur puissance Me viengnent aidier et servir.

Pour l'outrecuidance punir D'aucuns qui, par leur jangierie, Veulent, par force, conquérir Des grans biens de ma seigneurie.

Car Garanciere, l'un d'entr'eulx.

Si dit en sa folle vantance, Pour faire le chevalereux, Qu'avant yer, par sa grant vaillance, Luy et son cueur, d'une aliance, Furent devant Beauté courir.

Je ne luy vy pas, sans faillir.

Mais croy qu'il soit en resverie.

Car si près n'oseroit venir Des grans biens de ma seigneurie.

Il dit qu'il est tant douloreux, Et qu'il est mort sans recouvrance;

Mais bien seroit il maleureux Qui donneroit en ce créance.

On pcul veoir que celle penançe, Qu'il lui a convenu souffrir, N'a fait son visage pallir Ne amaigrir de maladie, Ainsi se moque, pour chevir, Des grans biens de ma seigneurie.

Sur tous, me plaist le retenir Roys des heraulx pour bien mentir; Cfst office je luy ottrie, C'est ce que lui veuil départir Des grans biens de ma seigneurie

BALLADE IL Réponse de Garencières.

Cupido, Dieu des amoureux.

Prince de joyeuse plaisance, Moi, Garencières, tressoingneux De vous servir de ma puissance, Viens vers vous, en obéissance.

Pour vous humblement requérir Que vous veuillie:^ faire punir Un homme de mauvaise vie, Qui, contre raison, veult tenir Le droit de vostre seigneurie.

C'est un enfant malicieux, Oii nul ne doit avoir fiance.

Car il en ajà plus de deux

Deceues, ou p.fis de France,

Dont vous deussie^ prendre vengeance.

Pour faire les autres cremir ;

C'est le prince de Bien Mentir,

A insné frère de Janglerie,

Qui, contre raison, veult tenir

Le droit de vostre seigneurie.

Oncques Lucifer l'orgueilleux Ne fist si grant oultrecuidance.

Quant il emprist d'estre envieux Sur le Dieu de toute puissance.

Il me semble que, par sentence, Vous le deussie^ faire bannir De vostre court, sans revenir.

Lui et safaulse compaignie, Qui, contre raison, veult tenir Le droit de vostre seigneurie.

Prince, s'on doit avoir vaillance Pour mentir à grant habmdance Et pour faulseté maintenir, Vous verre:^ icellui venir A grant honneur n'en dcubte:^ mie, Qui, contre raison, veult tenir Le droit de vostre seigneurie.

En acquittant nostre temps vers Jeunesse, Le nouvel an et lasaiion jolie,

Plains de plaisir et de toute liesse,

Qui chascun d'eulx chierement nous en prie,

Venuz sommes en ceste mommerie,

Belles, bonnes, plaisans et gracieuses,

Prestz de dancer et taire chiere lye,

Pour resveiller voz pensées joieu^es.

Or bannissiez de vous toute peresse, Ennuy, soussy avec mercncolie, Car froit yver, qui ne veult que rudesse, . Eu desconfit et convient qu'il s'en fuye; Avril et May amainent doulce vie Avcques cul\; pource, soyez soingneuses D2 recevoir leur plaisant compaignie, Pour resveiller voz pen'^ée; joieuses.

Venus aussi, la tresnoble Déesse, Qui sur femmes doit avoir la maistrie, Vous envoyé de Confort à largesse, Ec Plaisance de grans biens enrichie.

En vous chargeant que de vostre partie Vous acquittiés sans estre dangereuses; Aidier vous veult, sans que point vous oublie, Pour resveiller voz pensées joyeuses.

Bien monstrez, printemps gracieux.

De quel mestier savez servir, Car yver fait cueurs ennuieux, Et vous les faittes resjouir •, Si tost, comme il vous voit venir, Lui et sa meschant retenue Sont contrains et prestz de fuir, A vostre joyeuse venue.

l50 CHARLES d'oRLÉANS.

Yver fait champs et arbres vieulx, Leurs barbes de neiges blanchir, Et est si froit, ort et pluieux, Qu'emprès le feu convient croupir.

On ne peut hors des huis yssir, Comme un oisel qui est en mue; Mais vous faittes tout rajeunir, A vostre joyeuse venue.

Yver fait le souleil, es cieulx, Du mantel des nues couvrir; Or maintenant, loué soit Dieux, Vous estes venu esclersir Toutes choses et embellir ; Yver a sa peine perdue.

Car l'an nouvel l'a fait bannir, A vostre joyeuse venue.

Je fu en fleur ou temps passé d'Enfance, Et puis après devins fruit en Jeunesse ; Lors m'abaty de l'arbie de Plaisance, Vert et non meur. Folie, ma maistresse. Et pourcela. Raison qui tout redresse A son plaisir, sans tort ou mesprison, iM'a à bon droit, par sa tresgrant sagesse. Mis pour meurirou feurrede prison.

En ce j'ay fait longue continuance.

Sans estre mis à l'essor de Largesse, J'en su/ contant et tiens que, sans doubta ice, C'est pour le mieulx, combien que par peresse Deviens fletry et tire vers Vieillesse.

Assez estaint est en moy le tison

BALLADES. l5l

De Sot Désir, puis qu'ay esté en presse Mis pour meurir ou feurre de prison.

Dieu nousdoint paix, car c'est ma desirance, Adonc seray en l'eaue de Liesse, Tost refreschi, et au souleil de France, ' Bien nettié du moisy de Tristesse; J'attens Bon Temps, endurant en humblesse, Car j'ay espoir que Dieu ma guerison Ordonnera; pource, m'a sa haultesse Mis pour meurir ou feurre de prison.

Fruit suis d'yver qui a meins de tendresse Que fruit d'esté, si suis en garnison, Pour amolir ma trop verde duresse, Mis pour meurir ou feurre de prison.

Cueur, trop es plain de folie, Guides tu de t'eslongner Hors de nostre compaignie, Et en repos te logier?

Ton propos ferons changier.

Soing et Ennuy nous nommons, Avecques toy demourrons, Car c'est le commandement De Fortune qui en serre T'a tenu moult longuement, Ou royaume d'Angleterre.

Dy nous, ne cognois tu mie Que Testât de prisonnier

l52 CHARLES b'oKI.KA N'S.

Est que souvent lui ennuyé, Et endure maint dangicr, Dont il ne se peut ven^icrP Pource, nous ne te faisons Nul tort, se te gouvernons / insi que communément Sont prisonniers pi-is en guerre, Dont es l'un présentement Ou royaume d'Angleterre. En lieu de Plaisance lye, Au lever et au couschijr Trouveras Merencol e; Souvent te fera vei lier, La nuit et le jour rongier.

Ainsi te guerdonnerons, Et es fers te g.irJerons De Soussy et Pensement; Se tu peuz, si te detlerre, Par nous n'auras autrement Ou royaume d'Angleterre..

Nouvelles ont couru en France, Par mains lieux, que j'estoye mort; Djnt avoient peu deplaisance Aucuns qui me hayent à tort; Autres en ont eu desconfort.

Qui m'ayment de loyal vouloir.

Comme mes bons et vrais amis.

Si fais à toutes gens savoir Qu'encore est vive la souris.

Je n'ay eu ne mal ne grevance,

BALLADES, l53

Dieu mercy, mais suis sain et fort, Et passe temps en espérance Que paix, qui trop longuement dort, S'esveillera, et par accort A tous fera liesse avoir.

Pource, de Dieu soient maudis Ceux qui sont dolens de véoir Qu'encore est vive la souris.

Jeunesse sur moy a puissance, Mais Vieillesse fait son effort De m'avoir en sa gouvernance.

A présent faillira son sort.

Je suis assez loing de son port, De pleurer vueil garder mon hoir ; Loué soit Dieu de Paradis, Qui m'a donné force et povoir; Qu'encore est vive la souris.

ENVOI

Nul ne porte pour moy le noir, On vent meilleur marchié drap gris; Or tien.^ne chascun, pour tout voir, Qu'encore est vive la souris.

Puis qu'ainsi est que vous alez en France, Duc de Bourbon, mon compaignon treschier, Où Dieu vous doint, selon la desirance Que tous avons, bien povoir besongnier; Mon fait vous vueil descouvrir et chargier Du tout en toutj en sens et en folie;

l54 CHARLES d'ORLÉANS.

Trouver ne puis nul meilleur messagier, Il ne faut jà que plus je vous en die.

Premièrement, se c'est vostre plaisance, Recommandez moy, sans point l'oublier, A ma Dame; ayez en souvenance, Et lui dictes, je vous pry et requier, Les maulx que j'ay quant me fault eslongnier» Maugré mon vueil, sa doulce compaignie.

Vous savez bien que c'est de tel mestier, Il ne faut jà que plus je vous en die.

Or y faittes comme j'ay la fiance.

Car un amy doit pour l'autre veillier ; Se vous dittes : Je ne sçay, sans doubtance, Qui est celle? vueillez la ensaignier.

Je vous respons qu'il ne vous fault serchier, Fors que celle qui est la mieulx garnie De tous les biens qu'on sauroit souhaidier; 11 ne faut jà que plus je vous en die.

Sy ay chargié à Guilleaume Cadier Que, par de là, bien souvent vous supplie; Souviengne vous du fait du prisonnier, Il ne faut jà que plus je vous en die.

Mon gracieulx cousin, Duc de Bourbon, Je vous requier, quant vous aurez loisir. Que me faittes, par balade ou chanijion. De vostre estât aucunement sentir; Car quant à moy, sachiez que, sans mentir,

BALLADES. l55

Je sens mon cueur renouveller de joye,

En espérant le bon temps avenir

Par bonne paix que brief Dieu nous envoyé.

Tout crestian qui est loyal et bon, Du bien de paix se doit fort resjoir, Veu les grans maulx et la destruccion Que guerre fait par tous pays courir Dieu a voulu Crestianté punir Qui a laissié de bien vivre la voye, Mais puis après, il la veult secourir Par bonne paix que brief Dieu nous envoyé.

Et pourcela, mon trcschier compaignon, Vueilliez de vous desplaisance bannir, En oubliant vostre longue prison Qui vous a fait mainte doleur souffrir ; Merciez Dieu, pensez de le servir, Il vous garde de tous biens grant montjoye Et vous fera avoir vostre désir Par bonne paix que brief Dieu nous envoyé.

Resveilliez vous en joyeulx souvenir.

Car j'ay espoir qu'encore je vous voye Etmoyaussyen confort et plaisir Par bonne paix que brief Dieu nous envoyé.

Mon chier cousin, de bon cueur vous mercie Des blancs connins vous m'avez donnez; Etoultre plus, pour vray vous certiffie, Quant aux connins que dittes qu'ay amez,

I 56 CHARLES d'oRLÉANS.

Hz sont pour moy, plusieurs ans a passez, Mis en oubly; aussi mon instrument Qui les servoit, a fait son testament Et est retrait et devenu hermite ;

II dort tousjours, à parler vrayment.

Comme celui qui en riens ne proulïite.

Ne parlez plus de ce, je vous en prie, Dieux ait l'ame de tous les trespassez ! l'arler vault mieulx, pour faire chiere lye, De bons morceaulx et de frians pastez, Mais qu'ilz soient tout chaudement tastez; Pour le présent, c'est bon esbatement; Et qu'on ait vin pour nettier la dent; En char crue mon cueur ne se delitte.

Oublions tout le vieil gouvernement, Comme cellui qui en riens ne prouffite.

Quant Jeunesse tient gens en seigneurie, Les jeux d'amours sont grandement prisez; Mais Fortune qui m'a en sa baillie, Les a du tout de mon cueur déboutez , Et désormais, vous et moi excusez.

De tels esbatz serons legierement, Car faiz avons nos devoirs grandement Ou temps passé. Vers Amours me tiens quicte. Je n'en vueil plus, mon cueur si s'en repent Comme cellui qui en riens ne proulïite.

Vieulx soudoiers avecques jeune gent Ne sont prisiez la valeur d'une mitte ; Mon office résine plainement, Comme cellui qui en riens ne prouffite.

BALLADES. iSj

Dame qui cuidiez trop savoir, Mais vostre sens tourne en folie, Et cuidiez les gens décevoir Par vostre cautelle jolie.

Qui croiroit vostre chiere lie Tantost seroit pris en voz las, Encore ne m'avez vous mie, Encore ne m'avez vous pas.

Vous cuidiez bien qu'apercevoir Ne sache vostre moquerie ; Si fais, pour vous dire le voir; Etpource, chierement vous prie, Alez jouer de l'escremie Autre part, car quant en ce cas.

Encore ne m'avez vous mie, Encore ne m'avez vous, pas.

Vous ferez bien vostre devoir, Se m'attrapes par tromperie ; Car trop ay congneu main et soir Les faulx tours dont estes garnie On vous appelle : foui si fie.

Déportez vous de telz esbas, Encore ne m'avez vous mie, Encore ne m'avez vous pas.

BALLADE XIL

Orléans à Bourgogne.

Puisque je suis vostre voisia En ce pais présentement,

l58 CHARLES d'oRLÉANS.

Mon compaignon, frère et cousin, Je vous requier treschiercment Que de vostre gouvernement Et estât me faictes savoir, Car j'en orroye bien souvent, S'il en estoit à mon vouloir.

Il n'est jour, ne soir, ne matin, Que ne prie Dieu humblement Que la paix prengne telle fin Que je puisse joyeusement, A mon désir, prouchainement Parler à vous et vous véoir; Ce seroit treshastivement.

S'il en estoit à mon vouloir.

Chascun doit estre bien enclin Vers la paix, car certainement Elle départira butin De grans biens à tous largement.

Guerre ne sert que de tourment, Je la hé, pour dire le voir, Bannie seroit plainement, S'il en estoit à mon vouloir.

ENVOI

Va, ma balade, prestement A Saint Omer, monstrant comment Tu vas pour moy ramentevoir Au Duc à qui suis loyaument.

Et tout à son commandement, S'il en estoit à mon vouloir.

BALLADES. ibç)

BALLADE XIIL

Bourgogne à Orléans,

S'il en estait à mon vouloir. Mon maistre et amy sans changier, Je vous asseure, pour tout voir, Qu'en vo fait n'auroit nul dangier; Mais par deçà, sans attargier, Vous verroye hors de prison, Quitte dutout, pour abregier.

En ceste présente saison.

Se tel don pove^ recevoir Par la grâce Dieu, de legier Pourre:^ tel à paix esmouvoir.

Qui la désire eslongier ; Nul contre n'osera songier, Car confort aure's bel et bon.

Se Dieu nous veult assoulagter.

En ceste présente saison.

Mettons nous en nostre devoir Qu'en paix nous puissions herbergter; Il n'est ou monde tel manoir.

Qui désir a de si logier.

Abrégeons, sans plus prolongier, lien est temps, ou jamais non, Pour nous de guerre deslogier, En ceste présente saison.

ENVOI

Or pensons de vous allegier De prison, pour tout engagier.

l60 CHAULES d'or LÉ AN 3.

Se n'avons paix et union,

Et du tout ]n'j- vucil obligicr,

En ceste présente saison.

Orléans à Bourgogne.

Pour le haste de mon passaige Qu'il me convient faire oultre mer, Tout ce que j'ay en mon couniige A présent ne vous puis mandei'.

Mais non pour tant, à briet parler, De la balade que m'avés Envoyée, comme savés, Touchant paix et ma délivrance.

Je vous mercie chèrement, Comme tout vostre entièrement De cueur, de corps et de puissance.

Je vous envoyeray message, Se Dieu plaist, brieimcnt sans tarder Loyal, secret et assez saige, Po..r bien à plain vous intormci- De tout ce que pourray trouve.- Sur ce que savoir désirés; Pareillement fault que mettes.

Et faictes, vers la part de France, Diligence soingneusement.

Je vous en requier humblement, De cueur, de corps et de puissance.

Et sans plus despendre langage, A cours mots, plaise vous penser Que vous laisse mon cueur en gage Pour tousjours, sans jamais faulsc.-.

BALLADES. l6l

Si me veuillez recommander

A ma cousine; car croies

Que en vous deux, tant que vivres,

J'ay mise toute ma fiance ;

Etvostre party loyaument

Tendray, sans faire changement,

De cueur, de corps et de puissance.

Or y perra que vous ferés, Et se point ne m'oublierés, Ainsi que g'y ai espérance.

Adieu vous dy présentement.

Tout Bourgongnon sui vrayement, De cueur, de corps et de puissance.

Bourgogne à Orléans.

De cueur, de corps et de puissance.

Vous mercie treshumblement De vostre bonne souvenance Qu'avec de moy soin^neusement; Or pove:^ faire entièrement De moy, en tout lien et honneur.

Comme vostre cueur le propose.

Et de mon vouloir soye^ seur, Qiioy que nul dye, ne deppose.

Ne mettes point en oubliance L'estat et le gouvernement De la noble maison de France,

CHARLES D'ORLÉANS, i. Il

1Ô2 CHARLES d'ORLÉANS.

Qui se maintient piteusement ; Vous saure^ tout, quoy et comment ; Je n'en dy plus pour le meilleur, Mais on en dit tant et expose Que c'est à o'ir grant orreur, Quoy que nul dye, ne dcppnse.

Pensej à vostre délivrance.

Je vous en prie chieremeiit ; Car, sans ce, je n'ajy espérance Que nous ayons paix nullement, On la heit tant mortellement Que trop peu trouve de faveur.

Ne fera, comme je suppose, Se ce n'est par vostre labeur.

Quoique nul dye, ne deppose.

Or prions Dieu, par sa doulceur.

Qu'à vous délivrer se dispose.

Car trop avej souffert douleur, Quoy que nul dye, ne deppose.

Orléans à Bourgogne.

Des nouvelles d'Albion S'il vous en plaist escouter, Mon frère et mon compaignon, Sachez qu'à mon retourner, J'ay esté, deçà la mer, Receu à. joyeuse chiere.

BALLADES. lG3

Et a fait le Roy passer,

En bons termes, ma matière.

.Je doy estre une saison Eslargi pour pourchasser La paix aussi ma raençon ; Se je puis seurté trouver Pour oler et retourner, Il fault qu'en haste la quiere, Se je vueil brief achever.

En bons termes, ma matière.

Or, gentil Duc Bourgongnon, De ce cop vueilliez m'aydier, Comme mon intencion Est vous servir et amer, Tant que vifpourray durer.

En vous ay hance entière, Que m'ayderez à finer.

En bons termes, ma matière.

ENVOI

Mes amis fault esprouver S'ilz vouldront à ma prière Me secourir pour mener.

En bons termes, ma matière.

BALLADE XVIL

J'ay tant joué avecques Aage A la paulme que maintenant J'ay quarante cinq ; sur bon gage Nous jouons, non pas pour néant.

Assez me sens fort et puissant

164 CHARLES d'orLÉANS.

De garder mon jeu jusqu'à cy, Ne je ne crains riens que Souisy.

Car Soussy tant me descourage De jouer, et va estouppant Les cops que fiers à l'avantage!

Trop seurement est rachassant ; Fortune si lui est aidant, Mais Espoir est mon bon amy, Ne je ne crains riens que Soussy.

Vieillesse de douleur enrage De ce que le jeu dure tant, Et dit en son félon langage Que les chasses dorénavant Merchera, pour m'estre nuisant; Mais ne m'en chault, je la deffy, Ne je ne crains riens que Soussy.

Se Bon Eur me tient convenant, Je ne doubte, ne tant ne quant, Tout mon adve saire party, Ne je ne crains riens que Soussy.

BALLADE XVIH.

Visaige de baffe venu Confit en composte de vin, Menton rongneux et peu barbu, Et dessiré comme un coquin, Malade du mal saint Martin, Et aussi ront q'un tonnellct; Dieu le me sauve ce varlet!

BALLADES. l03

Il est enroué devenu, Car une pouldre de raisin L'a tellement en l'ueil féru Qu'endormy l'a, comme un touppin; Il y pert un chascun matin, Car il en a chault le touppet; Dieu le me sauve ce varlet !

Rompre ne sauroit un festu, Quant il a pincé, un loppin , Saint Poursain qui l'a retenu Son chier compaignon et cousm.

Combien qu'ayent souvent hutin, Quant ou cellier sont en secret!

Dieu le me sauve ce vailet !

Prince, pour aler jusqu'au Rhin, D'un baril a fait son ronssin.

Et ses espérons d'un foret; Dieu le me sauve ce varlet 1

Amour qui tant a de puissance Qu'il fait vieilles gens rassoter.

Et jeunes plains d'oultrecuidance, De tous estas se scet meller, Je l'ay congneu pieçà au cler, Il ne fault jà que je le nye, Parquoy dis et puis advouer Ce n'est fors que plaisant folie.

A droit compter, sans decevance,

l66 CHARLES d'oRLÉANS.

Quant un amant vient demander Confort de sa dure grevance, Que vouldroit il faire ou trouver?

Cela, je ne l'ose nommer; Au fort, il fault que je le die, Ce qui fait le ventre lever; Ce n'est fors que plaisant folie.

Bien s:ay que je fais desplaisance Aux amoureux, d'ainsi parler Et que j'acquier leur malvueillance; Mais, s'il leur plaist me pardonner, Je leur prometz qu'au par aler.

Quant leur chaleur est refroidie, Hz trouveront que. sans doubter, Ce n'est fors que plaisant folie.

Prince, quant un prie d'amer, Se l'autre si veult accorder, Il n'y a plus, sans moquerie; Laissiez les ensemble jouer, Ce n'est fors que folie.

Orléans à BourgogJie.

Beau frère, je vous remercie, Car aidié m'avez grandement; Et oultre plus, vous certilTie Que j'ay mon fait entièrement ; Il ne me fault plus riens qu'argent

Pour avancer tost mon passage, Et pour en avoir prestement Mettroye corps et ame en gage.

Il n'a marchant en Lombardie, S'il m'en prestoit présentement, Que ne fusse, toute ma vie.

Du cueur à son commandement.

Et tant que l'eusse fait content Demourer vouldroye en servage, Sans espargner aucunement, Mettroye corps et anie en gTge.

Car se je suis en ma partie, Et oultre la mer franchement, Dieu mercy, point ne me soussie Que n'aye des biens largement.

Et desserviray loyaumcnt A ceulx qui m'ont, de bon courage, Aidié; sans faillir nullement, Mettroye corps et ame en gage.

Qui m'ostera de ce tourment.

Il m'achètera plainement, A tousjoursmès, à héritage, Tout sien scray sans changement, Mettroye corps et ame en gage.

BALLADE XXL Orléans à Bourgogne.

Pource que je suis présent Avec la gent vostre ennemie,

l68 CHARLES d'oRLÉANS.

Il fault que je face semblant, Faignant que ne vous ayme mie : Non pour tant, je vous certiffie, Et vous pri que vueillez penser Que je seray, toute ma vie, Vostre loyaument, sans faulser.

Tous maulx de vous je voiz disant, Pour aveugler leur faulse envie ; Non pour tant, je vous ayme tant, Ainsi m'aid la Vierge Marie, Que je pry Dieu qu'il me mauldie, Se ne trouvez, au par aler.

Que vueil estre, quoy que nul die, Vostre loyaument, sans faulser.

Faignez envers moy mal talant, A celle fin que nul n'espye Nostre amour, car par ce faisant, Sauldray hors du mal qui m'anuye.

Mais faittes que Bonne Foy lye Nos cueurs, qu'ilz ne puissent muer, Car mon vouloir vers vous se plye, Vostre loyaument, sans faulser.

Vous et moy avons maint servant Que Convoitise fort mestrie; Il ne fault pas, ne tant ne quant, Qu'ilz saichent nostre compaignie; Peu de nombre fault que manye Noz fais secrez par bien celer, Tant qu'il soit temps que me publie Vostre loyaument, sans faulser.

Tout mon fait saurez plus avant Par le porteur en qui me fye; Il est léal et bien saichant, Et se garde de janglerye.

Créez le, de vostre partie,

En ce qu'il voas doit raconter; Et me tenez, je vous en prie, Vostre loyaument, sans faulser.

Dieu me fiere d'espidimie, Et ma part es cieulx je renye, Se jamais vous povez trouver Que me faigne, par tromperie, Vostre loyaument, sans faulser.

Par les fenestres de mes yeulx, Ou temps passé, quant regardoye, Advis m'estoit. ainsi m'ait Dieux, Que de trop plus belles véoye Qu'à présent ne fais: mais j'estoye Ravy en plaisir et lyesse, Es mains de ma Dame Jeunesse.

Or, maintenant que deviens vieulx.

Quant je lis ou livre de Joye, Les lunettes prens pour le mieulx; Par quoy la lettre me grossoye Et n'y voy ce que je souloye.

Pas n'avoye ceste foibl.sse, Es mains de ma Dame Jeunesse.

Jeunes gens, vous deviendrez tieulx Se vivez et suivez ma voie ; Car au jourduy n'a soubz les cieulx Qui en aucun temps ne fouloye.

Puis fault que Raison son compte oye

I 70 C H A lU. E s D ' O R L É A N S.

Du trop despendu en simplcssc, Es mains de ma Dame Jeunesse.

Dieu en tout, par grâce, pourvoye, Et ce qui nicement lourvoye, A son plaisir, en bien radressc Es mains de ma Dame Jeunesse !

BALLADE XXIH.

Par les fenestres de mes yeulx Le chault d'Amours souloit passer; Mais maintenant que deviens vieulx, Pour la chambre de mon penser En esté freschement garder, Fermées, les feray tenir; Laissant le chault du jou • aler Avant que je les face ouvrir.

Aussi en yver le pluvieux, Quivens et broillars fait lever, L'air d'Amour epidimieux Souvent par my se vient bouter; Si fault les pertuis estouper.

Par où pourroit mon cueur ferir; Le temps verray plus net et cler, Avant que les face ouvrir.

Désormais en sains et seurs lieux, Ordonne mon cueur dcmourer, Et par Nonchaloir, pour le mieulx, Mon medicin, soy gouverner ; S'Amour à mes huys vient hurter,

Pour vouloir vers mon cuieur venir, Seurté lui fauldra me donner, Avant que je les face ouvrir.

Amours, vous venistes frapper Pieçà mon cueur, sans menacer; Or, ay fait mes logis bastir Si fors que n'y pourrez entrer, Avant que je les face civrir.

BALLADE X .K I V

Ung jour ih mon cueur de\isoye Qui en secret à moy pai loit, Et en parlant lui demandoyc Se point d'espargne fait avoit D'aucuns biens, quant Amours servoit?

Il me dist que tresvoulentiers La vérité m'en compteroit, Maisqu'eust visité ses papiers.

Quant ce m'eut dit, il pnnt sa voye Et d'avecques moy se partoit, Après entrer je le véoye En ung comptouer qu'il avoit; Là deçà et delà queroit, En cherchant plusieurs vieux cayers, Car le vray monstrer me vouloit, Maisqu'eust visité ses papiers.

Ainsi, par ung temps l'atendoye.

Tantost devers moy reto.irnoit Et me monstra, dont j'euz grant joye,

Ung livre qu'en sa main tenoit, Ou quel dedens escript portoit Ses faiz, au long et bien entiers, Desquelz informer me feroit, Mais qu'eust visité ses papiers.

Lors demanday se j'y liroye, Ou se mieulx lire lui plaisoit?

Il dit que trop paine prendroye, Pour tant à lire commançoit ; Et puis gettoit et assommoit Le compte des biens et dangiers Tout à ung; vy que revendroit Mais qu'eust visité ses papiers.

Lors dy : « Jamais je ne cuidoye.

Ne nul autre ne le croiroit, Qu'en amer, où chascun s'employe, De prouffit n'eust plus grant exploit; Amours ainsi les gens déçoit, Plus ne m'aura en telz santiers. Mon cTier bien effacier pourroit, Mais qu'eust visité ses papiers. »

ENVOI

Amours savoir ne me devroit Mal gré, se blasme ses mestiers.

Il verroit mon gaing bien estroit, Mais qu'eust visité ses papiers.

En tirant d'Orléans à Blois, L'autre jour par eaue venoye,

BALLADES. IjS

Si rencontray, par plusieurs foiz, Vaisseaulx, ainsi que je passoye, Qui singloient leur droitte voye Et aloient legierement, Pour ce qu'eurent, comme véoye, A plaisir et à gré le vent.

Mon cueur, Penser et moy, nous trois, Les regardasmes à grant joye, Et dist mon cueur à basse voie :

« Voulentiers en ce point feroye De Confort la voille tendroye, Se je cuidoye seurement Avoir, ainsi que je vouldroye, A plaisir et à gré le vent.

Mais je treuve le plus des mois, L'eaue de Fortune si quoye, Quant ou bateau du Monde vois, Que, s'avirons d'Espoir n'avoye, Souvent en chemin demourroye, En trop grant ennui longuement; Pour néant en vain attendroye A plaisir et a gré le vent. »

ENVOI

Les nefz dont cy devant parloye Montoient, et je descendoye Contre les vagues de Tourment; Quant il lui plaira, Dieu m'envoye A plaisir et à gré le vent.

BALLADE XXVL

L'autre jour je fis assembler Le plus de Conseil que povoye,

174 CHARLES DORI-ÉANS.

Et vins, bien au long, raconter Comment delBé me tenoye Comme par I ectres monstrero/e De Merancolie et Douleur ; Pourquoy conseiller me vouloye Par les Trois Estas de mon cueur.

Mon advocat prist à parler, Ainsi qu'anformé je l'avoye; Lors veissiez mes amis pleurer, Quant sceurent le point où j'estoye^ Non pourtant, je les confortçye, Qu'à l'aide de nostre Seign'eur, Bon remède je trouveroye Par les Trois Estas de mon cueur,

Espoir, Confort, Loyal Penser, Que mes chiefs conseillers nommoye, Se firent fors, sans point doubler, Se par eulx je me gouvernoye.

De me trouver chemin et voye D'avoir brief secours de Doulceur, Avecques laide que j'auroye Par les Trois Estas de mon cueur.

ENVOI

Prince, Fortune me guerroyé Souvent à tort ei par rigueur, Raison veuit que je me pourvoye Par les Trois Estas de mon cueur.

Bon régime sanitatis Pro vobis, neuf en mariage;

Ne de vouloirs effrenatis, Abusez nimis en mesnage; Sagaciter menez l'ouvrage, Ainsi fait homo sapiens, Testibus les phisiciens.

Premièrement, caveatis De coitu trop à oultraige ; Car, se sonvcni hoc agatis, Conjunx le vouldra parusa^jg Chalenger, veliid heritaige, Aiit erit quasi hors de sens.

Testibus les phisiciens

Oultre plus, nonfaciatis Ut Philomena ou boucnge, Se vos amours habeatis, Qui siffle carens de courage Cantendi, mais monstres visage Joyeux, et sitis paciens ; Testibus les phisiciens.

Prince, miscui en potaig'3 Latinum et trançois langaige, Docens loyaulx enseignemens, Testibus les phisiciens.

BALLADE XXVIIÏ

Du régime quod dedistis, Cognoscens que tressaigement Me, Monseigneur, docuistis, Je vous remercie humblement ; Mais d'ainsi faire seurement,

\y6 CHARLES d'orléans.

Nunquam uxor concordabit, Hoc mains deba^ generabit.

Je ne sçay si bien novistis L' infinie peine et tourment, In quibus me posuistis, Se je croy vostre enseignement ; Car tant congnois, s'aucunemcnt Fais du sourt quando temptabit, Hoc mains deba^ generabit.

Je voy trop bien quoi dixistis Ce qu'on doit dire bonnement, Et qu'aussi me avertistis De ma santé entièrement ; Mais quant je feray autrement.

Le fait d'autres recordabit ; Hoc mains deba^ generabit.

Prince, selon mon sentement, Jl/ault s'acquiter loyaument ; Quia qui non laborabit Hoc mains desbaj generabit.

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