‹ Poésies complètes de Charles d'Orléans, revues sur les manuscrits avec préface, notes et glossaireChapitre 26 sur 272 · LA COMPLAINTE DE FRANCE · texte numérisé non relu

LA COMPLAINTE DE FRANCE

France, jadis on te souloit nommer.

En tous pays, le trésor de noblesse, Car un chascun povoit en toy trouver Bonté, honneur, loyaulté, gentillesse, Clergie, sens, courtoisie, proesse.

Tous estrangiers amoient te suir.

Et maintenant voy, dont j'ay desplaisance, Qu'il te convient maint griel mal soustenir, Trescrestien, franc royaume de France.

Scez tu dont vient ton mal, à vray parler? Congnois tu point pourquoy es en tristesse? Conter, le vueil, pour vers toy m'acquiter, Escoutes moy, et tu feras sagesse.

Ton grant orgueil, gloutonnie, peresse, Convoitise, sans justice tenir.

Et luxure, dont as eu abondance, Ont pourchacié vers Dieu de te punir, Trescrestien, franc royaume de France.

Ne te vueilles pour tant désespérer.

Car Dieu est plain de merci, à largesse. Va t'en vers lui sa grâce demander, Car il t'a fait, de jà pieçà, promesse (Mais que faces ton advocat Humblesse,) Que tresjoyeux sera de toy guérir ; Entièrement metz en lui ta riance, Pour toy et tous, voulu en crois mourir, Trescrestien, franc royaume de France.

Souviengne toy comment voult ordonner Que criasse Montjoye, par liesse.

Et, qu'en escu d'azur, deusscs porter

Trois fleurs de Lis d'or, et pour hardiesse

Fermer en toy, t'envoya sa Haultesse,

L'Auriflamme, qui t'a fait seigneurir

Tes ennemis; ne metz en oubliance

Telz dons haultains, dont lui pleut t'enrichir,

Trescrestien, franc royaume de PVance

En oullre plus, te voulu envoyer Par un coulomb qui est plain de simplesse, La unction dont dois tes Rois sacrer, Afin qu'en eulx dignité plus en cresse. Et, plus qu'à nul, t'a voulu sa richesse De reliques et corps sains départir; Tout le monde en a la congnoissance.

Soyes certain qu'il ne te veuit faillir. Trescrestien, franc royauiye de France

Court de Romme si te fa t appeller Son bras dextre, car souvent de destresse L'as mise hors, et pour ce approuver, Les Papes font te seoir, seul, sans pre?se, A leur dextre; se droit jamais ne cesse. Et pource, dois fort pleurer et gémir.

Quant tu desplais à Dieu qui tant t'avance En tous estas, lequel deusses chérir, Trescrestien, franc royaume de France.

Quelz champions souloit en toy trouver Crestienté 1 Jà ne fault que l'expresse ; Charlemaine, Roiant et Olivier, En sont tesmoings; pource, je m'en délaisse ; Et saint Loys Roy, qui tist la rudesse Des Sarrasins souvent anéantir.

En son vivant, par travail et vaillance; Les croniques le monstrent, sans mentir, Trescrestien, franc royaume de France.

Pource, France, vueilles toy adviser, Et tost reprens de bien vivre l'adresse ;

192 CHAULES D ORLEANS.

Tous tes meffaiz mctz paine d'amanJer, Faisant chanter et dire mainte messe Pour les âmes de ccalx qui ont l'aspresse De dure mort souffert, pour te servir; Leurs loyautez ayes en souvenance, Riens espargnié n'ont pour toy garantir, Trescrestien, franc royaume de France.

Dieu a les braz ouvers pour t'acoler, Prest d'oublier ta vie pécheresse; Requier pardon, bien te vendra aidier Nostre Dame, la trespuissant princesse, Qui est ton cry et que tiens pour maistresse. Les sains aussi te vendront secourir, Desquelz les corps font en toy demourance. Ne vueilles plus en ton pechié dormir, Trescrestien, franc royaume de France.

Et je, Charles duc d'Orlians, rimer Voulu ces vers, ou temps de ma jeunesse, Devant chacun les vueil bien ad vouer, Car prisonnier les fis, je le confesse; Priant à Dieu, qu'avant qu'aye vieillesse, Le temps de paix partout puist avenir, Comme de cueur j'en ay la desirance, Et que voye tous tes maulx brief finir, Trescrestien, franc royaume de France.

Amour, ne vous vueille desplaire, Se trop souvent à vous me plains, Je ne puis rnon cueur taire taire, Pour la doleur dont il est plains.

Helas! vueillez penser au moins

COMPLAINTES. Ii)3

Aux services qu'il vous a faiz, Je vous en pry à jointes mains, Car il en est temps, ou jamais.

Monstrez qu'en avez souvenance, En lui donnant aucun secours, Faisant semblant qu'avez plaisance Plus à son bien qu'à ses doulours; Ou me dittes, pour Dieu, Amours, Se le lairrez en cest estât ; Car d'ainsi demourer tousjours, Cuidez vous que ce soit esbat ?

Nennil, car Dangier qui désire De le mettre du tout à mort.

L'a mis, pour plustost le destruire.

En la prison de Desconfort ; Ne jamais ne sera d'accort Qu'il en parte par son vouloir, Combien que trop, et à grant tort, Long temps lui a fait mal avoir.

Et pour la tresmauvaise vie Que lui fait souffrir ce villain.

Il est encheu en maladie, Car de tout ce qui lui est sain A le rebours, j'en suy certain.

En ceste dolente prison, Ne sçay s'il passera demain Qu'il ne meure sans guerison.

Car il n'a que poires d'angoisse Au matin, pour se desjeuner, Qui tant le refroisdist et froisse Qu'il ne peut santé recouvrer.

D'eaue ne lui fault point donner, Il en a de larmes assez; Tant a de mal, à vray parler, Que cent en seroient lassez.

CHARLES d'ORLÉANS. l. l9

Et n'a que le lit de Pensée Pour soy reposer et gésir ; Mais Plaisance s'en est alée, Qui plus ne le povoit souffrir, A paine l'a peu retenir, S'Espoir ne feust jusques à cy ; N'a il donc raison, sans mentir, S'il fait requeste de Mercy?

11 porte le noir de Tristesse, Pour Réconfort qu'il a perdu, N'oncques hors des fers de Destresse N'est party, pour mal qu'il ait eu ; Touteffoiz vous avez bien sceu Qu'à vous s'estoit du tout donné.

Quelque doleur qu'il ait receu.

Et vous l'avez abandonné !

Par m'ame, c'est donner courage A chascun de voz serviteurs De vous laisser, s'il estoit sage, Et quérir son party ailleurs !

Car tant qu'aurez telz gouverneurs Comme Dangier, le desloyal, Vous n'aurez que plains et clameurs, Car il ne fist oncques que mal.

A mon cueur le conseilleroye Qu'il vous laissast ; mais, par ma foy, Jà consentir ne lui feroye, Cat tant de son vueil j'aperçoy.

Quelque doleur qu'il ait en soy, Qu'il est vostre par devant tous ; Et, par mon serment, je le croy, Qu'autre maistre n'aura que vous.

Or regardez, n'est ce merveille Qu'il vous aime si loyaument, Quant toute doleur nompareille

COMPLAINTES. Ig5

A receu, sans allégement ?

Et si le porte lyement,

Pensant que une foiz mieulx sera ;

A vous s'en attent seulement,

Ne jà autrement ne fera.

Si m'a chargié que vous requière, Comme pieçà vous a requis, Que vueilliez oïr sa prière :

C'est qu'il soit hors de prison mis, Et Dangier et les siens bannis, Qui jamais ne vouldront son bien ; Ou au moins qu'aye saufconduis Qu'ilz ne lui meffacent de rien.

Afin qu'ilz puist oïr nouvelle De celle dont il est servant, Eî souvent veoir sa beaulté belle ; Car d'autre rien n'est désirant Que la servir, tout son vivant, Comme la plus belle qui soit, A qui Dieu doint de biens autant Que son loyal cueur en vouldroit.

Ma seule Dame et ma maistresse, Où gist de tout mon bien l'espoir Et sans qui plaisir ne liesse Ne me pevent en riens valoir, Pleust à Dieu que peussiez savoir Le mal, l'ennuy et le courrons.

Qu'à toute heure me fault avoir Pource que je suis loings de vous.

Helas ! or ay je souvenance

Que je VOUS vy derrainement A si tresjoyeuse plai>nnce Qu'il me sembloit certainement Que jamais ennuyeux tourment Ne devoit près de moi venir, Mais je trouvay bien autrement, Quant me fallut de vous partir.

Car, quant ce vint au congié prandre, Je ne savoye, pour le mieulx.

Auquel me valoit plus entendre Ou à mon cueur, ou à mes yeulx ; Car je trouvay, ainsi m'aid Dieux, Mon cueur courroucié si trcsfort Qu'oncques ne le vy, en nulz lieux.

Si eslongnié de Reconfort.

Et d'autre part, mes yeulx estoient En ung tel vouloir de pleurer Qu'à peine tenir s'en povoient, N ilz n'osoient riens regarder ; Car, par ung seul semblant monstrsr En riens d'en estre desplaisans, C'eust esté pour faire parler Les jalous et les mesdisans.

Et de la grant paour que j'avoye Que leur deuil si ne feust congneu, Auquel entendre ne savoye; Oncques si esbahy ne fu, Si dolent ne si esperdu ; Car, par Dieu, j'eusse mieulx amé, Avant que l'en l'eust apperceu.

N'avoir jamais jour esté né.

Car, se par ma felle manière, J'eusse monstre, ou par semblant Venant de voulenté legiere, L'amour dont je vous ayme tant,

(Parquoy eussiez eu, tant ne quant, De blasme, ne de deshonneur) Je sçay bien que, tout mon vivant, Je fusse langui en doleur.

En ce point et encore pire, Alors de vous je me party, Sans avoir loisir de vous dire Les maulx dont j'estoye party ; ToutefFoiz, Belle, je vous dy Qu'il vous pleust de vouloir penser Que je vous avoye servi Et serviroye sans cesser,

Tant comme dureroit ma vie ; Et, quant de mort seroye pris.

De m'ame seriez servie, Priant pour vous eu Poradis, S'il en estoit en son devis ; Et mes biens, mon cueur et mon corps.

Je les vous ay du tout soubzmis ; Mais ça esté de leurs accors.

Car il n'est nulle que je clame.

Ne qui se puist nommer, de vray.

Ma seule souveraine Dame, Fors que vous, à qui me donnay Le premier jour que regarday Vostre belle plaisant beaulté.

De qui vray serviteur mourray, En gardant tousjours loyaulté.

Or, vueilliez donc avoir pensée, Puis que lors j avoye tel deuil, Belle tresloyaument amée.

Qu'encore est plus grant le recueil, Maintenant que, contre mon vueil.

Me fault estre de vous loingrains, Et que véoir ne puis à l'ueil

igS CHARLES d'oULÉANS.

Vos belles, blanches, doulces mains,

Et vostre beaulté nompareille Que véoye si voulentiers, Plaine de doulceur à merveille.

Dont tous voz faiz sont si entiers Qu'ilz ont esté les messaigiers De me toUir, et près et loing.

Mes vouloirs et mes desiriers; Ainsi m'aid Dieu à mon besoing.

Si vous supply, tresbonne et belle, Qu'ayez souvenance de moy; Car, à tousjours, vous serez celle Que serviray comme je doy ; Je le vous prometz, par ma foy, Du tout à vous me suis donné ; Se Dieu plaist, je feray pourquoy J'en seray tresbien guerdonné.

L'autrier en ung lieu me trouvay, Triste, pensif et doloreux, Tout mon fait, bien au long, compta/ Au hault Prince des amoureux, Lequel m'a esté rigoreux Ou temps que mon cueur le servoit ; Et, ainsi qu'il me respondoit.

Souvenir, qui fut au plus près, Ses ditz et les miens escripvoit En la manière cy après ;

l'amant, Helas! Amours, de vous me plains;

Mais les griefz maulx le me font faire, Dont mon cueur et moy sommes plains.

Car trop estes de dur afaire.

S'un peu me fussiez débonnaire, Espoir, que j'ay du tout perdu, Si me seroit tantost rendu ; Ainçois, par vous m'est deflendu Plaisant Désir et Bel Acueil.

AMOURS

Amours respond : A trop prant tort Vous complaigncz et sans raison, Car, envers chascun Reconfort N'est pas tousjours en sa saison ; Et si savez qu'en ma maison Une coustume se maintient.

C'est assavoir que qui se tient Pour serviteur de mon hosrel, Mainteffoiz souffrir lui convient:

L'usaige de mes gens est tel.

l'amant.

Certes, Sire, vous dittes vray ; Mais l'ordonnance riens ne vault.

Parler en puis, car bien le sçay.

Et ay dancié à ce court sault ; Parquoy je congnois le deffault De doulx plaisir que l'en y a; Car, quant mon cueur vous depria Secours, il lui fust escondit, Adoncques, de dueil regnya Vostre povoir, et s'en partit.

AMOURS

Dca ! beaulx amis, se dit Amours,

Celui qui à servir se met, S'il veult avoir tantost secours Et le guerdon qu'on y promet, Ou autrement, il se desmet Du service qu'il a empris, De Loyaulté seroit repris, Quant je tendray mon jugement, Et si perdroit tous los et pris, Sans jamais nul recouvrement.

l'amant.

Voire, Sire, doit on servir Sans prouffit ou guerdon avoir?

Nennil, ung cueur devroit mourir, Puis qu'il a fait loyal devoir Entièrement à son povoir.

Et qu'il lui fault quérir son pain; A vous, qui estes souverain, En est le plus de deshonneur, Veu que, par faulte, meurt de fain Vostre bon loyal serviteur.

Qu'on meure de fain ne vueil pas, Mais le trop hasté s'eschaulda, Il convient aler pas à pas ; Et puis après on congnoistra Qui mieulx son devoir fait aura ; Alors doit estre guerdonné.

Je suis assez abandonné, A grant largesse, de mes biens; Mais quant j'ay mainteffoiz donné A plusieurs, semble qu'ilz n'ont riens.

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