‹ Poésies complètes de Charles d'Orléans, revues sur les manuscrits avec préface, notes et glossaireChapitre 4 sur 272 · X PREFACE · texte numérisé non relu

X PREFACE

eu pour caractère d'aimer les belles ou les grandes choses, qui subit le plus de revers, qui tomba le plus bas et porta le pays au plus haut. Non moins saisissante par la variété de ses fortunes que par la fougue de son mouvement, elle semble avoir fait de l'histoire de France un merveilleux poème épique, moitié chanson de peste héroïque, moitié roman d'aventures, amoureux et chevaleresque. Louis de Valois, l'un des plus ambitieux et des plus voluptueux de ce sang audacieux et galant, l'un des plus lettrés de cette famille magnifique, et des plus fanatiques d'art et de luxe, résuma en lui toute cette diversité des destinées de sa maison, son éclat et son infortune. Il rêva dix couronnes et mourut comme l'on sait. Exécré de la masse de ses contemporains qu'il insultait par l'effronterie de ses amours, hai parle peuple qu'il pressurait pour les besoins de son luxe, méprisé par la bourgeoisie, déjà maîtresse de l'opinion et de la chronique et qui voyait en lui, non-seulement un libertin effréné, non-seulement un tyran cupide, mais un .«avant, un penseur, un curieux, un novateur dont les recherches inquiétaient les préjugés; il sut pourtant séduire jusqu'à l'histoire. Cette puissance de séduction, si grande que les gens du xv siècle y voyaient de la sorcellerie, il l'exerce jusque sur nous; et nous so;ames toujours tentés d'oublier les hontes de sa corruption, l'odieux de son avidité et la folie de son ambition, pour nous représenter sa générosité, sa bonté, sa franchise, pour nous rappeler l'ami des poites et des lettrés, l'amoureux des beaux livres, des peintures, des grands monuments comme des tins joyaux, des reliures, des tapisseries, des pierres fines.

.Mais ses contemporains mêmes, si disposés qu'ils fussent à le mal juger, rendaient justice à ses hautes qualités intellectuelles. Un voyageur qui nous raconte ses impressions de l'an i3q5 nous dit, non-seulement qu'il est taillé pour faire" un grand prince, mais il constate sa sagesse (sa science). Quel cœur de fer ne s'attendrirait pas, dit le Religieux de Saint-Denis, en voyant l'exécrable meurtre de ce prince si intelligent et si politique, dont l'cloquence élégante le mettait audessus des autres seigneurs, et que sa beauté et sa bonté infinie rendaient si attrayant.

C'était cette facilité d'éloquence plus encore peutêtre que l'étendue de ses connaissances qui frappait

les gens graves de son temps. Le Religieux de Saint- Denis y revient encore : il avait, dit-il, à titre de prérogative singulière, une éloquence naturelle et dune extrême facilité. Juvénal des Ursins nous le montre un jour haranguant ses ennemis les Parisiens. « Il usa de moult belles et gracieuses paroles, dit-il, car J il en estoit bien aisé. » Retenons ces qualités de facilité, d'aisance et de grâce en songeant à notre poète.

Celui-ci dut plus encore à Valentine, Valois elle aussi par sa mère, mais par-dessus tout italienne, et j si je puis dire, l'une des mères de la Renaissance, i C'est elle qui, en donnant à ses enfants des droits sur ritalie, poussa la France à aller chercher là le soleil qui devait faire éclore les germes littéraires ensevelis par le xv^ siècle sous la poussière germaine, flamande et bourguignonne ; elle aussi qui en donnant à ses descendants Louis XII, François I"' et Henri II cette grâce f»articulière au génie transalpin, assouplit la force '1 rançaise et étendit, en l'amollissant, lajïnesse gauloise. Cette grâce si expressive en elle que les contempo- f rains.là encore, criaient à la sorcellerie, cette souplesse, I cette mollesse, cette chaleur intellectuelle, nous ne de- ! vons pas les oublier non plus en songeant à Charles ' d"Orléans.

C'est donc de ce Valois, poète, amoureux, lettré, re- ; marquab'e par les qualités faciles de son esprit et de ' son cœur, de cette Italienne sensible, gracieuse, aimante et intelligente, de ce père et de cette mère énergiques tous deux, ambitieux tous deux, que naquit notre poite, le 26 mai iSgi. Cette date n'est mise en doute par personne, et à difaut d'autres preuves, les Comptes de l'Hôtel suffiraient pour laisser cette année iSgi hors de doute. Pourtant les deux plus graves his'toriens de ce temps, l'un, hi-toriographe presque officiel, le Religieux d^ Saint-Denis, aont je parlais plus haut, nous dit : Vers le milieu de novembre — de l'année 1394, — madame la duchesse d'Orléans, dans la maison royale de Saint-Paul, mit au monde un tils auquel '< le roi de France, Charles, en le tenant sur les fonts sacrés, donna son nom. » « En ladite année, i3q4, nous raconte l'autre historien Juvénal, que jicitais'aussi, la duchesse d'Orléans eut un fils nommé (Charles, et à le baptiser y eut grande solennité. » Belleforêt, Guyon, Mézeray nous donnent aussi gS ou 94. Devons-nous supposer que les deux vieux chroni-

Page 1