LA VEUVE DE NAIM
Jésus, accompagné de sa mère Marie, S'en allait visiter les champs de Samarie ; Magdeleine , craintive et fuyant son regard , Le suivait, naais de loin, se tenant à l'écart. On voyait près de lui ses apôtres fidèles ; Auv peuples convertis les offrant pour modèles, tl voyageait ainsi de vallons en vallons ,
S'arrêtait dans les cliaiii[)s sur le bord des sillons,
Du pauvre laboureur bénissait la semence,
Aux puissants de la ferie enseignait la clémence ,
De la religion prodiguait les secours,
Et tous les malheureux retenaient ses discours.
Le Jourdain réfléchit les feux de l'auréole :
Le Thabur entendit sa divine parole ;
Les cèdres du Liban sur son front adoié
Deux fois ont répandu leur ombrage sacré;
Et le rocher d'Hermon, sauveur de l'arche sainte,
De ses pas immortels conserve encor l'empreinte.
Après avoir franchi les coteaux d'Éphraïm ,
Le Fils de Dieu marcha vers l'antique Naim ,
Qu'un miracle divin rend à jamais célèbre.
Or, comme il approchait, un cortège funèbre
Que le peuple suivait avec recueillement ,
Vers l'asile des morts s'avançait lentement.
Dans la foule on voyait une femme éplorée.
Par ses cris déchirants Magdeleine attirée
Va se mêler au peuple. A travers les sanglots ,
Son oreille attentive a distingué ces mots :
« Arrêtez! laissez-moi descendre dans sa tombe!
» Eh! ne voyez-vous pas qu'à mon tour je succomlie!.
)> Où le conduisez-vous? Rendez-moi mon enfant!
» Oh ! ne l'emportez pas , sa mère le défend !
» J'ai besoin de sa main pour fermer ma [laupière;
» Attendez;... c'est à moi de mourir la iMcmièrc! -
MAGDliLKlMi, CHAUVI Mil. 57
Magdeleine à ces cris, le (œiir rempli (reffioi,
Interroge un vieillard qui suivait le convoi.
» C'est, répond-il, l'enfant de cette pauvre veuve;
» Le Seigneur l'a soumise à cette rude épreuve;
» Ne l'interrompez point dans ses cris douloureux ,
» Le silence d'hier était bien plus affreux ,
» Son cœur même aux regrets semblait inacce.ssible ;
" A force de douleur elle était insensible;
» Ses larmes aujourd'hui la soulagent, du moins.
» Hélas! elle a perdu l'objet de tous ses soins;
» Nul espoir ici-bas ne peut calmer sa peine! »
A ces mots le vieillard s'éloigne; et Magdeleine
Voit arriver la mère et l'entend s'écrier ;
« J'ai perdu mon enfant; je ne veux plus prier;
» Je priais nuit et jour, et Dieu fut implacable;
" Mon cœur ne peut suffire aux maux dont il m'accable;
» S'il m'accorde un bienfait, c'est pour me l'enlever;
» Par combien de tourments veut-il donc m'éprouver!
» Ah ! déjà sous le poids d'une douleur amère ,
» Je n'étais plus épouse!... et je ne suis plus mère!...
» O mon fds! mon seul bien! mon unique avenir!
>' Après l'avoir perdu que vais-je devenir?
» Lui dont la voix chérie apaisait ma soulfrance!
» Que de fois, près de lui, mon cœur plein d'espérance
« De ses jeunes vertus rendit grâce au Seigneur!
» Les mères d'Israël enviaient mon bonheur.
» Si Dieu , de mon époux bénissant la tendresse ,
" M'eût donné d'autres fils pour charmer ma vieillesse,
" Ce premier don du ciel , ce (ils tant désiré.
» Entre tous mes enfants je l'aurais piéféré,
» Il n'a pensé qu'à moi jusqu'à sa dernière heure .
« Hélas ! si jeune encore , il faut donc que je meure !
» Ma mère, disait-il, Dieu me rappelle à lui
" Au moment où mon bras devenait votre appui ;
» Demain j'allais atteindre à ma seizième année :
>> Vous passerez sans moi cette heuieuse journée.
» Dans ce nouveau malheur qui va vous secourir;'
» Oh ! je pleure sur vous qui me voyez niouiir !
» O mon Dieu ! sauve-moi pour elle , je t'implore 1 "
" Voilà ce qu'il disait liierl... hier encore
>' Il était sur mon cœur et j'entendais sa voix !
» Hier je l'endjra^sais poui- la dernière fois! »
Elle parlait ainsi dans sa douleur mortelle. Touché de ses regrets, Jésus s'approciia d'elle; Piessentant l'avenir, son grand cœur se troubla : Une mère souffrait, et la sienne était là.
Cependant il commande; on s'arrête en silence; La mère au même instant vers le cercueil s'élance ; Alors Jésus lui dit ; « Femme, ne pleurez pas. • Et la veuve aussitôt revenant sur ses pas : « Ce mot m'a révélé votre pouvoir suprême , » Vous êtes le Sauveur! Quel autre que Dieu même, » Près d'un fds dont la mort vient de la séparer , » A sa mère oserait défendre de pleuier? »
Chacun sur sa raison concevait d(!s alarmes ; Mais pleine de croyance elle essiiya ses larmes
AiA(ii)i:ij;i.\K , riiANi \iii v.)
Magdeleine attentive est auprès du Sauveur;
De la veuve il lui fait admirer la IVrveur;
l'uis, touchant le cercueil que la foule environne .
"Jeune homme, levez-vous, dit-il, je vous l'ordonne. »
A ces mots , écartant ses longs voiles de deuil ,
Le mort se lève.. . et reste assis dans son cercueil.
I a foule à cet aspect s'enfuit épouvantée ;
Mais déjà dans ses bras sa mère s'est jetée :
Elle seule de lui s'approche sans effroi,
Et sa félicité s'augmente de sa foi.
De tous les maux passés le souvenir s'efface;
KUe a revu son fds; c'est bien lui qu'elle embrasse.
Mais le jeune homme encor ne vivait qu'à moitié ;
Car il semblait que Dieu dans sa noble pitié,
Refusant une gloire à sa mère ravie,
Lui laissât le bonheur de le rendre à la vie.
O transports maternels! Oh! comme avec amour
De la vie en ses yeux elle attend le retour!
Voyez-la , séparant sa blonde chevelure ,
Rejeter loin de lui la funèbre parure ;
Déjà sur ce beau front où léguait la pâleur
Ses baisers ramenaient une dcnice chaleur;
C'en est fait et la mort abandonne sa proie.
<i O ma mère, c'est vous, dit l'enfant plein de joie.
» — Grand Dieu! s'écria-t-elle , ai-je bien entendu?
» Quoi! je suis mèie encore, et mon fils m'est rendu!
» La mort n'a point changé ses traits, son doux soin ire.
» Oh! venez, mes amis, partager mon délire;
i> Et toi dont le pouvoir m'aide à le ranimer,
00 l'Oi:S!l£S.
i> Ce que je sens, mon Uieii , je ne puis l'expiiniei ;
» Mais l'excès de ma joie est ma reconnaissance.
» Oui , je fus moins lieuiense au jour de sa naissance :
» Alors c'était bien lui qui vivait dans mes bras ;
)> Mais à tout mon amour il ne répondait pas :
» Aujourd'hui , je le sens, il me comprend, il m'aime
» Et de tout mon bonheur il est heureux lui-même! »
Elle dit. A sa voix, les Hébreux étonnés
Vers le divin Sauveur sont bientôt ramenés.
" Magdeleine , dit-il , regardez cette femme ;
» Puisse un espoir si grand fortifier votre àme;
" Et vous, peuple , venez contempler ses transports;
» Du ciel qui vous attend ce sont là les trésors :
» Ces saints ravissements , ces élans de tendresse ,
» Cette extase du cœUr et cette chaste ivresse,
» Que ressent cette mère et qui brille en ses yeux ,
» Sont presque le bonheur que l'on éprouve aux cieiix ;
» Mais ces ravissements qui vont passer pour elle,
» Trouvant près du Seigneur une source éternelle,
» Ne tariront jamais dans le cœur des élus;
■» Méritez cette gloire; allez, ne pécbez plus. »
Ainsi sur cette terre où son père l'envoie , 11 montie le bonheur afin que l'on y croie.
Mais son iieure est venue, et dès le lendemain De l'ingrate Sion Jésus prend le chemin; Tout au noble dessein qui remplit sa pensée, il n'entend pas les vo'ux de la Ibnle em|>resséc ;
MAGDliLELM:, CHA>iT Mil 61
Tandis qn'iin peuple entier dont il gnéiit les maux Parsemait son eliemin de Heurs et de rameaux , FI luarcliait nuit et jour à travers la campagne, Kt la croix l'attendait sur la sainte montagne.
-siii-Orf.'c>, noùt lS2'i.