‹ Poésies completes de Émile de GirardinChapitre 10 sur 82 · LA VEUVE DE NAIM · texte numérisé non relu

LA VEUVE DE NAIM

Jésus, accompagné de sa mère Marie, S'en allait visiter les champs de Samarie ; Magdeleine , craintive et fuyant son regard , Le suivait, naais de loin, se tenant à l'écart. On voyait près de lui ses apôtres fidèles ; Auv peuples convertis les offrant pour modèles, tl voyageait ainsi de vallons en vallons ,

S'arrêtait dans les cliaiii[)s sur le bord des sillons,

Du pauvre laboureur bénissait la semence,

Aux puissants de la ferie enseignait la clémence ,

De la religion prodiguait les secours,

Et tous les malheureux retenaient ses discours.

Le Jourdain réfléchit les feux de l'auréole :

Le Thabur entendit sa divine parole ;

Les cèdres du Liban sur son front adoié

Deux fois ont répandu leur ombrage sacré;

Et le rocher d'Hermon, sauveur de l'arche sainte,

De ses pas immortels conserve encor l'empreinte.

Après avoir franchi les coteaux d'Éphraïm ,

Le Fils de Dieu marcha vers l'antique Naim ,

Qu'un miracle divin rend à jamais célèbre.

Or, comme il approchait, un cortège funèbre

Que le peuple suivait avec recueillement ,

Vers l'asile des morts s'avançait lentement.

Dans la foule on voyait une femme éplorée.

Par ses cris déchirants Magdeleine attirée

Va se mêler au peuple. A travers les sanglots ,

Son oreille attentive a distingué ces mots :

« Arrêtez! laissez-moi descendre dans sa tombe!

» Eh! ne voyez-vous pas qu'à mon tour je succomlie!.

)> Où le conduisez-vous? Rendez-moi mon enfant!

» Oh ! ne l'emportez pas , sa mère le défend !

» J'ai besoin de sa main pour fermer ma [laupière;

» Attendez;... c'est à moi de mourir la iMcmièrc! -

MAGDliLKlMi, CHAUVI Mil. 57

Magdeleine à ces cris, le (œiir rempli (reffioi,

Interroge un vieillard qui suivait le convoi.

» C'est, répond-il, l'enfant de cette pauvre veuve;

» Le Seigneur l'a soumise à cette rude épreuve;

» Ne l'interrompez point dans ses cris douloureux ,

» Le silence d'hier était bien plus affreux ,

» Son cœur même aux regrets semblait inacce.ssible ;

" A force de douleur elle était insensible;

» Ses larmes aujourd'hui la soulagent, du moins.

» Hélas! elle a perdu l'objet de tous ses soins;

» Nul espoir ici-bas ne peut calmer sa peine! »

A ces mots le vieillard s'éloigne; et Magdeleine

Voit arriver la mère et l'entend s'écrier ;

« J'ai perdu mon enfant; je ne veux plus prier;

» Je priais nuit et jour, et Dieu fut implacable;

" Mon cœur ne peut suffire aux maux dont il m'accable;

» S'il m'accorde un bienfait, c'est pour me l'enlever;

» Par combien de tourments veut-il donc m'éprouver!

» Ah ! déjà sous le poids d'une douleur amère ,

» Je n'étais plus épouse!... et je ne suis plus mère!...

» O mon fds! mon seul bien! mon unique avenir!

>' Après l'avoir perdu que vais-je devenir?

» Lui dont la voix chérie apaisait ma soulfrance!

» Que de fois, près de lui, mon cœur plein d'espérance

« De ses jeunes vertus rendit grâce au Seigneur!

» Les mères d'Israël enviaient mon bonheur.

» Si Dieu , de mon époux bénissant la tendresse ,

" M'eût donné d'autres fils pour charmer ma vieillesse,

" Ce premier don du ciel , ce (ils tant désiré.

» Entre tous mes enfants je l'aurais piéféré,

» Il n'a pensé qu'à moi jusqu'à sa dernière heure .

« Hélas ! si jeune encore , il faut donc que je meure !

» Ma mère, disait-il, Dieu me rappelle à lui

" Au moment où mon bras devenait votre appui ;

» Demain j'allais atteindre à ma seizième année :

>> Vous passerez sans moi cette heuieuse journée.

» Dans ce nouveau malheur qui va vous secourir;'

» Oh ! je pleure sur vous qui me voyez niouiir !

» O mon Dieu ! sauve-moi pour elle , je t'implore 1 "

" Voilà ce qu'il disait liierl... hier encore

>' Il était sur mon cœur et j'entendais sa voix !

» Hier je l'endjra^sais poui- la dernière fois! »

Elle parlait ainsi dans sa douleur mortelle. Touché de ses regrets, Jésus s'approciia d'elle; Piessentant l'avenir, son grand cœur se troubla : Une mère souffrait, et la sienne était là.

Cependant il commande; on s'arrête en silence; La mère au même instant vers le cercueil s'élance ; Alors Jésus lui dit ; « Femme, ne pleurez pas. • Et la veuve aussitôt revenant sur ses pas : « Ce mot m'a révélé votre pouvoir suprême , » Vous êtes le Sauveur! Quel autre que Dieu même, » Près d'un fds dont la mort vient de la séparer , » A sa mère oserait défendre de pleuier? »

Chacun sur sa raison concevait d(!s alarmes ; Mais pleine de croyance elle essiiya ses larmes

AiA(ii)i:ij;i.\K , riiANi \iii v.)

Magdeleine attentive est auprès du Sauveur;

De la veuve il lui fait admirer la IVrveur;

l'uis, touchant le cercueil que la foule environne .

"Jeune homme, levez-vous, dit-il, je vous l'ordonne. »

A ces mots , écartant ses longs voiles de deuil ,

Le mort se lève.. . et reste assis dans son cercueil.

I a foule à cet aspect s'enfuit épouvantée ;

Mais déjà dans ses bras sa mère s'est jetée :

Elle seule de lui s'approche sans effroi,

Et sa félicité s'augmente de sa foi.

De tous les maux passés le souvenir s'efface;

KUe a revu son fds; c'est bien lui qu'elle embrasse.

Mais le jeune homme encor ne vivait qu'à moitié ;

Car il semblait que Dieu dans sa noble pitié,

Refusant une gloire à sa mère ravie,

Lui laissât le bonheur de le rendre à la vie.

O transports maternels! Oh! comme avec amour

De la vie en ses yeux elle attend le retour!

Voyez-la , séparant sa blonde chevelure ,

Rejeter loin de lui la funèbre parure ;

Déjà sur ce beau front où léguait la pâleur

Ses baisers ramenaient une dcnice chaleur;

C'en est fait et la mort abandonne sa proie.

<i O ma mère, c'est vous, dit l'enfant plein de joie.

» — Grand Dieu! s'écria-t-elle , ai-je bien entendu?

» Quoi! je suis mèie encore, et mon fils m'est rendu!

» La mort n'a point changé ses traits, son doux soin ire.

» Oh! venez, mes amis, partager mon délire;

i> Et toi dont le pouvoir m'aide à le ranimer,

00 l'Oi:S!l£S.

i> Ce que je sens, mon Uieii , je ne puis l'expiiniei ;

» Mais l'excès de ma joie est ma reconnaissance.

» Oui , je fus moins lieuiense au jour de sa naissance :

» Alors c'était bien lui qui vivait dans mes bras ;

)> Mais à tout mon amour il ne répondait pas :

» Aujourd'hui , je le sens, il me comprend, il m'aime

» Et de tout mon bonheur il est heureux lui-même! »

Elle dit. A sa voix, les Hébreux étonnés

Vers le divin Sauveur sont bientôt ramenés.

" Magdeleine , dit-il , regardez cette femme ;

» Puisse un espoir si grand fortifier votre àme;

" Et vous, peuple , venez contempler ses transports;

» Du ciel qui vous attend ce sont là les trésors :

» Ces saints ravissements , ces élans de tendresse ,

» Cette extase du cœUr et cette chaste ivresse,

» Que ressent cette mère et qui brille en ses yeux ,

» Sont presque le bonheur que l'on éprouve aux cieiix ;

» Mais ces ravissements qui vont passer pour elle,

» Trouvant près du Seigneur une source éternelle,

» Ne tariront jamais dans le cœur des élus;

■» Méritez cette gloire; allez, ne pécbez plus. »

Ainsi sur cette terre où son père l'envoie , 11 montie le bonheur afin que l'on y croie.

Mais son iieure est venue, et dès le lendemain De l'ingrate Sion Jésus prend le chemin; Tout au noble dessein qui remplit sa pensée, il n'entend pas les vo'ux de la Ibnle em|>resséc ;

MAGDliLELM:, CHA>iT Mil 61

Tandis qn'iin peuple entier dont il gnéiit les maux Parsemait son eliemin de Heurs et de rameaux , FI luarcliait nuit et jour à travers la campagne, Kt la croix l'attendait sur la sainte montagne.

-siii-Orf.'c>, noùt lS2'i.

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