‹ Poésies completes de Émile de GirardinChapitre 11 sur 82 · LA PASSION DE >'. S. JESUS-CHRIST · texte numérisé non relu

LA PASSION DE >'. S. JESUS-CHRIST

O martyre divin, supplice rédempteur,

Sceptre du Tout-Puissant, Arbre dominateur

Dont Dieu même jeta la racine féconde ;

Étendard glorieux qui gouverne le monde.

Symbole consolant, Croix sainte! noble don.

Garant universel du céleste pardon !

Ton signe révéré , gage de délivrance ,

l'rodigue à tous les maux des trésors d'espérance

La crainte et le bonbeur t'invoquent tour à tour.

Le soir, du pèlerin tu guides le retour ;

Tu deviens dans nos camps, au jour do la victoire,

MAGDELEINE, CHANT IX O.î

La parure ilii brave et le prix de la gloiie.

Le crime , en ses remords , vient t'arroser de pleurs ,

Et la vierge au front pur te couronne de fleurs.

Tu consoles les rois quand leur trône succombe ,

Et du pauvre oublié tu protèges la tombe !

Ab ! puissent tes bienfaits s'étendre jusqu'à moi !

A mes pieux accords inspirés par la foi

Que l'orgueilleux s'abaisse et l'incrédule espère;

Qu'ils rendent, malgré lui, l'bypocrite sincère!

J'ose cbanter le Cbrist et ses tourments humains;

Soutiens la barpe sainte en mes tremblantes mains;

Fais que dans mes récits , déguisant leur faiblesse ,

La parole de Dieu conserve sa noblesse!

Pour raconter la mort qui sauva l'univers ,

Fais que l'Esprit divin se révèle en mes ve rs

Kt que, douant ma voix de force et d'barmonie ,

L'ardente piété me serve de génie !

L'exilant parmi nous sur la terre des pleurs. Dieu ciioisit pour son l'ils les plus nobles douleurs : Son âme par l'amour ne fut pas attendrie , Mais il perdit Lazare et pleura sa patrie; JI vit ceux qu'il sauva de sa gloire jaloux ; D'une amitié trompée il souffrit comme nous; Et plus encore, hélas! Bercé par un doux songe. L'homme d'une promesse ignore le mensonge; Et long-temps à l'abri des soupçons douloureux , Tant que vit son erreur du moins il est heureux Son cœur, des trahisons écartant la mémoire, A de nouveaux serments est toujours prêt à croiic;

64 iH)i:sii:s.

]| clierclie avec ardeur l'anii qu'il a lêvc,

Et chaque fois qu'il aime il dit l'avoir trouvé.

Mais le Sauveur n'a point cette heureuse ignorance ,

Sa divinité même ajoute à sa souffrance.

Des maux de l'avenir avant l'heure attristé,

Sur le front du flatteur il lit la vérité ;

11 voit sur cette bouche , à l'éloge asservie ,

Le paijiire baiser qui doit vendre sa vie

Pierre avait dit ces mots : " Sans crainte, sans effoit

» Dans les fers, dans l'exil, partageant votre sort,

" Seigneur, de vos amis je serai le modèle;

» Quand tous vous trahiraient , je resterais fidèle ! »

Ponrtant Jésus disait, le voyant endormi ;

« Quand le coq chantera, je n'aurai plus d'ami. »

Mais h ces vains serments le Sauveur s'abandonne;

Ces vices des humains, d'avance il les pardonne,

ht deu\ fois généreux , déjà prêt à mourir,

Pour mieux les expier, son cœur veut en souffrir.

O superbe Sion! ton destin, tes alarmes,

Il les voit à travers de luuiineuses larmes.

" Jérusalem! dit-il, malheur, malheur à toi!

» Bientôt de l'étranger tu subiras la loi;

» Dans tes champs dévastés il dressera ses tentes ;

» Tes remparts soutiendront ses enseignes flottantes.

» Tu verras tes enfants, en esclaves soumis,

" Suivre d'un pas honteux le char des ennemis.

» Us planteront la vigue où ton palais s'élève;

" Au liguiei doincstique ils suspendront leur glaive;

" far au sein de tes nuir> ton Dieu même est venu;

MAGDELEINE, CHANT l.\.

» Il voulait te sauver, et tti l'as mécoiuiu. >' Ingrate! aux nations tu serviras d'exemple, » Et l'herbe grandira sur les débris du Temple! » A ce discours on vit, sur son front abattu, Que les maux de Sion accablaient sa vertu. Ses yeux divins , du haut de la montagne sainte , Se fixaient tristement sur la coupable enceinte. Ainsi le Tout-Puissant , roi de l'immensité , Choisissant pour berceau la plus humble cité , S'attachant, comme nous, à la terre natale, Pleura Jérusalem et sa chute fatale ; l£t léguant à nos cœurs ce vertueux orgueil , Nous apprit à gémir sur la patrie en deuil. Oui, Jésus l'a prouvé par sa douleur extrême, L'amour de la patrie est venu du ciel même!

Or la Pàque appiochait, et ce jour solennel

Rassemblait dans Sion les enfants d'Israël.

Déjà, du haut des murs qu'un demi-jour colore.

L'oiseau de la victoire a proclamé l'auKire.

Magdeleine, épiant sa naissante clarté.

S'échappe du séjour par Marie habité ;

De cette sainte mère épargnant la tendresse ,

Seule elle veut souihir de l'etfroi qui l'oppresse.

Elle sait que Judas a livré le Sauveur ,

Et l'indignation augmenta sa ferveur :

« Ahl dit-elle, s'il faut que sa mort s'acconqdisse,

" Que mes regards au moins endurent son supplice,

» Que je l'assiste encore en ce fatal moment I «

Et le peuple, à ces mots, s'étonnait lâchement

En Aoyant une leimiie aimer avec courage Cet homme poursuivi par la haine et l'outraji<% Par la voix du pontife à la moit condamné, Et que tous ses amis avaient al)an(ionné.

Mais bientôt de Caïphe elle atteint la demeure;

Un homme est sur le seuil... Il se détourne et pleine.

Surprise, elle s'arrête Elle croit s'abuser

Puis soudain s'écriant : « Faut-il vous accuser?

Quoi! Pierre, vous aussi délaissez votre maître?

Mes yeux, si loin de lui, n'osaient vous reconnaître!

— Va ! pour m'injurier, tu fais de vains efforts; Tes reproches amers valent-ils mes remords? » Dit l'apôtre accablé ; « ma lâcheté barbare Mérite qu'à Judas ton mépris me compare : L'implacable avenir nous confondra tous deux ; Par l'enfer adopté , Judas , ce nom hideux , Va devenir l'égal de lûche , de parjure , Et des amis ingrats le mien sera l'injure! Disciple du Sauveur qu'on immole aujourd'iiui. Hier, j'avais juré de mourir avec lui ; Le mont des Oliviers et sa grotte sonore De mes traîtres serments retentissent encore , Tout les redit ; moi seul j'ai pu les oublier , Moi qu'à sa sainte gloire il voulait allier, Moi qu'il avait choisi pour fonder son empire , Je fuis, je l'abandonne au moment qu'il expire! J'ai renié mon maître, et, pour comble d'affront , Son anùtié céleste a fait rouulr mon (roiit.

MAGDELEIME, CHANT l\ 67

De sa divine main par les fers déchirée,

A l'heure du secours ma main s'est retirée;

Par ses hour reau\ déjà craignant d'être entendu ,

A son dernier adieu je n'ai pas répondu ! . . .

X)éplorant d'un ami l'absence accusatrice ,

De ses persécuteurs il me croit le complice ;

11 sait que loin de lui j'ai détourné mes pas,

Et ses regards mourants ne me chercheront pas.

Ah ! dans quel noir désert , dans quelle solitude

Cacherai-je ma honte et mon ingratitude?

Où trouver des tourments dignes de me punir?

A peine à mes remords suffira l'avenir.

Avant que du soleil je perde la lumière ,

Mes pleurs auront creusé ma l)onteuse paupière ,

Oui, ces pleurs survivront au dernier de mes jours,

Et de mes yeux glacés ils couleront toujours ! »

Sensible au désespoir de cette âme flétrie -.

i Allez, dit Magdeleine, allez trouver Marie;

" Hélas! quand de son fils les maux vont l'accabler,

» C'est encor le servir que de la consoler.

" De Jésus bénissez la science divine;

» Vos remords déchirants, vos pleurs, il les devine.

» Ah! sans doute il vous plaint; son cœur si généreux

" Vous pardonne , et se dit : i Qu'il sera malheureux ! >

A ces mots , de son pas redoublant la vitesse Et livrant à regret l'apôtre à sa tristesse , \n palais do Pilale elle artive; elle entend

(i8 POESIES.

Des nui r mu les , des cris : c'est Jésus qu'où attend. De ces vives clameurs elle cherche la cause , Elle croit qu'à sa mort tout Israël s'oppose , Et que ce peuple enfin qu'un mot vient d'éclairer , Reconnaît le Sauveur et vient le délivrer. Eli ! comment deviner , qu'avide de sa proie Il demande un supplice avec des cris de joie i' Mais le tumulte augmente.... Un spectacle d'horreur Bientôt de Magdeleine a dissipé l'erreur. Le Fils de Dieu paraît sous le vaste portique : Le sang voile de pleurs son regard propliétique : Ses traits défigurés , ses bras chargés de fers , Attestent les tourments qu'il a déjà soufferts. On l'entraîne , on l'attache au pilier du Prétoire; D'un long manteau royal la pourpre dérisoire Couvre son sein meurtri; jouet d'un vil dédain, On lui donne pour sceptre un roseau du Jourdain, Et l'épine, imitant la parure suprême, Orne son front divin d'un sanglant diadème. Frappé par ses bourreaux , sa vertu les confond ; il n'oppose à leurs cris qu'un silence profond : Ne voulant pas qu'un mot de sa bouche divine, En révélant soudain sa céleste origine , (Retarde les tourments qu'il se plaît à souffrir Et l'exemple immortel qu'au monde il vient offrir. Cependant Magdeleine, ignorant ce mystère, Veut venger de son Dieu la honte volontaire ; Cet orgueil, qu'éteignit un repentir vainqueur, Semble eucor pour Jésus revivre dans son ( (i-ui . " Arrêtez, disait-elle à la foiilo en démence,

ma(;i)u:li:im-:, chant ix. 69

" I£h ! ne craignez-vous pas de lasser sa clémence? >' Avez- vous oublié ses bienCaits, son pouvoir, » Les pécbeuis à sa voix ramenés an devoir :■ » Ou ne savez-vous pas cprà sa sainte parole » L'aveugle a vu briller les Ceux de l'auréole, » Les muets ont parlé, les sourds ont entendu, " Au fond de leurs cercueils les morts ont répondu ; » Qu'enfin, pour vous punir et vous réduire en poudic, •' Ce roseau dans sa main jjeul devenir la foudre? "

Inutile menace! un indigne mépris

De son noble courage, iiélas ! est le seul prix.

En vain , pour échapper au remords d'un tel crime ,

l'ilate aux furieux offre une autre victime ;

A leur vœu sacrilège il ne peut s'opposer,

C'est la mort de Jésus qui doit les apaiser ;

VA, sur son dos meurtri qu'liumblement il présente,

Ses bourreaux en jouant jettent la croix pesante.

A ce nouveau tourment d'abord il succomba;

Sous l'énorme fardeau tout son corps se courba;

Mais, bientôt relevant sa tête résignée,

D'une froide sueur et d'un sang pur baignée;

Appuyant sur la croix une tremblante main ,

De l'aride Calvaire il gravit le chemin.

Sa marche, sans soutien, par ses bourreaux hâtée.

Marquait d'un pas sanglant la terre épouvantée.

Sui' son sein entr'ouvert dardaient les feux du jour;

Ingrat comme un mortel, et iiarbare à son tour.

D'une splendeur (om|)lice éclairant ses tortures.

Le soleil... qu'il créai... dévorait ses blessures.

Les prêtres , les soldats , les docteurs de la loi , Triomphants, escortaient cet liorrible convoi. En vain ils prodiguaient l'injure et la menace , Magdeleine à leurs yeux pleurait avec audace. Mais soudain , près de Jean que la pitié conduit, Elle aperçoit Marie , et son courage fuit. Un cri s'est échappé de son âme oppressée : « Pardonnez, lui dit Jean , devinant sa pensée , >' Loin de son fils mes .soins n'ont pu la retenir, » Pour l'embrasser encore elle a voulu venir. >.■

« Éloigne, ô mon Sauveur, ta malheureuse mère!

» S'écria Magdeleine en sa douleur amère ;

» Que l'excès de tes maux d'elle soit ignoré ;

" Voile à ses seuls regards ton front décoloré ,

" Pour ta mère en mourant fais un dernier miracle!

Non, elle doit subir cet horrible spectacle;

Le Sauveur veut la voir.... sublime dévoùment!

La douleur de sa mère est son plus beau tourment !

Déjà, parmi la foule elle s'avance et prie.

Est-ce donc là Jésus?... L'innocente Marie

Eût méconnu les traits de ce fils bieu-aimé ,

Si les cris de son cœur ne l'avaient point nomuK'.

Glacée , à son aspect elle reste immobile ;

Elle voudrait vers lui tendre une main débile

Et l'appeler son fils pour la dernière fois...

Vains efforts.... Les sanglots étouffèrent sa voi\.

Mais le Sauveur entend ce qu'elle ne peut dire;

Son amour filial triomphe du martyre ••

aia(;i)Eli:lm:, cha>t ix.

O noble sentiment qui seul peut tout braver. Et que l'ànie d'un Dieu s'honora d'éprouver!

Tandis que , parvenus au lieu du sacrifice ,

Les bourreaux choisissaient, préparant le supplice,

Les fers les plus aigus pour mieux l'en déchirer,

Le Sauveur appela ceux qu'il voyait i)IeHrer.

Par l'espoir du salut il adoucit leur peine;

Et d'un dernier adieu liénissant Magdeleine :

" Ne pleurez pas, dit-il , ne plaignez point mon sort,

» Mais celui des ingrats qui demandent ma moit. »

Puis, tournant ses regards vers l'apôtre sublime,

Dont la voix publîra ce trépas magnanime ,

Il lui montra Marie, objet de sa pitié;

l'A sûr d'êtie compris par sa noble amitié.

Lui léguant le seul bien qu'il laissât sur la ferre ,

Il dit ces simples mots : » Jean, voici votre mÈke! »

Jour de calamités! 0 remords éternels!

Comme un vil imposteur, entre deux criminels, Sur la honteuse croix les Hébreux retendirent, Et du sang de Jésus les flots se répandirent : La tache de ce sang sur leur front s'imprima; Dès lors des nations la haine s'alluma, Et toutes, rejetant cette race perfide.

Pour elle ont inventé le nom de déicide !

A peine d'Israël le crime est accompli , Que la foudre a grondé, la terre a tressailli; Avant l'heure du soir, de profondes ténèbres

Couvrent de Josapliat les nionuinents funèbres.

Les gardieus du supplice, alors saisis d'effroi,

Proclament le JMessie et confessent la foi ,

Et soudain , abjurant leur fmeur insensée,

Adorent à genoux la croix qu'ils ont dressée!

Tout s'émeut; cliaque objet emprunte un sentiment

Pour dire à l'univers le saint événement :

Le Temple sent mouvoir sa base de porpliyre,

Du dôme jusqu'aux pieds son voile se déchire.

Les vents impétueux, se croisant dans les airs,

Font voler vers Sion la poudre des déserts.

Les nuages surpris s'arrêtent dans leur course;

Le fleuve épouvanté remonte vers sa source.

De leurs linceuls vieillis écartant les lambeaux.

Les morts ressuscites sortent de leurs tombeaux.

Le soleil s'obscurcit , les montagnes se fendent ;

D'eux-mêmes dans l'enfer les tourments se suspendent;

Les démons à leur tour connaissent la terreur;

Sur son trône ébranlé , Satan plein de fureur

Du serpent favori voit la tête écrasée ,

La chaîne de la Mort entre ses mains brisée;

En vain de ses sujets il réclame l'appui ,

Ses captifs rachetés s'échappent malgré lui.

Faisant taire leurs chants, les célestes cohortes

Du royaume éternel ouvrent déjà les portes;

Vers les cieux attentifs un cri s'est élevé....

L'âme du Dieu s'exliale.... et le monde est sauvé:

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