‹ Poésies completes de Émile de GirardinChapitre 17 sur 82 · I.E DKRNIER JOUR DE POMPEÏ · texte numérisé non relu

I.E DKRNIER JOUR DE POMPEÏ

O désastre ! ô teneur ! effrayante merveille ! Dans le sein des enfers un volcan se réveille ■•»

Par de sombres vapeurs les astres sont voilés ; Les fleuves sont taris sous les rocs ébranlés ; Les cités ont frémi sur leur base mouvante ; Les îles sur les flots reculent d'épouvante; Renversant des Romains les orgueilleux travaux , De la terre, soudain, sortent des monts nouveaux; Du Vésuve en fureur on voit tombei' la cime. Un tonnerre inconnu gronde an sein de l'abîme; La montagne de feu se couronne d'éclairs; L'orage souterrain éclate dans les airs,

96 POKSIES.

F.ance des tourbillons de cendre et de lïunée, Kt du gouffre jaillit une gerbe enllanimée !

De la subite nuit troublant la profondeur,

Quel (lambeau du soleil a reniiilacé l'ardeur?

Son éclat , réfléchi par le ciel et par l'onde ,

Suffîra-t-il long-temps à la clarté du monde!'

Mais déjà sur ses bords le volcan se rougit ;

De son sein écuuieux la lave qui surgit ,

Sans cesse découlant des sources du cratère,

D'un déluge de feu vient menacer la terre;

Tantôt, reptile affreux, rampe autour d'un rocher,

Entraîne l'arbre en fleurs qu'elle vient de toucher;

Tantôt, précipitant sa marche sourde et lente.

Va tomber dans la mer en cascade sanglante.

Alors, torrent fougueux dans sa course arrêté.

Elle repousse au loin l'Océan révolté ,

Et vers lui s'avançant comme une vague énorme ,

Pour triompher des flots, semble avoir i)ris leur forme.

A l'ordre des enfers les vents ont obéi : Us ont porté la cendre aux murs de I^ompéi. Lancés par le volcan , sur la ville imprudente Les rochers retombaient comme une grêle ardente. Chacun fuit, emportant de ce séjour d'horreur L'objet que le premier a nommé sa terreur. I*our un fils une mère abandonne sa fdie; L'autre, n'osant dioisir, meurt avec sa famille. L'avare succombait sous une masse d'or, Maudissant ie fléau qui montrait son trésor.

Lh: DKRMEP, .lOlT, DK l'OMI'KF.

Ici, de Pliidias un successeur habile Essayait d'emporter, malgré son bras dél)ile, Le clief-d'feuvre nouveau qu'il venait d'acbever, Et que tous ses efforts ne pouvaient soulever. Plus loin , de Cicéion un affranclii fidèle Du plus puissant des arts veut sauver un modèle : Des talents de son maitre il devine le prix , Parmi tous ses trésors, il choisit ses écrits; Et fuyant le portique au feuillage d'acanthe, Où jadis retentit cette voix éloquente, Il croit à Cicéron payer sa liberté En gardant son génie à la postérité.

Au milieu des clameurs, des plaintes étouffées, Hennissait un coursier qu'on chargeait de tropbé(!s. Des acteurs s'échappaient du théâtre, et l'un d'eux Cachait encor sa peur sous son masque hideux. Des femmes se couvraient de parures futiles ; Un vieillard emportait ses Lares inutiles. Un jeune honuue, quittant ses palais opulents. Couvert d'habits de deuil, emportait à pas lents, Cédant moins au danger qu'à sa douleur amère, L'urne qui renfermait les cendres de sa mère; Tandis qu'un orphelin, dès long-temps sans appui, Malheureux de n'avoir à trembler que pour lui , Et jaloux de cacher son effroi solitaire , Aidait une inconnue à sauver son vieux père. Plusieurs disparaissaient sous la cendre engloutis; Les uns, par la douleur, la crainte anéantis. Voyaient sous les rociiers leiu- demeure écra.sée;

D'autres, que poursuivait l'avalanclie embrasée, Clierchaut à l'éviter par un dernier effort, Recevaient à la fois et la tombe et la mort.

Prétresse d'Apollon, dans ce commun délire,

Tliéora ne sauvait que son voile et sa lyre.

A délaisser l'autel et la divinité

La fille d'Arius a long-temps bésité.

Mais la voix de ses sœurs, au temple purveiuie,

Cette voix qui la nomme et qu'elle a reconnue,

Enfin a triompbé de ses pieux combats.

Déjà, loin du portique, elle hâte ses pas.

D'où vient que tout à coup sa marche est suspendue'

Dans l'enceinte sacrée elle rentre éperdue.

Quel effroi la ramène à l'abri de l'autei?

Le temple a retenti des accents d'un mortel.

Le sanctuaire s'ouvre, et la voûte murmure.

C'est Paulus!... Un éclair a montré son armine.

C'est ce jeune vainqueur, le plus fier des guerriers,

Que la veille sa main couronna de lauriers;

Théora, devançant la Muse de l'histoire,

Sur la lyre a chanté sa dernière victoire.

« Fuis! dit-elle en tremblant, Paulus, fuis de ces lieux » hi, par ton asj)ect, n'irrite pas les dieux. » Vois, tous sont conjurés pour nous réduire en jiondie » Et le feu des enfers va rejoindre la foudre !

» — Moi, te fuir quand le ciel met tes jours en dan^ici 1 » >'ieiis, liAlons-nons, Pallas saura nous proti'ger,

LK 1)i:k.\ii;i5 .un w \)i: i'omi'ki.

Le destin le permet, et pour moi tu peux vivre. Viens, de tes ciiastes vœux le Iléau te délivre I

— Que dis-tu, malheureux ! Quel dieu viens-tu braver ! Caclie-moi ton amour si tu veux me sauver.

Sais-tu que d'Apollon la faveur est cruelle? Il nous défend l'amour que son feu nous révèle. Pour celle qu'il inspire il n'est point de secret ; Sa gloire est un exil, sa vie un long regret. Malheur à qui reçut la science divine ; L'espoir est inconnu de l'âme qui devine ; Aimer est son remords , savoir est son tourment , Et l'inspiration devient son châtiment.

Fuis! ou de ton amour tu me verras punie; Le plus jaloux des dieux est le dieu du Génie !

— Eh bien! si tu le veux, sois fidèle à sa loi; Que son courroux t'épargne , et ne frappe que moi . Dans Rome, à ses autels je promets de te rendre. Mais de tes jeunes sœurs ne te fais pas attendre : Suis-moi ; viens arracher ta mère au désespoir ! . . .

— Sans toi, dit Théora, j'aurais pu les revoir!...

— Ai-je donc mérité ce reproche barbare ?

Qui te l'inspire? — Hélas, le dieu qui nous sépare!

— Si tes vœux sont à lui, pourquoi le redouter? Viens, fuyons!... — Non, dit-elle, ici je dois rester; Rien ne peut me soustraire à la fuieur suprême,

Le dieu lit dans mon cn-ui... Il faut mourir ...je t'aime!

100 i'oi:siES.

» — Qu'entends-je ! . . . Tliéora, tu m'aimes ! . . . heureux jour !

» Je rends grâce au fléau qui m'apprend ton amour !

» Tu m'aimes!... de l'oubli je puis braver l'outrage.

» Que Rome et ses guerriers accusent mon courage ,

» Qu'aux Germains, sans Paulus, le combat soit livré !

» Avec toi , je prélère un trépas ignoi é ;

>) Et dédaignant l'orgueil d'une illustre mémoire ,

» Je te donne ma uiort que réclamait la gloire ! »

A ces mots , affrontant un ordre soleimel ,

Paulus ose franchir les marches de l'autel ;

Et tombant à genoux, dans sa profane ivresse,

Oubliant Apollon aux pieds de sa prêtresse ,

De mourir avec elle im|)lore la faveur.

Comme la piété , l'amour a sa ferveur,

Et plus d'un jeune auiant, près d'une leunne altière,

A vu le roi des dieux jaloux de sa prière !

Mais la terreur l'emporte, et l'amour prie en vain.

Cherchant à le soustraire au châtiment divin,

« Éloigne-toi, Paulus, dit la vierge inspirée,

» Seule, je dois mourir dans l'enceinte sacrée .

» Il ne faut pas qu'un jour, en découvrant ces lieux ,

» Le soupçon des mortels flétrisse nos adieux .

w Cet ordre est le dernier.... Va, n'y sois pas rebelle ;

» Obéis.... près de toi, la mort serait trop belle! "

Aux pleurs de Thcora se laissant allendiir, Paulus désespéré s'éloigna pour mourir.

O présage effrayant! Par la foudre ai)attnf,

LE DEHMER JOUU IJE l'O.MI'ÉI. 101

A ses pieds d'Apollon vient tomber la statue. De sa chute l'enceinte à peine retentit. Qu'en un sable de feu l'idole s'engloutit. Déjà redescendaient les nuages funèbres; Le temple du Soleil s'emplissait de ténèbres. Paulus, vers Tbcora se tournant au hasard, Lui demandait encore un impuissant regard ; ïhéora, de Paulus, cherchait en vuin les armes : La cendre dans leurs yeux venait sécher les iarnies. L'air embrasait leur sein ; ils n'osaient respirer ; Leurs lèvres en parlant semblaient se déchirer. Mais en vain du volcan le souffle les dévore. Ne pouvant plus se voir, ils s'appellent encore; Et Paulus, affrontant le dieu prêt à punir, Vers la prêtresse encor cherchait à revenir.

Théora, disait-il, hàte-toi de descendre,

Viens; déjà le parvis est caché sous la cendre;

Les degrés de l'autel seront lents à couvrir.

Malheureuse, après moi, tu vas long-temps souffrir!

Déjà mon front s'abat sous l'ardente poussière!

Je succombe.... ô douleur!... tu mourras la dernière!.

— Rassure-toi.... Je sens approcher le trépas, Paulus.... Adieu !... » dit-elle. — Jl ne répondit pas.

Ce silence d'horreur, Théora sut l'entendre. Pour elle seule, hélas! la mort se fit attendre. L'écho redit encor plus d'un gémissement La tombe sur son front s'éle>a lentement;

lO;, POESIES

Et la cendre , déjà pesant sur sa paupière , Laissa passer long-temps ses deux mains en prière. Mais enfin s'accomplit l'arrêt du sort fatal : L'écho ne dit pins rien. .. et le sol fut égal.

Lorsqu'après deux mille ans, à l'oubli disputée,' L'antique Ponipéi se vit ressuscitée, Parmi tous ses trésors que l'art sut réunir, Que le volcan sauveur gardait pour l'avenir. On trouva dans l'enceinte où le temple s'élève , Sur l'autel une lyre... et près du seuil un glaive

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