FRAGMENTS DE L'EPISODE DE RENE
« Cependant Amélie n'avait point encoio prononce som v(on\; et, pour mourii' an monde, il lallait ([u'clle passât à travers le tomliean. Ma sœur se conclie sur le niaihrc; on étend sur elle un drap mortuaire ; quatre flambeaux en mar- (pientles quatre coins. Le prêtre, l'étole au cou, le livre à la main, commence l'office des morts ; de jeunes vierges le continuent. O joies de la leligion, que vous êtes grandes, mais que vous êtes terribles ! On m'avait contraint de me placer à genoux, près de ce lugubre appareil. Tout à coui» un murmure confus sort de dessous le voile séimlcral ; je m'incline, et ces paroles épouvantables (que je fus seul à entendre) viennent frapper mon oreille : <• Dieu de miséricorde , fais que je ne me relève jamais de cette couclie funèbre, et comble de tes biens \m frère (lui n'a point partage ma criminelle passion ! »
» J'errais sans cesse autour du monastèic bâti an ixird de
la mer. J'apercevais souvent, à une petite lenêtre grillée qui donnait sur une plaine déseite, une religieuse assise dans une attitude pensive; elle rêvait à l'aspect de l'Océan où apparaissait quelque vaisseau, cinglant aux extrémités de la terre. Plusieurs fois, à la clarté de la lune, j'ai revu la même religieuse aux barreaux de la même fenêtre : elle contemplait la mer éclairée par l'astre de la nuit , et semblait iirêter l'oreille au bruit des vagues qui se bri.'^aient tristement sur des grèves solitaires
Comme René achevait de raconter son histoire, il tira un papier de son sein, et le donna au père Souël ; puis se jetant dans les bras de Chactas, et étouffant ses sanglots, il laissa le temps an missionnaire de parcourir la lettre qu'il venait de lui remettre.
Elle était de la Supérieure de ... Elle contenait le récit des derniers moments de la sœur Amélie de la Miséricorde, morte victime de son zèle et de sa chaiité, en soignant ses compagnes attaquées d'une maladie contagieuse. Toute la communauté était inconsolable, et l'on y regardait Amélie comme une sainte.
Gf.nii: do Chkistiaimsme, tome II.
LA CONFESSION D'AMKLIE.
La cloclie frémissait dans le vieux niouastère ,
Car une âme chrétienne allait quitter la terie :
« Une sœur va mourir et demande à vuus voii', »
Dit l'abbesse en ouvrant la grille du parloir,
« Hâtez-vous d'assister celle que Uieu rappelle! "
A ces mots un vieillard sortit de la chapelle.
Il portait l'huile sainte et le pain précieux,
Holocauste divin qui nous promet les cieux.
Sous ses longs voiles noirs, dérobant sa tristesse,
L'abbesse devant lui marchait avec vitesse;
Aux lueurs d'un flambeau qui tremblait dans sa main,
Des cloîtres tous les deux ils suivaient le chemin ;
Leur ombre grandissait sur les piliers des arches ,
Et leurs pas s'imprimaient sur les humides marches.
Au moment d'arriver dans le triste réduit :
'< Au fond de la cellule entendez-vous du bruit? >
88 POi:SIES.
Dit l'abbesse en tremblant. « Non..., ié])ondit le piètn
» Mon Dieu! s'écria-t-elle, il est trop tard peut-être. »
Tandis qu'elle parlait, au bout du corridor
Une porte s'ouviit : « Elle respire encor ! »
Dit la sœur qui veillait près du lit de souffrance;
« Mon père, venez vite; il n'est plus d'espérance;
» Sa raison l'a quittée à l'heure du trépas;
» Elle appelle quelqu'un que je ne connais pas!
» Venez! » L'abi)esse alors, par un pieux scrupule,
Laissa le prêtre seul entrer dans la cellide.
Là, sur la sœur mourante, aux autels em|)runté,
Un cierge répandait sa funèbre clarté ,
Et, près du lit de mort, une fenêtre ouverte
Laissait voir et la mer et la plage déserte;
Cet aspect d'Amélie attirait seul les yeux;
Malgré le bruit des Ilots et des vents furieux ,
Elle écoutait, tremblant d'une terreur nouvelle.
Le beffroi qui dans l'air se balançait pour elle.
Son cœur n'habitait pas dans la sainte prison :
Ses regards inquiets, fixés sur l'horizon,
A travers le grillage, aux lueurs des étoiles,
D'un navire lointain semblaient chercher les voiles;
Tandis que l'ouragan battait les flots amers,
Et que, fuvant la nuit, le sombre oiseau des mers,
Que du cierge attiraient les pâles étincelles.
Contre les vieux barreaux venait heurter ses ailes.
Prêt à parler des cieux, cependant le vieillard Jetait sur Amélie un douloureux regard :
LA CONFESSION D'AAIELIE. 89
Et quelle àtne éprouvée aurait vu i^aiis faiblesse
Ce front où combattaient la mort et la jeunesse.''
La sœur avait gardé ses vêtements de deuil ;
Car leur rudesse encor doit la suivre au cercueil.
Dans ses yeux se révèle un délire farouclie,
Elle pleure.... Et ces mots s'écbappeiit de sa bouche :
« Grand Dieu! serait-ce lui?... René!... Vœux superflus!...
» Les flots restent déserts.... H ne reviendra plus....
» C'en est fait ! . . . Le beffroi tinte mon agonie ;
» Je meurs sans le revoir, je suis assez punie!... »
Le saint homme , effrayé de son également , Lui promet l'indulgence au nom du Dieu clément. A l'espoir du salut , dit-il , livrez votre âme : Le Seigneur vous attend !.. — Non, l'enfer me réclame ! . . .
— L'enfer! vous dont la main essuya tant de pleurs !... Croyez-moi , le secret de charmer les douleurs ,
Ma fille, n'appartient jamais qu'à l'innocence;
Un cœur plein de remords n'a pas cette puissance ,
Et vos soins consolants ne seraient pas si doux
Si vous aviez de Dieu mérité le courroux.
Ah ! calmez cet effroi. D'un dévoûment sublime
Le ciel n'ignore pas que vous êtes victime ;
Quel que soit le péché que vous ayez commis,
Par ce noble trépas il vous sera remis;
Sans vous vos jeunes sœurs du jour seraient privées,
Et vous allez mourir pour les avoir sauvées.
— Ce glorieux trépas ne peut me protéger;
Près d'elles, Dieu le sait, je cherchais le danger :
" Lorsque, rendant la vie à leur bouche expirante,
» J'affrontais du poison la flamme dévorante,
» Je venais me livrer et non pas les servir;
" C'était la mort enfin que j'allais leur ravir !
" Une coupable ardeur, que le monde a vu croître ,
» Est entrée avec moi dans les saints muis du cloître;
>' En vain , me prosternant au\ genoux du Sauveur ,
» Des épouses de Dieu j'imitai la ferveur ;
" Lorsqu'au pied des autels nous étions réunies,
" Et que leurs voix chantaient les saintes litanies ,
» Moi je ne priais pas ; car mes yeux égarés
•' Ne lisaient qu'un seul nom parmi les noms sacrés ;
» Mon voile était souillé par une larme impure,
" Et mon profane cœur palpitait sous la bure !
» — Eh! ma fille, pourquoi, vous consacrant à Dieu, ,» Avez-vous dit au monde un éternel adieu ? » De vos torts quel malheur fut la cause secrète? » Je devine : celui que votre âme regrette » D'un autre amour, sans doute, avait connu la loi?
" — Celui pour qui je meurs n'aima jamais que moi; " En valu j'ai désiré qu'il en chérît une autre...
» — Et qui donc séparait son avenir du vôtre ? » L'abbesse , il m'en souvient, naguère m'a conté, » Me faisant admirer votre humble piété , >' Que , sans aucun effort , aux délices du monde Vous aviez préféré la retiaite profonde ;
LA COINFESSION D'AMELIE. 'Jl
» Et qu'un de vos parents, votre frère, je crois,
» De sa tendre amitié faisant valoir les droits,
" Long-temps à ce projet s'était montré contraire :
» Qui donc vous y forçait ? — Lui !.. — Grand Uien ! votre frère !
» Malheureux, il osait!... — Ah ! ne l'accusez pas!
» Il ignora toujours mes remords , mes combats ;
» Et, loin de soupçonner l'horreur de ma souffrance,
'> Souvent il se plaignait de mon indilf'crence.
" Long-temps de la raison j'espérai des secours ;
» Mais je vis qu'il fallait le quitter pour toujours ;
'> De cacher mes tourments je n'étais plus maîtresse :
» Redoutant sa froideur bien moins que sa tendresse ,
" J'éprouvais à sa vue un effroi criminel ,
>' Et mon front rougissait du baiser fraternel.
•' Moi-même , par l'effet d'une horrible justice ,
» De mes propres tourments je devenais complice :
» Avant que la douleur ait flétri ma beauté ,
» Mes traits offrant des siens la grâce et la fieité ,
Il J'avais son doux sourire et son maintien sévère ,
» Et tous deux nous avions le regard de ma mère :
Il De mille souvenirs poursuivie à la fois ,
>i Je ne pouvais parler sans entendre sa voix.
» Vainement je fuyais ; empreints sur mon visage ,
» Je retrouvais toujours mon crime et sou image! <>
Elle dit. Le vieillard cherchait à l'apaiser ; Mais dans soi» désespoir , ardente à s'accuser. Et le remords troublant sa raison affaibhe : " Ce n'est pas tout encor, poinsuivit Amélie; » IjO jour où sur l'autel je prononçai uws vu-un ,
Lorsque le fer sacié fit tomber mes cheveux ,
Et que dans le parvis , sur le marbre couchée ,
Par le linceul des morts ma tête fut cachée ,
Des sanglots de René l'église retentit :
D'un crime plus affreux cet instant m'avertit,
En voyant sa douleur je frémis d'être aimée ,
Et dans son âme enfin de regrets consumée,
Je crus voir des tourments qui ressemblaient aux miens !
O René ! jour affreux ! O funestes liens !
Sur ton front j'ai du ciel attiré la colère !...
— Calmez-vous , dit le prêtre ; oui , cet aveu m'éclaiie :
René seul fut coupable , et cette infâme ardeur,
Qui désola vos jours, commença dans son cœur;
De vos maux avant vous il connut le mystère,
Il en voulut souffrir : l'homme dans sa misère,
Orgueilleux d'un tourment pour lui seul inventé.
Jusque dans la douleur cherche la nouveauté;
Il accuse le sort dont il se croit victime ,
Et du nom de malheur il honore son crime.
Mais vous, dont j'admirai les sentiments pieux,
Vous, que le ciel lui-même a conduite en ces lieux,
La honte du péché ne saurait vous atteindre;
Vous ne l'avez commis qu'à force de le craindre.
Le ciel a vu vos pleurs, vos généreux efforts;
Dans sa juste balance il pesa vos remords ;
Aux regards du Seigneur qu'un repentir désarme,
Il n'est point de péché que n'efface une larme :
Croyez-en votre mort dont l'heure va sonner ;
S'il vous rappelle à lui , c'est pour vous pardonner. ■>
LA CONFESSION D'AMÉLU:. O.'J
Le trouille des aveux, d'une rougeur errante,
Avait couvert les traits de la jeune mourante;
L'abbesse, que le prêtre avait fait revenir.
S'approcha de la sœur qu'il fallait soutenir.
Et d'abord, un moment d'espérance ravie.
Crut voir dans sa rougeur un retour à la vie.
Mais bientôt , dissipant son erreur : « Hàtons-noiis , »
S'écria le vieillard; puis, tombant à genoux,
Il posa sur la sœur un crucifix d'ébène.
Et dit les mots sacrés qu'elle entendait à peine ,
Sublime, il prononça les adieux consolants,
l'rit le calice d'or entre ses doigts tremblants,
Et la S(jeur, relevant sa tête appesantie,
Fit un dernier effort pour recevoir l'hostie.
Pendant que sur son front l'huile sainte coulait.
Des ombres de la mort son regard se voilait ;
Et déjà, remontant à sa divine essence.
Sa jeune âme , rendue à toute l'innocence
D'un fraternel amour trop long-temps profané ,
Implorait dans les cieux le pardon de René.
L'abbesse veilla seule à côté de la morte;
Et, lorsque le vieillard eut entr'ouvert la porte
Pour aller à l'autel rendre le vase d'or.
Le vent qui gémissait dans l'étroit corridor,
A la brise de mer joignant sa violence ,
De la cellule en deuil vint troubler le silence.
Fit résonner les grains du chapelet béni ,
Et, courbant le rameau que l'hiver a jauni.
Renversa l'onde sainte et les apprêts funèbres.
[)i POESIES.
Alois l'abbesse en pleurs pria dans les ténèbres Car le long crêpe noii, seul et triste ornement Qui recouvrait la sœur à son dernier moment , Du cierge avait éteint la lumière débile , Et voltigeait encor sur la tête immobile.
A la f.liaumière de Lormois, j illfi 182i