LES OUVRIERS DE LYON
AUX ECONOMISTES.
Voilà, grâces à vous, tout un peuple en vacances, Telles sont de vos lois les tristes conséquences; Messieurs, vos beaux discours, en nous édifiant, D'un peuple travailleur ont fait un mendiant ; Bravo ! l'idée est grande et l'effort est sublime ; Vous avez poursuivi le luxe comme un crime, L'éclat comme un abus ; vous avez tant vanté Ce rêve d'envieux qu'on nomme égalité, Que vous avez, cbassé l'argent de nos boutiques , Que le peuple , enrichi de ses droits politiques , Abondamment nourri de vos discours sans tin , Pauvre, nu, sans travail, mais libre, meurt de faim!
Éplucheurs de budget, badigeonneuis de trône. Vous ne sa^e/ donc pas cpic le luxe csl r;iiiniôiu',:'
Non celte charité que l'on jette aux oisifs, Mais l'aumône du sage, ofl'erle aux plus actifs. Le paradoxe est grand et demande une excuse, Mais le pauvre est joyeux quand le riche s'amuse. Un bal est un bienfait ; un somptueux repas Fait vivre bien des gens que l'on n'invite pas; Et l'insolent manteau qui pare une duchesse Pour la main qui l'a fait est toute une richesse; Le plaisir, en passant, peut sécher bien des pleurs. Telle nourrit son père eu vendant quelques fleurs ; Telle autre d'un ruban attend sa destinée, Le repos de sa nuit, le pain de sa journée ; Le désir inconstant de quelques vains bijoux D'un bras désespéré peut désarmer les coups. Et qui sait? un caprice, une coquette envie. Peut prévenir un crime et sauver une vie !
L'opulence est fertile en nos temps douloureux , Et plus que la raison l'orgueil est généreux. Vous ne savez donc pas qu'on payait une somme , A l'État, au pays, pour être gentilhomme. Et que ce bon impôt mis sur la vanité Par le peuple moqueur n'était point supporté? Ah ! c'était bien agir et connaître le monde Que de rendre en bienfaits la sottise féconde. Ces abus tant proscrits, certes, étaient plus doux Que les sordides lois qu'on fait peser sur nous. Mieux valait pour son or ennoblir un Tuffière Que mettre un droit fiscal sur l'air et la lumière. Je m'iniligne en pensant (pi'il est des inalheuieux
Qui se privent du jour comme d'un luxe at'deux ,
A qui l'on fait payer l'air pur d'une fenêtre,
Le rayon du soleil qui réjouit leur être.
Maudit soit le premier qui, dépouillant nos yeux ,
Osa mettre un impôt sur la clarté des cieux !
L'astre du jour taxé! la lumière vendue!^
Cet homme avait perdu le bon sens, ou la vue !
Que les besoins du peuple, hélas! sont mal compris
Au siècle des grands mots et des petits esprits !
Un si noble pays , perdu par de tels hommes !
Eh! messieurs les rhéteurs, libéraux économes,
Une brillante phrase , un pompeux sentiment ,
Font moins, pour l'ouvrier, qu'un riche vêtement.
Parlez moins de (ommerce à la misère en proie.
Et changez plus souvent vos cravates de soie, •
Vos gants raccommodés , vos collets de velours ;
L'argent sonne plus haut que tous les beaux discours;
Dites à vos moitiés, ménagères modèles,
D'être à leurs vieux cliapeaux moins humblement lidèles .
Car il n'est pas un seul de leurs constants atours
Qui n'ait vu deux printemps, quelquefois deux amours.
Messieurs , permettez-leur d'innocentes folies ;
Qu'on les voie un seul jour, par charité, jolies;
Embellisse/ leur vie, et parez leur maison;
Le luxe bien compris est encor la raison.
Dépensez par prudence et par économie ,
Redoutez le réveil de l'émeute endormie ;
On ne marchande plus quand l'émeute est debout:
Donnez, donnez un peu, pour ne pas iienlre tout,
LES OrVRIEKS l)K LYON. •rii>
Sauvez, sauvez à temps tout ce peuple victime, Sau\ez-le de la faim, car la faiui mène au crime! Liomiez , par égoisme , à son active main Du pain pour aujourd'hui, du travail pour demain.
•2'.l iii.rs 1S:IT.