‹ Poésies completes de Émile de GirardinChapitre 5 sur 82 · CHANT V · texte numérisé non relu

CHANT V

Le si^iial est donne sous la teiro qui tiemlile. .. Satan nomme Jésus.... et tout riinCer s'assemliK'. Ce nom seul a troublé l'empire ténébreux ; Les démons, alarmés, s'interrogent entre eux. La salle du Conseil de leur foule s'encombre; Piessés par la terreur, ils se beurtent dans l'ombre : Car le feu des enfers, sans reliefs, sans clartés, Sert à peine à guider leurs pas précipités. Ils courent à grand bruit, s'appellent, se répondent, Aux plaintes des damnes leurs clameurs se confondent. Mais les damnés eux seuls, à leur rage aguerris, Ne se demandent point la cause de ces cris;

Qu'importent cet effroi , cette ruiuetir soudaiue , A des àiues qu'atteud une éternelle peine ? Leur torture ne peut s'interrompre un moment.. Ab : cette inditïérenee est leur prenuer toonoent :

Enlin de t^ut d'ettroi la cause se révèle; Chacun a répété la fatale nouvelle.

Et l'écho des enfers long-temps fait retentir Le nom de Magdeleine... et le mot : Repentir!. Les démons réclamaient leur superbe victime , L'ornement du Pèche, la gloire de l'abime! Et le Pèche vaincu, honteux et consterné. Pleurait le déshonneur de se voir pardonné!

Tous , se parlant ainsi dans l'absence du maître , .\ leurs resarets divers se faisaient reconnaître :

" Vengeance! disaieut-ils , détestable pouvoir! " Magdeleine nous fuir! ô rage! ô «lésespoir! « EDe qui sut prêter au vice tant de grâce! ' Dont l'Enter admirait la faiblesse et l'audace

— Que d'envie inspirait l'éclat de sa beauté !

— Que de baine escitait sa moqueuse fierté !

' — Sa bouche avec candeur savait mentir et plaire !

— Que ses jea\ étaient beaux enflammés de colère ! ■ — Quel luxe elle étalait dans ses brillants atours !

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— Que d'esprit jaillissait de ses malins discours!

— Et connue elle savait, tendre et mélancolique, Cacher la volupté sous nn maintien pudique!...

— Elle avait embelli jusqu'à l'impiété : Jamais son jeune cœur, de plaisir aaité, N'éleva jusqu'au ciel une voix douloureuse ; Elle ne priait point . et paraissait iieureuse!

— Oli! quel art merveilleux, quels magiques attraits! »

Insensés!... dans leur rage et dans leurs vains regrets, Ils ne devinaient pas que ce charme invincible Était le seul pouvoir d'un cœur noble et sensible. Du ciel qu'elle outrageait triste et précieux don , Ineffable tendresse. . avenir du pardon !

Tandis que tout l'Enfer s'émeut pour une femme, Ourdissant en secret une effroyable trame, Dans l'antique arsenal .Satan s'est lenfermi'. Par un nouveau vainqueur il se sent désarmé. Et s'apprête à lancer l'infernale sentence , Car il craint la Vertu moins que la Pénitence.

Mais pour mieux dérober sa honte et ses projets. Il veut par ses discours rassurer ses sujets. S'essayant aux efforts d'une haine invisible, Et cachant ses fureurs sous un dédain paisible , Il s'éloigne 'à pas lents du magique arsenal; Superbe, il vient s'asseoir sim' le trône infernal;

20 l'OliSIES.

Au-devant de ses pas tout son peuple s'élance.

Sa vue a ramené le jour — et le silence.

A son aspect subit les démons réjouis

Détournent un moment leurs regards éblouis :

L'Ange rayonne encor des saintes étincelles,

L'abîme est éclairé du seul feu de ses ailes ;

Rayon du feu divin , ce reste d'un éclair

Est l'astre des démons, le soleil de l'Enfer!

On voit briller son corps sous l'ébène d'un voile.

Son front, fiue Dieu maudit, porte encore une étoile.

Ali! la sainte splendeur de ce front réprouvé.

Ce charme qu'aux enfers Satan a conservé,

Des célestes bienfaits empreinte impérissable.

Bien plus que ses fureurs le rendent haïssable!

Sa funèbre pâleur décèle malgré lui

D'un pouvoir abhorré la fatigue et l'ennui.

Tel qu'un lac endormi ne vit que par l'orage,

Son âme ne répond qu'aux accents de l'outrage,

La Haine aux bras sanglants seule sait l'animer;

Son farouche regard ne peut se renflammer

Que i)ar l'e.spoir de voir sa vengeance assouvie;

Et pour son cœur éteint la colère est la vie!

Mais le Juge inunortel, — Dieu, qui l'a tant aimé, Connaît en ses replis ce cœur qu'il a formé. Il inventa pour lui le plus grand des supplices -. Satan fut exilé du séjour des délices.

Et l'Éternel, vainqueur, à l'ange factieux Iniligea pour loiirinent — le Sou\enir des cieux!

MA(il)i:LEIM:, ('HA>JT V. 27

Depuis le dernier jour de .s;i gloire effacée , Invisible aux regards, visible à sa pensée, Un fantôme divin l'accompagne en secret : Les enfants de l'abîme ignorent cet arrêt. Souvent, pour éviter l'ennemi qu'il redoute, Satan suit des enfers la ténébreuse route; Seul , on le voit , errant sur le funèbre bord , Chercher les profondeurs des déserts de la Mort. 11 pense que ces lieux où le Péché domine Effraîront de l'Esprit la nature divine; Mais il appelle en vain l'horreur à sou secours : L'Esprit suit des enters les caverneux détours; Avec lui, dans le gouffre il parvient à descendie, Ses invisibles pieds sont eujpreints sur la cendre. Du fantôme Satan ne peut se délivrer.

Il est là, — là toujours; il l'entend respirer. La nuit, à ses remords, en songe il se présente. Sur son cœur oppressé pose une main pesante ; Il offre à ses désirs les biens qu'il a perdus , Lm jette des parfums, dans les cieux répandus; Lui montre ces clartés que les anges adorent , Ces éternelles fleurs — que les mortels ignorent.... Puis, quand Satan, vaincu par ce beau souvenir. Rappelant ces objets, cherche à les retenir,

Poursuit de tous ses vœux la vision si douce

Tout disparaît... l'Esprit loin du ciel le repousse, Et lui montre l'égide où l'Ange des regrets En chiffres enflammés grava ce mot : JAMAIS!

Ainsi du ciel perdu cette image charmante

Comme un vivant remords sans cesse le tourmente ;

Sans cesse une voix crie en déchirant son (d'ur :

« Satan, te souvient-il des jours de ton bonheur,

» Quand du séjour divin tu respirais l'ivresse?

» Quand Dieu t'environnait de gloire et de tendresse! "

A peine de Satan l'étoile resplendit,

Qu'assiégeant les degrés de son trône maudit,

Les princes de sa cour viennent lui rendre hommage ;

Chaque démon d'un vice offre l'impure image,

Porte ses attributs en signe de respect.

Ohl sinistre cortège, épouvantable aspect...

La Mort, l'affreuse Mort, s'avance la première : Ses yeux sans mouvement sont privés de lumière; Un guide la soutient; — son inccmstant désir Parmi tous les démons a droit de le choisir . Tout l'Enfer est admis à cette concurrence ; lit briguant à l'envi l'horrible préférence, Se dispute l'honneur de conduire ses pas, Et de guider sa main; — elle ne frappe pas. Elle touche.... et l'on meurt. — Sa funèbre parure Change au gré du démon dont l'aiipui la rassure : Quand la Guerre la pousse au milieu des humains, JQn casque est sur son front, un glaive dans ses mains. Son pas rapide effleure une sanglante arène, — Mais que ses i)as sont lents... quand la Douleur la traîne Qu'ils sont noirs et pesants ses longs voiles de deuil!...

MA(il)ELElNK, C'IIAM V. 29

Elle vient aujonrd'liui , conduite par l'Orgueil.

Sous sa couronne d'or son front pâle su(coud)e,

Son sceptre est un poignard, et son trône — «ne tombe.

On voit ses os percer sons la pour|)re des rois ,

Ses mains ont des anneaux trop larges pour ses doigts.

Plus triste que les pleurs, un sourire perfide

Fait grimacer ses dents sous sa lèvre livide.

Les hydres, ks dragons, les noirs Pressentiments,

Les spectres, les Terreurs, les Remords, les Tourments,

La Vengeance à l'œil fixe, — et la Peste au teint sombre,

La Famine sans voix , — la Guerre aux bias sans nombre ,

Les fléaux, dans leur rang, marchent à ses côtés.

Mais un seul tarde encor. — Les démons arrêtés Pour reprendre leur place attendent sa venue : Nul n'ose s'opposer à sa marche inconnue....

L'Enfer n'a point vomi de monstre plus al'fieux : Ce monstre est I'Anarchie au souffle désastreux I Ce fléau, — qu'ont formé l'Orgueil et la Licence, N'a point de volonté, — n'a point d'obéissance...- Ses membres, que nul frein ne saurait enchaîner, Ont une vie à part — qu'il ne peut gouverner. Au hasard de ses coups les enfers l'abandonnent. Lorsqu'il agit contre eux, les démons lui pardonnent. S'il poursuit les mortels de ses pas incertains, Satan , Satan lui-même ignore ses destins 1 Tous les poisons de mort lui servent de pâture. Vingt reptiles divers composent sa nature;

Deux insectes luisants, l'un à l'autre opposés,

De ses yeux sans regard lancent des feux croisés ;

Ses mains sont deux scorpions qui d'eux-mêmes agissent;

Ses pieds, qu'à chaque pas des jets de sang rougissent,

De son corps clianceiant capricieux appui ,

Sont d'énormes lézard* qui marchent — malgré lui....

Et chaque mouvement de sa tête insensée

Obéit aux serpents dont elle est hérissée !

L'Archange réprouvé, roi du somhre séjour. Contemple avec horreur son eftVoyable cour; Son regard fatigué cherche en vain les ténèbres. Honteux de commander aux légions funèbres, Il maudit en secret sa fatale splendeur, Qui dévoile à ses yeux leur difforme laideur; Il déteste l'éclat de ses ailes de llammes.... Ainsi l'homme inspiré qui lit au fond des âmes Se détourne et maudit le flambeau délateur Qui montre à sa raison tous les vices du cœur : Ou tel, en son exil , pleure un guerrier transfuge -. En vain le sort lui donne un trône pour refuge; Ce tyran fondateur, sous de nouveaux climats. Aux mœurs de ses sujets ne s'accoutume pas. C'est toujours son pays que son cœur redemande; Il se sent étranger parmi ceux qu'il commande; Il s'afflige en voyant ce peuple forcené Que son art déserteur n'a point discipliné; Il compare ces fronts courbés sous l'esclavage, La féroce valeur de la horde sauvage, A ces nobles soldats au regard inspire,

MAGDELEINh:, CHANT V .U

Dont il guidait jadis le courage éclairé,

Qui n'attendaient de lui qu'un seul mot pour salaire,

Qui marchaient à sa \oix, qui mouraient pour lui plaire;

Et tous ces bataillons, brillants de mille dards,

Avec leurs casques d'or, leurs flottants étendards.

Apparaissent toujours à sa triste mémoire.

Rayonnants de beauté, de franchise et de gloire.

Ainsi l'ange exilé contemple avec douleur Ses soldats dont la haine est l'unique valeur , Sujets sans dévoiiment, peuple ingrat qu'il méprise, Que la ruse conduit, que l'effroi seul maîtrise. Et l'invisible Esprit lui répète tout bas :

» Satan , te souvient-il des sublimes combats , >' Alors que tu guidais les célestes phalanges , » Et que Dieu te nommait le plus vaillant des anges ? »

Cependant des démons, courbés sous la terreur, Satan , par ce discours , ranime la fuieur :

« Vous de qui l'univers craint le pouvoir funeste, » Démons, nobles rivaux de l'empire céleste, )' Vous tremblez!... Quel vertige a frappé vos esprits:' » D'une humble pénitence ètes-vous donc surpris ? » Sur un remords.... croit-on qu'une secte se fonde?... » David pleura vingt ans sans convertir le monde ! » N'avez-vous pas vaincu de plus fiers ennemis;' » Les peuples, les tyrans, à vos lois sont soumis.

Quelle austère vertu ne dompta votre adresse?

Fiez-vous à votre art, à ma foi vengeresse.

Rappelez-Tous ce temps où la Religion ,

Assiégeant des enfers l'immense région ,

Dans le gouffre éternel vint jeter l'épouvante! ..

Mon trône s'ébranlait sur sa base mouvante;

De ce fier ennemi je redoutai les coups ,

Je sentis dans mon cœur se glacer mon courroux....

Mais un seul jour, d'effroi ma liaine fut saisie;

Ma vengeance aussitôt créa l'Hypocrisie'...

Le temple l'accueillit. — Son encens assidu

> .Avec le pur encens fut dès lors confondu....

' Au sein du tabernacle elle cacha les vices.... ' Son souffle empoisonna l'onde des sacrifices...

> Ses genoux ont souillé le marbre des autels, ' Du temple sa prière a chassé les mortels. .

■ Jérusalem enfin ]»ar elle fut conquise Et les Pharisiens ont détrôné Moïse!

' Aujourd'hui comme alors elle peut nous servir, Et nous rendre les cœurs qu'on cherche à nous ravir. Déjà ces pénitents, c'est sa voix qui les trom|)e ' Fatigués de grandeur, de richesse, de pompe, Leur caprice imagine ime autre vanité, Leur inconstante gloire est dans l'humilité! Éblouissant les yeux par un hardi contraste, Modestes avec art , et pauvres avec faste , Ils se sont proclamés tous frères devant Dieu. Leurs trésors dédaignés vont orner le Saint lieu. On les voit, dans l'excès de leur zèle hypocrite,

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