‹ Poésies completes de Émile de GirardinChapitre 57 sur 82 · MA RÉPONSE · texte numérisé non relu

MA RÉPONSE

On accuse mon cœur de ne pouvoir aimer,

D'être sourd aux accents qui devraient le charniei .

" Le poète, dit-on, dans sa brûlante ivresse

" Peut rester insensible en peignant la tendresse;

" Son art ingénieux, de lui-même vainqueur,

" Parle à force d'esprit le langage du cn^ur ;

" Aux plus beaux sentiments son délire l'élève...

» Mais en cbantant l'amour, c'est la gloire qu'il rêve

> Son désespoir, ses cris, loin d'être superflus,

» Assurent à ses vers un triomphe de plus,

" Et, pour se consoler, il attend que le monde

" Applaudisse aux accents de sa donlciir- féconde >■

O loi (lidit rhairii()iM(> accompagne mes chants. Qui fais parler mon ànie en (es accoids loiicbaiits,

MA RKPOINSE. U'I

Toi qn'liélas ! tant de fois j'arrosai de mes larmes,

Toi qui comiais mes vœux, mes rêves pleins de charmes.

Mes regrets éternels , mes tourments , mon effroi ,

Toi qui sais mon secret, ma harpe, défends-moi!

Dis comment le poète , en proie à la souffrance ,

Peut célébrer l'amour, la joie et l'espérance ;

Comment par l'avenir son génie attristé

S'abandonne à l'erreur pour fuir la vérité ;

Dis comment, créateur des plus riants mensonges,

Son cœur désespéré s'exile dans ses songes.

Si les hymnes de gloire ont pour lui des attraits,

Pour des maux ignorés il a des chants secrets !

Mais les hommes , voyant son désespoir sublime ,

Lorsqu'il faudrait la plaindre admirent la victime,

Et ne compiennent pas , l'entendant soupirer.

Qu'un cliagrin soit mortel dès qu'il peut inspirer.

Ainsi , quand le chasseur lui ravit sa compagne.

L'aigle sort désolé du creux de la montagne.

Et , reprenant soudain son vol audacieux ,

Va cacher sa douleur dans le désert des cieux ;

Dans l'espace avec lui ses chants plaintifs s'élèvent ,

Ici -bas commencés, dans les airs ils s'achèvent;

Les mortels le suivant au séjour étoile ,

N'entendant plus ses cris, le disent consolé.

Et ne soupçonnent pas que l'oiseau des tempêtes

Puisse gémir encore en planant sur leurs têtes!

Vous blâmez ma froideur et ma légèreh' , Mais, en ces lieux, l'usage impose la gaîté. On se rit des chaains étalés avec pompe;

Les yeux indifférents exigent qu'on les trompe. Il faut, se dérobant à leur vaine pitié, Réserver sa tristesse aux soins de l'amitié, lîh ! qui pourrait me plaire en ce monde frivole , Où , soumis à l'orgueil , chaque jour on immole A de vils intérêts les plus doux sentiments, Où le soin de briller remplit tous les moments; Où la jeunesse, hélas! riche d'expérience, A fait de l'amour même une froide science.' Dans ce siècle pédant , charmer n'est plus un don , Tout est calcul : les soins, le dépit, l'abandon , Les regards , les soupirs , la douce rêverie , Ne sont que les moyens de cette théorie. On s'étudie à feindre un injuste courroux , Avant l'instant prescrit l'on n'ose être jaloux , Et le plus exercé dans cet art difficile Est en nous séduisant moins aimable qu'habile.

Livrerai -je mon coMir à ce bel indolent.^

Suivre ou donner la mode est son premier talent.

D'opales , de rubis , sa parure étincelle ;

Et c'est en s'admirant qu'il me dit . <• Qu'elle est belle

Dois-je lui préférer ce jeune ambassadeur,

Qui prend la gravité pour de la profondeur,

Qui met toute sa gloire à contraindre son àme,

Et sa diplomatie à tronq)er une femme l"

Séduite par l'espoir de succès éclatants.

Faut-il choisir enfin ce tribun de vingt ans,

Rhéteur ambitieux, sévère par système,

Qui maudit sa jeunesse aupiès de ce qu'il aime;

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