MA RÉPONSE
On accuse mon cœur de ne pouvoir aimer,
D'être sourd aux accents qui devraient le charniei .
" Le poète, dit-on, dans sa brûlante ivresse
" Peut rester insensible en peignant la tendresse;
" Son art ingénieux, de lui-même vainqueur,
" Parle à force d'esprit le langage du cn^ur ;
" Aux plus beaux sentiments son délire l'élève...
» Mais en cbantant l'amour, c'est la gloire qu'il rêve
> Son désespoir, ses cris, loin d'être superflus,
» Assurent à ses vers un triomphe de plus,
" Et, pour se consoler, il attend que le monde
" Applaudisse aux accents de sa donlciir- féconde >■
O loi (lidit rhairii()iM(> accompagne mes chants. Qui fais parler mon ànie en (es accoids loiicbaiits,
MA RKPOINSE. U'I
Toi qn'liélas ! tant de fois j'arrosai de mes larmes,
Toi qui comiais mes vœux, mes rêves pleins de charmes.
Mes regrets éternels , mes tourments , mon effroi ,
Toi qui sais mon secret, ma harpe, défends-moi!
Dis comment le poète , en proie à la souffrance ,
Peut célébrer l'amour, la joie et l'espérance ;
Comment par l'avenir son génie attristé
S'abandonne à l'erreur pour fuir la vérité ;
Dis comment, créateur des plus riants mensonges,
Son cœur désespéré s'exile dans ses songes.
Si les hymnes de gloire ont pour lui des attraits,
Pour des maux ignorés il a des chants secrets !
Mais les hommes , voyant son désespoir sublime ,
Lorsqu'il faudrait la plaindre admirent la victime,
Et ne compiennent pas , l'entendant soupirer.
Qu'un cliagrin soit mortel dès qu'il peut inspirer.
Ainsi , quand le chasseur lui ravit sa compagne.
L'aigle sort désolé du creux de la montagne.
Et , reprenant soudain son vol audacieux ,
Va cacher sa douleur dans le désert des cieux ;
Dans l'espace avec lui ses chants plaintifs s'élèvent ,
Ici -bas commencés, dans les airs ils s'achèvent;
Les mortels le suivant au séjour étoile ,
N'entendant plus ses cris, le disent consolé.
Et ne soupçonnent pas que l'oiseau des tempêtes
Puisse gémir encore en planant sur leurs têtes!
Vous blâmez ma froideur et ma légèreh' , Mais, en ces lieux, l'usage impose la gaîté. On se rit des chaains étalés avec pompe;
Les yeux indifférents exigent qu'on les trompe. Il faut, se dérobant à leur vaine pitié, Réserver sa tristesse aux soins de l'amitié, lîh ! qui pourrait me plaire en ce monde frivole , Où , soumis à l'orgueil , chaque jour on immole A de vils intérêts les plus doux sentiments, Où le soin de briller remplit tous les moments; Où la jeunesse, hélas! riche d'expérience, A fait de l'amour même une froide science.' Dans ce siècle pédant , charmer n'est plus un don , Tout est calcul : les soins, le dépit, l'abandon , Les regards , les soupirs , la douce rêverie , Ne sont que les moyens de cette théorie. On s'étudie à feindre un injuste courroux , Avant l'instant prescrit l'on n'ose être jaloux , Et le plus exercé dans cet art difficile Est en nous séduisant moins aimable qu'habile.
Livrerai -je mon coMir à ce bel indolent.^
Suivre ou donner la mode est son premier talent.
D'opales , de rubis , sa parure étincelle ;
Et c'est en s'admirant qu'il me dit . <• Qu'elle est belle
Dois-je lui préférer ce jeune ambassadeur,
Qui prend la gravité pour de la profondeur,
Qui met toute sa gloire à contraindre son àme,
Et sa diplomatie à tronq)er une femme l"
Séduite par l'espoir de succès éclatants.
Faut-il choisir enfin ce tribun de vingt ans,
Rhéteur ambitieux, sévère par système,
Qui maudit sa jeunesse aupiès de ce qu'il aime;