CHANT VI
Les derniers feux du jour coloraient la cité.
Par mille sentiments à la fois agité,
Joseph de Magdeleine atteignit la demeure
Quand l'ombre des palmiers marquait la neuvième heure.
Sous le riche portique aussitôt qu'il entra,
Il vit venir à lui la jeune Séphora.
" Te voilà! dit l'enfant indiscrète et naïve,
" On ne t'attendait plus. » Puis d'une voix plaintive :
» Dans quels lointains pays as-tu donc voyagé?...
» — Ta sœur?...
— Elle est au Temple . . . Oli ! tout est bien chanfié ' » Elle adore Jésus, au désert l'accouqiagne ;
ma(;i)i:li:im;, chant m
» lillc va récoiitcr sur la sainte montagne.
" Elle a donné son or, ses perles, .«es rubis;
" Elle ne porte plus que de simples habits.
» Elle dit : " J'ai péché, mais Dieu m'a' délivrée. »
» De pauvres, de vieillards on la voit entourée :
» Tous ceux qui la blâmaient réclament ses secours.
» Elle est douce, elle prie, elle pleure toujours;
" Et moi je la console, et, sans y rien comprendre,
» Je pleure sur ses torts qu'on ne veut pas m'apprendie.
» Toi , qui l'aimais déjà , tu l'aimeras bien mieux ! '>
Et Joseph soupira ; puis , détournant les yeux ,
Abandonna l'enfant qu'il tenait embrassée ;
Mais elle, par instinct, devinant sa pensée :
" Fuis ma sœur, reprit-elle, et ne l'afflige pas;
■> Ton nom la fait pleurer quand je le dis tout bas,
» Et Nohamel ' aussi défend qu'on le prononce.
» — Il suffit, dit Joseph, à la voir je renonce.
-> Oui , de Jérusalem je partirai demain. »
i:t, malgré lui. du Temple il suivit le chemin.
D'un orgueil emprunté se faisant une étude, ■< Courage, disait-il, pâle d'inquiétude, » Mon nom la fait pleurer; elle n'ose me voir, » D'un souvenir trop cher elle craint le pouvoir. » Je conçois ses desseins ; sa prudence m'évite ; >' Elle m'a trop aimé pour m'oublier si vite. » .\ux accents de ma voix elle va se troubler;
I Xiiliaïuel, iiouiricf de Masdikiiie.
» Je la verrai rougir, je la verrai trenilMer ;
» Car, je n'en doute plus, sa feinte pénitence
» Est l'œuvre du dépit, ej non de l'inconstance. ■-
A ces mots près du l'emple une lemme passa , Et ce reste d'orgueil en son cœur s'effaça.
C'est elle!... il reconnaît sa taille et sa démarche.
Vers l'enceinte sacrée , en rêvant , elle marche ;
il la suit, elle arrive, et pour s'humilier
A la porte s'arrête et se met à prier.
Est-ce bien Magdeleine? Ah ! quelle différence!
Il l'admire et s'afflige, il n'a plus d'assurance.
Son amour, dont l'espoir commence à s'affaiblir.
Envie à la vertu ce pouvoir d'embellir;
Car jamais à ses yeux son amie infidèle
Au temps de ses erreurs n'avait paru si belle !
Jamais son jeune front n'eut un si noble aspect !
Joseph la contemplait, pénétré de respect.
Qu'il préférait alors à sa grâce perfide
Ce maintien à la fois imposant et timide!
On ne l'entendait pas prier, mais seulement
De sa bouche entr'ouverte un léger mouvement
Trahissait de son cu'ur la fervente prière;
Elle était à genoux, humblement sur la pierre;
Ses cheveux, par des nœuds n'étant point retenus,
Descendaient en Ilots d'or jusques à ses pieds nus ;
Une sainte langueur ajoutait à ses charmes;
Et ses yeux dont l'azur étaii brillant <le larmes,
iVIodestes, ressemblaient ii ces modestes llciirs
ma(;i)i:li;i.M';, cha.m m 3»
Que fange des adieux lit naître de ses plenis,
Qui protègent l'absence et sa mélancolie,
Kt dont le nom charmant défend que l'on oublie.
Ce Joseph autrefois si fier, si conliant,
\o\ez comme aujourd'hui, timide, suppliant,
Il craint de s'attirer un regard trop sévère.
Et s'étonne d'aimer autant ce qu'il révère I
Aux yeux de Magdeleine il voudrait se cacher;
Il brûle de l'entendre, et n'ose l'approcher;
Hélas! [ilus il la voit, plus son amour redouble;
Épiant sur son front la rougeur et le trouble,
Enfm, malgré l'effroi qu'il s'efforce à bannir.
Et pour être écouté s'aidant d'un souvenir.
Il s'ajjproche en tremblant de la femme qui prie,
Et lui dit tendrement : « Magdeleine, Marie. »
Sa voix est reconnue... O surprise, ô douleur!
Le front de Magdeleine a gardé sa pâleur;
Ses traits ont conservé leur tristesse mortelle.
« Je bénis le Seigneur, c'est vous, Joseph, dit-elle,
» Je vois que tous mes vœux ne sont pas superflus;
» J'allais prier pour vous... — < Ah! tu ne m'aimes plus!
'< — Moi ! reprit Magdeleine, oh ! je vous aime encore ;
') Ne me refusez pas la grâce que j'implore,
" Épargnez-moi pour vous des regrets éternels :
» Si jadis vous suiviez mes conseils criminels,
» D'un pieux repentir suivez aussi l'exemple. "
Elle dit , et paisible elle entra dans le Temple.
De la religion dédaignant les secours, .
Joseph n'entendit pas ce consolant discours.
Mais cette voix sans trouble, il l'a trop entendue!
Voyant que sa tendresse était pour lui perdue ,
11 pleurait son amie et ne l'écoutait pas.
]| voulut lui parler et retenir ses pas;
Mais triste, sans espoir et respirant à peine,
Il ne put prononcer que son nom, « Magdeleinel... »
]1 la vit quelque temps errer dans le saint lieu ,
I^uis elle disparut.... sans un regard d'adieu!...
Alors tout son malheur revint à sa mémoire,
Et son cœur en souffrit long-temps avant d'y croiie.
Long-temps il répéta, de regrets consumé :
" Malheur! malheur à moi! Je ne suis plus aimé!... »
Le démon de l'amour, caché dans un orage , N'avait pu jusqu'alors accomplir son ouvrage : Magdeleine était là, loin d'elle il avait fui : L'amour que Dieu lui donne est plus puissant qu(; lui ! Et tant qu'elle resta hors des murs de l'enceinte , Joseph fut protégé par sa présence sainte. Mais sitôt qu'il la voit sous les lambris sacrés, Le démon , dans les airs , s'abaissant par degrés , Et souriant déjà du tourment qu'il apprête, S'envole vers Joseph, vient planer sur sa tète ; Par un [irestige affreux égarant sa raison , L'enchaîne de serpents, l'enivre de poison. Pour rendre sa souffrance et plus longue et plus sûre. Il déchire son c<i!ur d'une sourde blessure;
magdeleinl;, ckam m
Le perce lentement d'un invisible ter;
Du récit de ses maux va réjouir l'enfer,
i;t , faisant éclater son exécrable joie ,
Aux tourments qu'il lui laisse abandonne sa proie. Reviens , criait Josepb , Magdeleine , jamais Je ne puis être heureux sans toi.... si tu m'aimais, Pourquoi m'avoir quitté? Je ne t'ai point trompée, De toi seule et toujours mon âme est occupée. Oh! je t'aime, reviens, je ferai tout pour toi. J'adorerai ton Dieu s'il te ramène à moi. Je serai pénitent si ta voix me l'ordonne , Et j'irai demander qu'ensemble on nous pardonne. Qu'il rende Magdeleine à mes vœux impuissants, Et sur tous ses autels je porte mon encens ! Mais je ne puis aimer un Dieu qui nous sépare; Un Dieu dont le pardon t'a rendu si barbare ; Un Dieu qui, t'inspirant une profane ardeur, Du nom de repentir abuse ta candeur.
Non , de ce Dieu rival j'affronte la puissance , Je maudis ses bienfaits et ta reconnaissance ; Et mon cœur, par l'amour et la haine irrité, Ne s'enflamma jamais d'autant d'impiété ! C'est eu vain contre moi que ton orgueil conspire; En vain de tes serments tu veux braver l'empire ; Tu ne peux m'oubiier jamais , tu m'appartiens ; Ta honte nous unit; mes crimes sont les tiens; Ton cœur qui fut à moi ne peut me méconnaître , Et, roi de tes remords, je te commande en maître! Je saurai , du passé dévoilant les secrets , Troubler ta pénitence à force de regrets.
» Tes remords avec moi seront d'intelligence ;
» Mon bonheur, qui n'est plus, deviendra ma vengeance.
» Dans le temple, au désert, et la nuit et le jour,
» Tu trouveras partout mon implacable amour.
« La mort saura mon nom ; et la tombe elle-même ,
'> Quand tu viendras pleurer, te criera que je t'aime.
» Les échos du Carmel , des torrents et des bois
» Jusqu'aux pieds de Jésus te porteront ma voix ;
" Et les flots du Jourdain, complices de ma rage,
» S'armeront contre toi de ma brûlante image I »
A peine il exhalait ces cris de désespoir
Que le peuple, sortant de l'offrande du soir.
Et remplissant déjà la galerie antique ,
Fit du nom de Jésus résonner le portique.
Les docteurs de la loi, par la foule écartés.
Pour épier Jésus au temple étaient restés.
C'est là qu'il expliquait sa morale profonde
En de sinaples discours qui changèrent le monde !
Tandis que les Hébreux , étonnés et ravis ,
L'écouteiit; franchissant les degrés du parvis,
Joseph entend nommer le rival qu'il déteste :
C'en est fait! Plus d'ob>tacle à son projet funeste!
L'enfer a secondé sa jalouse fureur ;
Il traverse la foule, y répand la terreur;
Profanant de son Dieu la demeure sacrée ,
Du Temple qu'on fermait il assiège l'entrée.
S'élance, et suspendant de loin le coup latal ,
D'une main sacrilège attacpie son rival. ..
iMais, sans parer le coup, sans s'émouvoir du (linic,
MAdDELÊUNK, CHANT YI.
Jésus l'anéantit par un regard sublime.
O miracle! ô bonheur!... Josepli n'est plus jaloux!
Il entend le Messie et tombe à ses genoux ;
Reconnaît le Sauveur à sa voix qui console ,
A son front couronné des feux de l'auréole.
Il regarde.... Soudain, remplis d'un saint effroi,
Ses yeux ont vu briller le soleil de la foi!
L'avenir se révèle à son âme attendrie;
Enivré de lumière, il s'enflamme, il s'écrie :
« Vous êtes le Sauveur que Moïse a prédit ! >■
Et comme il s'inclinait, Jésus lui répondit -.
« Il n'est point de pécheur que le ciel abandonne;
» Relevez- vous , allez, mon père vous pardonne. »
Et Joseph, du pardon éprouvant la douceur,
Courut vers Magdeleine, et l'ajjpela : « Ma sœur! "
Villiers-sur-Oige, septembre 1823
CHANT Vil.