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Poésies complètes de J.-P. Hébel

Aux yeux de bien des gens, le domaine de l'art a des bornes assez précises ; ils s'imaginent qu'il y a dans la nature un certain nombre d'objets poétiques à côté d'un certain nombre d'autres qui ne le sont pas, et que toute l'allaire du poète est d'éviter ceux-ci et de choisir ceux-là. Que si la nécessité l'oblige à laisser entrer dans ses vers quelque objet reconnu non poétiiiue, il devra lui faire subir une légère transformation ou du moins en changer le nom. C'est ainsi que les vaches, à leur grand étonnement, redeviendront des 9enisses et que tous les chevaux s'a|)pelleronl des coursiers.

Sans ces conditions, pensent-ils, il n'y aurait plus de poésie.

Nul poète peut-être n'est plus propre que Hébel à désabuser de cette théorie. Il nous parle en effet des choses les plus communes, et il en parle dans la langue de tous les jours. Né dans les derniers rangs du peuple, élevé par son mérite à de hautes dignités, il est redevenu peuple pour écrire ses petits chefs-d'œuvre. 11 aimait à se délasser de ses importants travaux en comiiosant des idylles qui le transportaient au temps de sa pauvreté et de sa jeunesse. Ses Poésie.; allémaiiiqiir:; furent pour lui ce qu'étaient pour le berger devenu ministre les vêtements de son ancien état :

l,c codic éiant ouver't, on y vit des lambeaux, l^'liabit <l'uii ffnrdciir de ti'oiijicaux,

Fciit cliiipfaii. jiipim. |]aiie(ière, houlette, tît, je pense, aiis^i sa iiuiscttc.

Nul n"a jirouvé mieux que lui que la poésie ne consiste pas dans certains mots, dans certaines couleurs, dans certaines choses, mais qii'elle est en toutes choses, ou, pour mieux dire, dans l'âme du poète lui-même. Hébel n'a pas besoin de choisir ses modèles et de les faire poser; il n'a

pas bosoiii (raltéror toi (Irtail et d'en dissiimiler tel autre ; eos |)aysans et ces ouvriers qu'il mot eu scèue ou dont il eni[)rniite la manière de sentir et de penser, il les comprend et les aime tels cpTils sont, et il sait nous les faire aimer. «Hébel , s'éeriait Jean-Paul dans son enthousiasme pour le poète ailémani([ne, Hébel a remplacé les (leurs poélicjues par la déesse des fleurs elle-même, par la poésie!»

Voilà pourcjuoi inaloré son patois de province et sa couleur locale l'orlement prononcée, Hébel est resté et restera un des poètes les plus universels de rAlIcmairne. Ses écrits sont aussi ffoùtés aujourd'hui qu'ils Tétaient à leur apparition il y a cinquante ans; ils ne sont guères moins lus dans le nord de rAllemagne et dans les classes élevées de la société, (pie dans le pays de Bade et chez les paysans (huit ils rei)roduisent les mœurs et le langage. Xous ne serions mémo pas étonné que Hébel, une fois traduit, ne fût mieux compris et apprécié en France qu'aucun autre poète allemand. Le vif sentiment de la réalité, le sens pratique, la simplicité de la pensée sont des qualités chères à l'esprit français, et Hébel les possède au plus haut degré. C'est une sorte

de La Fontaine, avec moins de finesse peut-être et encore plus de bonhomniie, avec le mtMne amour passionné de la nature, le même génie d'observation et la même bienveillance indulgente envers les honunes.

Ce rapport entre Hébel et La Fontaine se retrouve jusque dans la forme de leurs petits poèmes. Plusieurs de ceux de Hébel sont de véritables apologues et le sont devenus sans même qu'il y ait songé , tant il a la puissance de donner la vie à toutes choses. L'araignée, les feux-follets, létuile du matin, le nouvel-an, le samedi et le dimanclie, il humanise, il paijsam^c tout cela. Le Rhin devient un bon gros Bàlois aux boutons d'acier et aux culottes courtes, qui traverse les lacs à la nage pour rejoindre la Wiese, sa bienaimée; les moineaux dans la feuillée jurent Polztaus)(/! et les scarabées se grisent dans le nectaire des fleurs, ni plus ni moins que des bourgeois de Muhlheiin attablés à l'hùtel de la Poste.

Les Scènes champêtres de M. Buchon font le pendant de celles de Hébel, non pas qu'elles en soient une imitation, — cette tentative eût été maladroite, car c'est encore un rapport entre Hébel et La Fontaine , on peut les contrefaire,

on ne saurait les imiter; — mais elles représentent la vie du campagnard franc-comtois comme celles de Hébel nous représentent la vie du paysan badois. Chacune do ces scènes est une étude fidèle et consciencieuse; réunies, elles forment un tableau complet qui nous charme à la fois par la nouveauté et par la vérité. Plus réaliste encore que Hébel, moins fantaisiste que lui, parce que les paysans cjuMls met en scène le sont moins que les paysans allemands, M. Buchon a néanmoins une certaine parenté d'esprit avec Tillustre poète; il a comme lui l'intelligence des symboles et on le voit dans les pièces où il parle en son propre nom , dans son charmant poème des Foins par exemple. Mais, d"habitu(le, il semble l)orner son ambition à être le copiste fidèle de la nature; il ne va pas au-delà de ce qu'il voit , il peint pour |)eindre, et ceci le rapprocherait ik'H poètes de rancienne école descriptive, si son procédé n'était pas diamétralement opposé et sil n'évitait la |)ériphrase avec autant de soin que ceu.xci la recherchaient. Vous vous rappelez que de peine on se donnait jadis jiour ne pas appeler les choses par leur nom ! Vous savez à quels tours de force se livrait le pindarique Le-

brun, lorsqu'il voulait dire qu'à Vanvres on fait à la fois (lu fromage de vache et du fromage de chèvre :

Vanvres que clicrit Galadiée Sait du lait à'In. A'Amalthcc, Epaissir les flots écumeu\.

M. Buchon, au contraire, appelle un chat un chat, une chèvre une chèvre, et même, — le dirai-je? un cochon un cochon! Horrei^co referens ! Ce n"est plus

L'rtninial paresseux qui se nourrit de «ïlands,

ce n'est plus iJom Pourceau , comme dans La Fontaine, hélas! la pauvre bête a perdu tous ses titres. Oui. un cochon tout simplement et tout crûment, connue dans Homère, connue à Salins, comme partout ! Mais M. Buchon ne se contente pas d'aborder de front les mots, il peint de face les choses. Et ici la hardiesse ne suffit pas, il faut y joindre le travail. De quelle persévérance un auteur n'a-t-il pas besoin, cjuand il s'est fait une loi de surmonter toutes les difficultés et de n'eu éluder aucune ! Que d'observations , que d'études sont nécessaires pour le moindre de ces petits tableaux dont la fidélité

est lii iiromièrc coiidilum , cl (|iii iio sont l)ons qui' s'ils sont parfaits !

Le genre de M. Diiclioii est donc assez neuf pour (jii'il mérite d'attirer l'attention et de piquer la curiosité des lecteurs les plus blasés. La Muse t'ran(,'aise s'était déjà mise bien souvent en costume de cam|)airne, mais toujours dans la toilette d'une berf/ére aux jilus beaux jours de fête; elle n'avait i)as encore em[)runté aux paysannes leur robe de tous les jours; si quelquefois elle avait daigné danser avec elles le dimanche, elle n'a\ ait jamais mis la main à leurs rudes occupations journalières. Nous n'avons point à a()précier ici le plus ou moins de réussite de l'entreprise ; nous nous contentons d'ajiplaudir à l'intention et de saluer cette nouvelle tentative. S'il se trouvait que M. liuchon n'eût pas atteint le but . il aurait du moins le mérite de l'avoir aperçu et indiqué.

.luillct Ibô:3.

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