‹ Poésies complètes de J.-P. HébelChapitre 26 sur 59 · LE CRIEUR A MINUIT · texte numérisé non relu

LE CRIEUR A MINUIT

Comme tout est paisible au loiu^ comme à cette heure, Dans le sein de la nuit, bien en repos demeure Tout ce qui vit!... Au long-, au large du chemin On n'entend pas bouger le moindre pas humain; Pas ombre de voiture, au loin; pas une porte Qui se plaigne en grinçant sur le g-ond qui la porte; La grenouille elle-même, au fond de son lit d'eau, Fait silence... tout est derrière le rideau.

Qu'un esprit rôde encor par ici, c'est possible; Mais je n'en réponds pas, car plus rien n'est visible; Tout dort... mais non pourtant, car l'eau de cet étang Court encor sur la roue à baquets qui l'attend; Le putois, à part lui, ronge quelque toiture; Et la chouette, en haut, semble chercher pâture, En planant à grand coup d'aile autour du clocher; Et la lune... on dirait qu'on vient de l'accrocher Au céleste plafond, ainsi qu'une lanterne, Pour éclairer la nuit de sa lumière terne. Et ces étoiles qui brillent de tous côtés Là-haut, comme feraient ces lointaines clartés

Qu'on aperçoit (rebord, quand, à travers Torage, On regagne de nuit, comme on peut, son village, Et que Ton ne diïitingue encore à l'horizon, Quoiqu'on regarde bien, ni clocher, ni maison. C'est pourtant curieux, l'ellet (|ue j'en é])rouve! Jlon cœur semble se tondre, et vraiment je me trouve Comme si je voulais pleurer, ou comme si Je voulais m'envoler bien loin, bien loin d'ici.

— Écoutez bien ceci du fond de vos demeures : L'horloge du clocher vient de sonner douze heures. Malgré la nuit profonde et son obscurité. Les étoiles aux cieux sont de toute beauté, Et l'on reconnaît bien à leur clarté chérie, Comme il fait bon là-haut, dans notre autre patrie!

Que faire? quel chemin vais-je prendre à présent?

Du village gagnons le bas en traversant

Le cimetière. Tiens, la porte en est ouverte.

Comme si, vers minuit, de la pelouse verte.

Les morts étaient sortis, pour aller à la fois

Voir si le village est le même qu'autrefois.

Je n'en vois pourtant pas, quand même je regarde...

Si je les appelais?... Non, non, que Dieu m'en garde!

Au milieu des tombeaux passons tranquillement.

Cette horloge leur sert sans doute également.

Mais qui sait quand pour eux c'est minuit sous la terre;

(In ne peut le savoir cela; c'est un mystère.

Que la nuit me paraît longue à moi bien souvent!

3Iais l'horizon blanchit du côté du levant.

Comme ici tout est bien tranquille... oui. tout repose! Dieu le veuille ! et pourtant, c'est une étrange chose, J"ai presque peur! Ici tout n'est pas mort pourtant: De l'horloge du moins vibre encore le battant, Qu'on prendrait pour le pouls du vieux Temps qui

sommeille; Là-haut, sur les hauteurs, pendant qu'ainsi je veille, Minuit lui-même dort, et de ses forts poumons Le souffle brumeux plane au loin sur les grands monts. Couvre de ses brouillards les champs et les prairies. Siffle par les jardins aux clôtures fleuries. Fouette les vieux vitraux de l'église, et la croix De ces morts qui déjà ne tenait plus, je crois.

Qu''est-ce encore? une fosse, oui, fraîchement creusée;

Pauvre Frantz! voilà donc ta couche improvisée,

La terre d'à côté sera ton édredon.

Et l'étoile ta lampe... il n'y manque rien donc.

Eh! oui, t'est noire sort à tous: pas un en somme

Qui ne soit un jour pris par un semblable somme;

Mais quand au cimetière une fois l'on s'étend.

C'est pour toujours... Eh! mais c'est étrange pourtant,

A tout pas je trébuche et n'y vois presque goutte...

De la nuit je n'ai bu pourtant la moindre goutte...

Un mort, pour arriver au séjour des élus.

Ne met guère de temps... une heure tout au plus.

— Écoutez bien ceci du fond de vos demeures : L'horloge du clocher vient de sonner douze heures. Les étoiles là-haut font toujours les doux yeux; D'un éclat si touchant resplendissent les cieux !

co< 123 "^oo

Patientons, la route est courte, je parie, Qui va (lu rimelière à notre autre patrie!

Où suis-je donc? Je monte, liélas! tomme je puis,

Cet escalier qu'après je redescends... et puis,

Plus rien!... non. — A minuit, cette commune entière

N"a-l-elle pas vraiment tout Tair d'un cimetière?

Là, sous la froide terre et sous le chaume ici,

Ne dort-on pas en paix, sans le moindre souci,

Jusqu'à ce que le jour dans le ciel apparaisse.

Or, il apparaîtra, si noire que paraisse

La nuit: dès que j'aurai de nouveau fait le tour

Du villag-e, le coq chantera son retour.

Au front, je sentirai la matinale brise;

N'est-ce pas lui déjà, sur cette liçne ;ïrise

De grands sapins, qui cherche à lever le rideau?

Oui, c'est l'auhe qui perce, ainsi qu'un filet d'eau,

A travers la nuit sombre, et qui, par grandes vagues,

Va noyer de ses feux tous ces horizons vagues...

Porte et fenêtre vont à son éclat s'ouvrir,

Et la vie à grands jets de partout refleurir!

Quel moment ce sera pour toi, pauvre chère âme. Quand la suprême nuit dans cette mer de flamme Ira se perdre avec tous les astres des cieux ; Et que dans leur tombeau les morts silencieux Se sentiront bai<riiés de ces clartés étranges; Quand la mère à l'enfant qui dormait dans ses langes. Dira : — Voici le jour! et qu'on verra s'ouvrir Porte et fenêtre au loin, afin d'en mieux jouir. Les morts s'y mettront donc alors à la fenêtre

Tout beaux et tout joyeux en se sentant renaître

Au souffle du ciel, car nul désespoir humain

Ne résiste au sommeil... Ah! que n'est-ce demain!

— Écoutez bien ceci du fond de vos demeures : L'horloge du clocher vient de sonner douze heures. Les étoiles aux cieux brillent tranquillement; Le jour n"est toujours pas très-proche assurément, Mais Dieu veille... et sitôt les quatre heures venues, L'aurore de lumière inondera les nues.

Page 1