‹ Poésies complètes de J.-P. HébelChapitre 27 sur 59 · CONTENTEMENT · texte numérisé non relu

CONTENTEMENT

Assez pour aiijoiird"liui... ma cliarriie et ma herse Regagnent gravement le chemin de traverse; Cliacun de mes valets chante en s'en retournant, Je puis donc allumer ma pipe maintenant.

Quand il a bien couru les taillis et les plaines, Et que de fins gibiers ses voitures sont pleines, Entouré de ses chiens et de ses louvetiers, Le roi tire aussi, lui, sa pipe volontiers.

Mais elle n'a pour lui qu'un parfum qui Tentête, Car la couronne d"or pèse à sa pauvre tète. Et l'on n"a pas dessous ses aises, je le sens, Comme sous mon grand feutre au.\ bords si complaisants.

Plus d'un vieux général, au jour de la bataille. Tire sa pipe aussi, parfois de rude taille: Mais le meilleur tabac devient étourdissant, Si tôt qu"on voit couler autour de soi du sang...

Le marchand qui s'en va par les foires, allume Sa pipe aussi, d'un air tendre comme une enclume, Mais bientôt ses calculs le rendent soucieux, Et mille maux secrets se lisent dans ses yeux...

Pour moi, la pipe m"est bénigne et salutaire; Le blé que nous venons de mettre dans la terre, Grandira quand les vents du bon Dieu souffleront. Et quand les matins frais d'avril arriveront...

Quand on laisse au logis une joyeuse troupe D'enfants, et que l'on voit de loin fumer la soupe. Chef-d'œuvre où Jlarianne a mis tous ses talents. Me croyez pas qu'on puisse y rentrer à pas lents.

FRAGILITE.

— Père, toutes les fois que devant moi se dresse Le cliàloau de Rœileln, dans mon finie en détresse Je me demande si jamais notre maison

En ruines tombera de la même façon.

Ce château! mais sa mine est aussi sépulcrale Que celle de la Mort dans le tableau de BTde^ Plus on reg-arde et plus cela fait le frisson; Sur la montagne, au lieu qu'à nous, noire maison Est fièrement posée, ainsi qu'une chapelle ; Aux frnètres, de jour, chacjue vitre étincelle. C"est très-beau! Dites-moi, si vraiment à ce point Cela pourrait venir: moi, je ne le crois point.

— Oui, bien sûr, à ce point, il faudra que ça vienne. Jeune ou vieux, tout y va sans que rien le retienne. Tout remue et linjt quand en vient le moment. >entends-tu pas cette eau mugir? au firmament

Ne vois-tu pas ces tas d'étoiles éclatantes? A les voir, l'on dirait qu'elles sont impotentes, Et pourtant tout cela marche, quoique nos yeux Ne puissent pénétrer juscpfau fin fond des cieux.

Oui, reg-arde-moi bien, je t'explique la chose Tout juste comme elle est : un enfant frais et rose, Je le fus, comme toi, jadis, mais c'est passé; L'âge, l'âge, entends-tu, vers moi s'est avancé, Et dès-lors, oîi que j'aille, à l'herbe, à la charrue, A Bâle ou bien chez nous, au bois ou dans la rue, II n'importe, je vais pour aboutir toujours Au cimetière! Et toi, tu vas l'un de ces jours Devenir homme aussi; moi j'aurai cessé d"ètre, Et les chèvres viendront avec les moutons paître Sur ma fosse, et bientôt la maison vieillira; La nuit, contre les murs décrépis il pleuvra. Puis, de jour, le soleil contre eux fera furie, Les cirons se mettront vite à la boiserie; Il pleut par la charpente, et les vents empressés S'engouffrent à grand bruit dans ses flancs crevassés. Toi-même, en ce moment, tu descends dans la tombe, Tes enfants refont tout, mais à la fin tout tombe; Plus rien n'y fait, les ans se suivent, et voici Qu'après deux fois mille ans le village est aussi Tout entier sous la lerre, et qu'où tu vois l'église La herse court en paix sans qu'on y contredise. ■ — 'Pas possible! ah! vraiment, je ne crois pas cela!

— Oui, regarde-moi bien, la chose en viendra là... A Bâle, tu le sais, ce n'est que marchandises. Tout brille, les maisons sont comme des églises, Et les églises sont plus nombreuses pourtant Que les maisons dans plus d"un village important. C'est une foule dans la rue, à la fenêtre.

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Et de braves messieurs (|iio j"ai connus peut-être, Et dont d('jà plus d'un dort bien traïKiiiillenient Au cimetière. Un jour, plus lard, également Bàle se coucbera lui-même dans la terre... A peine verra-t-on (|uelque angle solitaire, Un pilier, une tour, un vieux pignon percer Dans les sureaux que rien n'empêche de pousser, Pas plus (|ue le sapin, la mousse et la fougère. Où niche le iiéron avec sa ménagère.

C'est bien triste, et les gens seront aussi benêts Alors que maintenant, vois-tu, je m'y connais; Car ils croiront toujours que la nuit il circule Des revenants: mais toi, quel clTroi ridicule Te prend?

— Père, parlez plus bas; dans Pépaisseur De ces grands bois habite un sauvage chasseur; J"ai peur que tout d"un coup devant nous il se montre... Entendez-vous comment le bœul' lui soufUe contre.

— C'est qu'il est enrhumé, sois tranquille, innocent. Les morts dorment en paix. Iluho! Fleuri! Beausang! Mais oh donc en étais-je? Ah! je parlais de Bàle... Eh bien, oui: quelque jour peut-être un porte-balle, En regardant de loin, avant d'y parvenir.

Se dira : — Là l'ut Bàle; et ce qu'on voit brunir Au milieu, sur ce ciel aujourd'hui sans nuage, C'est la tour de Saint-Pierre. Ah! c'est pourtant

dommage!

— Pas possible! oh! vraiment, je ne crois pas cela.

— Oui, regarde-moi bien, la chose en viendra là... Avec le temps, mon cher, tout Funivers lui-même Va se mettre à brûler: par une nuit suprême, Brillant comme une étoile, arrive un inconnu Qui crie : — Eveillez-vous, car le jour est venu! Tout riiorizon s'enflamme et la foudre commence, Et ça fait un vacarme épouvantable, immense. Tout comme en dix-sept-cent-(|uatre-vingt-seize,

quand Les Français bombardaient les Pandours dans leur

camp.

Le sol tremble à ce bruit, les clochers en vacillent; D'elles-mêmes, au loin, les cloches se brandillent. Chacun prie, et le ciel n"cst plus qu'un grand éclair, Et Ton n"a plus besoin du vieux soleil en l'air. Car le monde n'est plus qu'une immense fournaise Où tout s'embrase, où tout hrCdc et flambe à son aise, Et bientôt ce n'est plus qu'un grand tas de cl'.arbon...

■ — • Mais avant que ça brûle ainsi pour tout de bon, Que seront devenus les gens, dites-moi, père?...

— Les gens n'y seront plus depuis longtemps, j'espère.

Où seront-ils? Mon cher, conduis-toi bravement.

Et tu sauras cela plus tard très-clairement.

Ne vois-tu pas là-haut, que d'étoiles ensemble?

Eh bien, à mon avis, chaque étoile ressemble

A quelque beau village: et puis, au fond des cieux,

Il existe une ville invisible à nos yeux.

Sois sage, et tu verras cette ville, où j'espère

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Seront déjà ta sœur, et la mère et ton père;

Peut-être y viendras-tu par le chemin de lait (1).

Alors, si quelque cliose encor te rappelait

Ces lieux, et qu'un regard de toi pût y descendre,

Tu verrais le château de Hcettein tout en cendre,

Le Belvhe et le Bliiuen (2), comme deux vieilles tours,

Hegarder tristement leurs tristes alentours.

Où tout n"est que charbon, ruines et solitude.

La Wiese, elle, n'a plus sa belle eau d"habitude.

Tout est mort, aussi loin qu'on peut apercevoir.

A ton confrère, alors, tu diras : — Tiens, viens voir

La terre; c'est le Belche ici qui se dessine;

La place de Wisleth était toute voisine.

C'est là que je vivais et faisais pâturer

Nos vaches: c'est de là qu'il fallait voiturer

Notre bois jusqu'à Bàle, et toute la journée

Travailler, quand venait la moisson chaque année.

Tel fut. jusqu'à la mort, notre ouvrage incessant;

3Iais je n'en voudrais plus. — Allez! Fleuri! Beausang!

(1) La \oic laitie. (2) Deux niontaj:nes <lii Brrisuaii.

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