LE KIRSCH
Savez-vous, cher Hébel, que jamais, à ma table, Personne encor n'a bu de ce kirsch délectable, Avec croquets au miel, comme vous faites là: Sans se dire à part soi : — Quel fameux kirsch
voilà ! — Et conclure, en ouvrant sa bouche toute grande; Par ces mots : — Ah! monsieur, que le ciel vous le
rende ! — Vous seul, vous vous passez cela par le gosier, Comme s"il provenait de votre cerisier; Pourtant l'on ne vous sait pas un pouce de terre... — C'est vrai, je ne suis pas du tout propriétaire, C'est vrai, mon cher ami, vous avez bien raison; Je n'ai ni cerisier, ni verger, ni maison; Je n'ai ni chien, ni chat; ni moutons dans l'étable, Ki ruches dans ma cour, ni croquets sur ma table; J'ai même le gousset très-flasque par instant; Eh bien, malgré cela, je m'estime pourtant.
Plus riche qu'à la fois toute votre paroisse... Ne m"eu veuillez pas trop, si cet aveu vous froisse; 3Iais pour l"ètre, il suffit de bien croire qu'on Test; Et dans cette foi-là mon àme se complaît.
Dès qu'un arbre fleurît, dès qu'un beau champ se pare
D'e'pis, mentalement vite je m'en empare;
Cette méthode-là me réussit toujours.
Mais c'est à la Saint-Jean surtout, dans les grands
jours, Que je vois, à plaisir, mes domaines s'étendre, Tellement, que je sais à peine, auquel entendre... Combien de fleurs alors qu'il faut bien admirer. Et de vag-ues parfums qu'il faut bien aspirer. Avant de pouvoir dire à la faux qu'on aiffuise : — J'ai ma pari, prends le reste, et l'arrange à ta
guise ! — Puis viennent les moissons et leurs soucis nouveaux. Combien de pas je fais, tant par monts que par vaux, Jusqu'à ce que le blé soit bien tout dans la grange; Sauf à recommencer quand viendra la vendange.
Vous ne comprenez pas cela, mon cher ami. Aussi me semblez-vous n'y mordre qu'à demi, Et prétendez-vous même, en secouant la tèfe, Que cela ne peut guère amuser qu'un poète.
Je sais parfaitement que de toutes ces fleurs. Dont je vais, moi, flairant l'arôme et les couleurs, Vos abeilles vous font un miel que rien n'égale: Ce kirsch excellent dont ici je me régale,
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Et dont je ne saurais trop vous remercier: Je sais qu'il vous provient de rolre cerisier... 3Iais je sens aussi, certe, et, tout iiaut je proclame, Que ce rayon du ciel, que celte llcur de rame, La poésie enfin est souvent pour le cœur Plus douce que tout miel et que toute liqueur.
Et là-dessus, que Dieu bénisse vos abeilles. Et que vos cerisiers, par immenses corbeilles. Vous rapportent de quoi remplir un grand buiïet, De ce kirsch, dont vraiment je suis très-satisfait.