LA LODE
L'enlendez-vous hurler dans sa taniiière immense, Et bondir sur le seuil, comme un tigre en démence... Hérissée, et faisant bien voir toutes ses dents, Aux flâneurs qui voudraient s'aventurer dedans?
Mesurez du regard cette coupole étrange. Dont chaque entablement symétri(|ue se frange D"herbages malheureux, d"arbustes rabougris, Tout surpris d'avoir cru contre ce rocher gris.
Et dites-moi, d'après ce que votre àme éprouve, Si ce n"est pas bien là le palais d'une louve... Farouche majesté qu'un meunier va pourtant Brider, comme un baudet, d'un licol insultant...
(1) Rivière de Franche-Comte qui prend «a source près de Pontarlier. Elxrool. Lupa, la Louxe. Voir la \\ ie»c de Hrbei.
Ces meuniers ont vraiment d'incroyables idées! Comme s"il lui fallait j)Ius de quelques ondées, A cette masse d'eau, pour adoucir le ton Qu'affecte ce cher homme au bonnet de coton.
Va, bondis, ô ma Loue! à travers leurs entraves, Et n'imite jamais ces rivières esclaves Que les hommes, flairant partout un lucre vil. Alignent au cordeau de leur code civil.
De tes faveurs, crois-moi, ne sois pas trop prodigue, Et ne souffre surtout jamais que Ton t'endigue, Car, Dieu te créa libre et, sans la liberté. Que deviendrait ta pure et sauvage beauté?...
Tiens à ce qu'on redoute encor plus qu'on n'admire, Ton onde transparente oii le ciel bleu se mire. Et puisse ne jamais te devenir fatal.
Ce fougueux abandon du grand rocher natal.
Tâche qu'à ta vertu le pied jamais ne glisse. Et que ton cœnr de louve en rien ne s'amollisse, Quand tu verras là-bas dans ce joyeux bassin, Où chaque arbre sourit d'amour à son voisin,
Syrutu (1) mutilé par un goujat ignoble... Puis 3Iouthiers déployant à droite son vignoble, Tandis qu'en souriant il montre aux yeux ravis, Ses cerisiers avec son Moine (2) vis-à-vis.
Ensuite viendra Lods, où plus d'un, sans vergogne, Boit sa bouteille blanche à grand cou de cigogne,
(1) Cascade. ("2) Grand roclicr.
Malffré le briiil qu'on bas les gros tyliiulres fout. Et, bien que Lods un jour doive couler à fond.
Prends Crand-Biez au passaire et poursuis ta volée... Bientôt va s'éiarg^ir devant toi la vallée; Et dans son fourré vert de noyers triomphants, Surgira le clocher trapu de Vuillafans.
En amont du villaçe et, près de Peau (|iii Tuse, Vois-tu, la maison blanche au bord de celte écluse. Où lave cette femme en cornette de lin. Au milieu des canards là-bas... c'est le moulin.
Plus tranquille, à ma Loue! entre ces deux collines. Promène, si tu veux, tes ondes cristallines, Sous ces beaux cerisiers, d'oii tombent par moments, Fleurs et parfums mêlés de sourds bourdonnements.
N'aimes-tu pas à voir ces vignobles étendre Jusqu'en haut, leur verdure harmonieuse et tendre Comme un tapis moelleux, d'oîi les blancs échalas Ressortent seuls, avec quelques pêchers lilas.
Trois ruisseaux pleins de mousse et bordés de vieux
aulnes.
Où boivent, en été, les merles à becs jaunes. Versent encore ici, comme d'hiMnbli's vassaux, Dans Ion lit suzerain, le tribut de leurs eaux.
Puis viennent et partout, «rrands de toute leur taille, Des peupliers loiilViis (jiie j;imais on ne taille, Et qu'on voit, par ces vents d'hiver si désastreux, Comme arens avinés se coudover entr'eux.
Avise maintenant sur la loUine, à gauche. Cet enclos retiré que le marguillier fauche: C'est là, c'est là que dort, pour n'eu sortir jamais. Ma pauvre mère, avec bien d'autres que j'aimais.
Là-bas c'est Montgesoie et sa splendide plaine, Que tu ferais très-bien de franchir d'une haleine. Afin de voir plus tôt, sous son château croulant, Ornans, l'agreste ville au clocher de fer blanc.
Vraiment, de ce vallon tu dois être contente... A ta place, ma foi! j'y planterais ma tente. En laissant à leur gré, courir ces pieds-poudreux Qui voudraient des chemins faits tout exprès pour eux.
Bah! j'ai beau l'avertir, tu ne m'entends pas même! Tant pis pour toi! — Voici le ruisseau de la Brème, Maizière, et Scey dessous son château Saint-Denis, Ruine où les serpents font aujourd'hui leurs nids.
Scey, dont, à ce qu'on dit, le sommeil apathique. Est troublé par le cor d'un chasseur fantastique. Qui chaque nuit y met les biches aux abois, En déchaînant sa meute à travers les grands bois.
Voici Cléron. bientôt Chatillon va donc poindre... C'est là que le Lison doit venir te rejoindre. Gageons que s'il n'est pas prêt à t'y recevoir. Tu vas continuer ta route sans le voir.
Pourtant, sur plus d'un point le Lison te ressemble. Et vous ferez, je crois, très-bon ménage ensemble;
Los firniirmands prisent fort tes truites, Dieu merci! Mais les siennes ont I)ien leurs mérites aussi.
Vois comme ce cliàteau de Billon se rengorge ; Traverse lestement Clienecey, puis la forge, Tourne ce vieux donjon par le temps ravagé Et nous apercevrons la route de Quinjfey...
C'est là que va s^ouvrir la plaine monotone. Ma chère Loue, aussi permets que je nrétoone De ton adiarnement invincible à quitter Ces lieux qu'il te faudra si vite regretter...
De Lombard à Mesmay. Dieu ! comme tu te traînes.. Tu vas pourtant trouver la Furieuse (^) à Rennes, Bennes, seuil avancé de ce beau Val d'Amour, Oii tu n'arriveras qu'a|)rès un grand détour.
Or, ce beau val, s'il faut croire à ce qu'on raconte, Etait jadis un lac, au bord duquel un comte Habitait un manoir tout fièrement posé.
Tandis rpic l'on voyait, sur le bord opposé,
S'élever aux confins de cette humide plaine, Celui d'une charmante et noble châtelaine. Vers laquelle venait le comte bien souvent. Faire acte de servage amoureux et fervent.
Tout allait à ravir... quand, i)ar malheur, l'orage L'assaillit un beau jour, et malgré son courage. Le comte et son bateau sombrèrent en chemin... Si bien que pour ravoir son corps le lendemain,
(1) Riviirc tlo Salins.
La paiivretle fit faim une immense percée, Et quand toute celte eau se trouva dispersée, Un beau vallon-resta... lequel, depuis ce jour, Reçut en souvenir le nom de Val d'Amour.,.
Mais au lieu d'écouter ma lég-ende amoureuse, Voilà que lu reprends ta fougue aventureuse... A ton gré ! puisque rien ne peut te retenir, Marche, marche, et voyons où tu veux en venir...
Voici le Port, Champagne et le château de Roche, Puis la saline d"Arc, et Cramans, là, tout proche, Puis Chamhiay, jjauvre Loue, oii Ton va, sur le dos, Te mettre nos sapins fagotés en radeaux...
Ah! quand tu rugissais de toutes tes entrailles. Là-haut, dans ces rochers alpestres de Nouailles, Nous ne voyions pourtant rien qui nous annonçât Que jamais tu ferais ce métier de forçat.
Encore est-il heureux que sitôt la Cuisance (^), A ton service mette ainsi sa complaisance, Car sans elle jamais tu n'eusses renversé, Si bien que tu Tas fait, le vieux pont de Parcey.
Mais voici le Doiibs.. tâche au moins, pauvre étourdie! De prendre, en l'abordant, quelque allure hardie; Et chacun oublîra ce voyage imprudent.
En voyant à Parcey ton dernier coup de dent.
(1) Riviùrc il'Aibois,