‹ Poésies complètes de J.-P. HébelChapitre 44 sur 59 · LE COCHON · texte numérisé non relu

LE COCHON

Tiens, niang-e, gros goulu, tiens, mange, insatiable, Peut-être oublîras-tu de crier comme un diable, Quand ta gueule sera garnie, et Dieu merci! Dans un mois nous pourrons, nous, te manger aussi.

Car n'imagine point que ce soit pour ta laine Qu'ainsi, trois fois le jour, on te sert auge pleine, Et que longtemps gratis tu feras ce métier De fainéant, de coq en pâte, de rentier.

Tu ne sais pas, vraiment, quelle épargne première Il me fallut à moi, pauvre maigre fermière. Pour aller te payer en beaux écus glissants Tout petit, sur la foire aux maquignons bressans.

Vous étiez là des tas, parqués dans quelques planches; Dès Tabord je pris goût pour tes épaules blanches Et pour ton ventre creux, par oîi, quoique petit, Je vis que tu serais d'assez bon appétit.

Sans faire attention à tes cris de détresse,

Je te mis à la patte un fort lien de tresse

Et marche... Te voilà des pieds et des genoux

Comme un vrai chien d'aveugle, en route pour chez nous.

Ici, fliacun pour toi d'éloges fut prodicrue; Mes deux derniers marmots, en voyant ta fatigue, S"éniurent même, au point qu'ils voulaient bravement Faire écuelle commune avec toi constamment.

Le fait est qu'il n'est pas rare qu'on les surprenne Les deux, sur ta pâtée, à lever leur étrenne; Ce qui, bien calculé, n'empêche pourtant point Que vous n'ayiez tous trois bien assez d'embonpoint.

Après tout, plus d'un pauvre envîrait ta pitance. Ici, chacun te traite eu oiseau d'importance: A midi, c'est toujours toi qu'on sert le premier; De la ferme on pourrait te croire le fermier.

Pour dormir, n'as-tu pas des flots de paille tendre Où tu peux à plaisir béatement t'étendre. Tandis qu'avec nos bœufs, nos gens et nos chevaux. Nous suons tout Pété, nous, par monts et par vaux.

Et quand ou rafraîchit tes draps de la huitaine. Tous les samedis soir, Dieu sait, vers la fontaine. Si j'use sur ton dos des torchons dans ma main, Pour que tu sois aussi tout beau le lendemain.

Sur ton derrière alors, si peu que tu t'asseoies, L'eau, d'une perle ornant chacune de tes soies. Ne trônes-tu pas, dis, en de pareils moments. Comme un roi tout couvert d'or et de diamants.

Mais, à force de glands, d'avoine et de laitage, Te voilà gras à fendre à l'ongle : un triple étage

De plis cercle déjà chacun de tes jambons, Et prouve qu'à saler, ils seraient déjà bons.

Vienne la Chandeleur, ou bien la nii-carènie,

Et pour notre boudin, j'apprêterai ma crème;

Et nous te coucherons sur le fatal cuveau

Où nos gens, parles pieds, te tiendront comme un veau.

C'est moi qui recevrai, dans une seille blanche. Ton sang, après avoir bien retroussé ma manche; Et plus sous le couteau ta gueule hurlera Et meilleur, cVst connu, notre boudin sera.

Le boudin! Ah! c'est là que mon adresse brille. Pour gonfler ce boyau qui fond quand on le grille, Et mettre juste à point dedans tout ce qu'il faut. Pour que les plus gourmands le trouvent sans défaut.

Sitôt qu'auront fini tes hurlements féroces, Afin d'avoir du poil pour en faire des brosses, Dans de Peau bien bouillante on te mettra tout rond; Et, quand tu seras cuit, nos gens t'épileront.

Puis, pour mieux te prouver combien on t'apprécie, Nos enfants se battront pour avoir la vessie; Sauf à la mériter, dès qu'on lo leur dira. En t'embrassant, ma foi!... partout où l'on voudra!

J'ai, depuis l'an dernier, un reste de potasse Et du fenouil aussi dans une vieille tasse. Du cumin, des hauts-goùts, tout ce qu'il faut enfin Pour obtenir un lard du fumet le plus fin.

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Sans compter les fagots de genièvre sauvage Dont nos gens auront fait depuis longtemps ravage. De genièvre (|ue rien ne peut iMjuivaloir Pour fumer la dépouille au sortir du saloir.

Un grand morceau de lard, bien ferme et bien rougeâtre, D'andouilles encadré, comme un saint près de Pâtre, II n'est pas de tableaux, d'or fin tout reluisants Qui nous allèchent plus, nous autres paysans.

Du lard avec des choux bien cuits à l'étouffée. C'est le plat dont je suis, pour moi, le plus coiffée; Sans compter les parents, les amis qui viendront Au gala du boudin et qui nous le rendront.

Mais je dis là vraiment des choses, des folies! Courons laver un peu mes mains toutes salies Et mettre le couvert, car voici nos garçons Qui de leur soupe ont plus besoin que de chansons.

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