‹ Poésies complètes de J.-P. HébelChapitre 45 sur 59 · LES FOINS · texte numérisé non relu

LES FOINS

Doux poète, venez: venez, soigneuse abeille, Venez tous deux remplir encor votre corbeille; Venez tous deux jeter votre dernier coup d'oeil Sur ces prés qui, demain, seront peut-être en deuil.

Eh quoi!... déjà Tété? quoi, ces plaines couvertes De papillons joyeux, de fleurs et d"herbes vertes, Exhalant leurs parfums acres autour de nous, Et baignant, comme Teau d'un fleuve, nos genoux...

Eh quoi!... toutes ces fleurs, si frêles, si charmantes! Souriant au soleil d'un sourire d'amantes; Tous ces sainfoins remplis d'ineiïables senteurs. De fourmis en querelle et de grillons chanteurs ;

Luzerne, serpolet, scabieuses, graminées.

Les trèfles, Tancolie aux têtes inclinées.

Les narcisses avec leurs pétales d'argent...

Eh quoi! tout mourra donc, quand viendra la St-Jean!

Oui, vienne la St-Jean, vienne la faux jalouse, Et nous n'aurons plus là qu'une triste pelouse, Où s'éparpilleront mille insectes surpris De ne plus retrouver leurs nocturnes abris.

>o< 201 >co

Puis, derrière la faux, les andains uniformes S"éteudronl tùte à côte, à travers les e^raiids ormes, Comme ces réirinients que la mitraille abat D'uu'seul couj), sans clan>eurs, sans répit, sans combat.

Puis, après les faucheurs aux poitrines velues, Des faneuses viendront, folâtres et jouflues, Un râteau sur l'épaule et cachant de leur peau La robuste fraîcheur sous un vaste chapeau.

Et quand tout sera mort et tranché par la tige, Quand il ne restera plus trace ni vestig'C De sève dans ces fleurs si superbes à voir, Quand la chaleur aura fait partout son devoir,

Les pesants chariots sortiront de la ferme, Avec deux bceufs, au pas majestueux et ferme, Qu"on sauve, en leur collant force joncs à Tentour, Du taon, mouche infernale, aux instincts de vautour.

Doux poète, venez; venez, soigneuse abeille, Venez tous deux remplir encor votre corbeille. Venez tous deux jeter votre dernier coup d'œil Sur ces prés qui, demain, seront peut-être en deuil.

Oh! comme la nature est riante et comme elle Ferait couler à flot, de sa forte mamelle. Si nous l'interrogions moins grossiers ou moqueurs, La santé dans nos corps et Tamour dans nos cœurs!...

Le matin, quand tout luit, quand tout chante et s'^éveille, Quand tout va retrouvant ses parfums de la veille.

oo< 202 >oo

Quand tout va revêtant ses plus vertes couleurs, Les tilleuls embaumés et les sureaux en fleurs,

Qui n'a senti parfois, en folles rêveries,

Son âme s"envoler à travers les prairies,

Avec un bruit confus df feuillages ou d'eaux.

Les bras tous grands ouverts, et couché sur le dos?

D'abord, ce sont des cris et des voix sans pareille. Qui viennent doucement vous tinter à l'oreille. Pendant qu'on suit au ciel un nuage anguleux. Qui s'enfuit par-delà les grands horizons bleus.

Puis le long de vos bras grimpe à la dérobée, Quelque roux perce-oreille ou quelque scarabée; Ou, verte et repliée en forme d'oméga, La chenille, flairant quelque nouveau dégât.

Fermez alors les yeux; que tout vienne à se taire Pour vous à la surface, et regardez sous terre, Tout rempli de terreur et d'admiration.

Le travail incessant de la création.

Voyez dans quel chaos se croisent ces racines Que chaque insecte mord de ses dents assassines; Voyez par quels chemins la sève lentement Monte et circule autour du moindre filament.

Et comprenez, à voir ainsi cet autre monde, Oii tout est fange, nuit, suintement immonde, Ce qu'il faut par-dessous, d'efforts inaperçus Pour qu'une pauvre fleur éclose par-dessus.

oo< 203 >eo

Ainsi quand un hasard moins désolant ramène Le sourire eflace' sur une bouche humain^, Ne Tenviez pas trop, avant d'avoir compté A quel i)rix ce sourire, hélas! fut racheté.

Car tout bien a pour nous sa face expiatoire: Comme pour ce voleur dont nous parle l'histoire, Qui cachait sous sa robe, aux plis calmes et blancs, Le renard aiïamé qui lui rongeait les flancs.

Doux poète, venez ; venez, soiarncuse abeille, Venez tous deux remplir encor votre corbeille; Venez tous deux jeter votre dernier coup d'œil Sur ces prés qui, demain, seront peut-être en deuil.

YI

Page 1