‹ Poésies complètes de Malherbe; (volume 2)Chapitre 21 sur 81 · A MONSIEUR DE FLEURANCE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE FLEURANCE

Sur son Art d'embellir.

SONNET

V oyant ma Caliste si belle, Que l'on n'y peut rien désirer, Je ne me pouvois figurer Que ce fût chose naturelle.

J'ignorois que ce pouvoit être Qui lui coloroit ce beau teint, Où l'Aurore même n'atteint Quand elle commence de naître.

Mais, Fleurance, ton docte écrit M'ayant fait voir qu'un bel esprit Est la cause d'un beau visage,

Ce ne m'est plus de nouveauté, Puisqu'elle est parfaitement sage, Qu'elle soit parfaite en beauté.

SONNET

(Sur l'absence de la vicomtesse d'Auchy. 1608.)

VçAjel astre malheureux ma fortune a bâtie ? A quelles dures lois m'a le ciel attaché, Oue l'extrême regret ne m'ait point empêché De me laisser résoudre à cette départie ?

Quelle sorte d'ennuis fut jamais ressentie Égale au déplaisir dont j'ai l'esprit touché ? Oui jamais vit coupable expier son péché D'une douleur si forte et si peu divertie ?

On doute en quelle part est le funeste lieu Que réserve aux damnés la justice de Dieu, Et de beaucoup d'avis la dispute en est pleine ;

Mais sans être savant, et sans philosopher, Amour en soit loué, je n'en suis point en peine : Où Caliste n'est point, c'est là qu'est mon enfer.

STANCES

(Pour la même. 1608.)

aisse-moi, raison importune, Cesse d'affliger mon repos

En me faisant mal à propos Désespérer de ma fortune ; Tu perds temps de me secourir, Puisque je ne veux point guérir.

Si l'amour en tout son empire, Au jugement des beaux esprits, N'a rien qui ne quitte le prix A celle pour qui je soupire, D'où vient que tu me veux ravir L'aise que j'ai de la servir?

A quelles roses ne fait honte De son teint la vive fraîcheur ?

Ouelle neige a tant de blancheur Que sa gorge ne la surmonte?

Et quelle flamme luit aux cieux Claire et nette comme ses yeux?

Soit que de ses douces merveilles Sa parole enchante les sens, Soit que sa voix de ses accents Frappe les cœurs par les oreilles, A qui ne fait-elle avouer Qu'on ne la peut assez louer?

Tout ce que d'elle on me peut dire, C'est que son trop chaste penser, Ingrat à me récompenser, Se moquera de mon martyre :

Supplice qui jamais ne faut Aux désirs qui volent trop haut.

Je l'accorde, il est véritable :

Je devois bien moins désirer ;

Mais mon humeur est d'aspirer Où la gloire est indubitable.

Les dangers me sont des appas ; Un bien sans mal ne me plaît pas.

Je me rends donc sans résistance A la merci d'elle et du sort ; Aussi bien par la seule mort Se doit faire la pénitence D'avoir osé délibérer Si je la devois adorer.

SONNET

(Pour la même. 1608.)

Il n'est rien de si beau comme Caliste est belle; C'est une œuvre où nature a fait tous ses efforts, Et notre âge est ingrat, qui voit tant de trésors, S'il n'élève à sa gloire une marque éternelle.

La clarté de son teint n'est pas chose mortelle ; Le baume est dans sa bouche, et les roses dehors ; Sa parole et sa voix ressuscitent les morts, Et l'art n'égale point sa douceur naturelle.

La blancheur de sa gorge éblouit les regards ; Amour est en ses yeux, il y trempe ses dards, Et la fait reconnoîire un miracle visible.

En ce nombre infini de grâces et d'appas,

Qu'en dis-tu, ma raison? crois-tu qu'il soit possible

D'avoir du jugement et ne l'adorer pas?

STANC ES.

.Le dernier de mes jours est dessus l'horizon :

elle dont mes ennuis avoient leur guérison S'en va porter ailleurs ses appas et ses charmes ; Je fais ce que je puis, l'en pensant divertir; Mais tout m'est inutile, et semble que mes larmes Excitent sa rigueur à la faire partir.

Beaux yeux, à qui le ciel et mon consentement, Pour me combler de gloire, ont donné justement Dessus mes volontés un empire suprême, Que ce coup m'est sensible, et que tout à loisir Je vais bien éprouver qu'un déplaisir extrême Est toujours à la fin d'un extrême plaisir !

Quel tragique succès ne dois-je redouter

Du funeste voyage où vous m'allez ôter

Pour un terme si long tant d'aimables délices,

Puisque, votre présence étant mon élément,

Je pense être aux enfers, et souffrir leurs supplices,

Lorsque je m'en sépare une heure seulement !

Au moins si je voyois cette fière beauté, Préparant son départ, cacher sa cruauté Dessous quelque tristesse, ou feinte ou véritable, L'espoir, qui volontiers accompagne l'amour, Soulageant ma langueur, la rendroit supportable, Et me consoleroit jusques à son retour.

Mais quel aveuglement me le fait désirer? Avec quelle raison me puis-je figurer

Oue cette âme de roche une grâce m'octroie, Et qu'ayant fait dessein de ruiner ma foi, Son humeur se dispose à vouloir que je croie Qu'elle a compassion de s'éloigner de moi ?

Puis, étant son mérite infini comme il est, Dois-je pas me résoudre à tout ce qui lui plaît, Quelques lois qu'elle fasse, et quoi qu'il m'en advienne , Sans faire cette injure à mon affection D'appeler sa douleur au secours de la mienne, Et chercher mon repos en son affliction?

Non, non, qu'elle s'en aille à son contentement, Ou dure ou pitoyable, il n'importe comment ; Je n'ai point d'autre vœu que ce qu'elle souhaite; Et quand de mes souhaits je n'aurois jamais rien, Le sort en est jeté, l'entreprise en est faite, Je ne saurois brûler d'autre feu que du sien.

Je ne ressemble point à ces foibles esprits Qui, bientôt délivrés comme ils sont bientôt pris, En leur fidélité n'ont rien que du langage ; Toute sorte d'objets les touche également ; Quant à moi, je dispute avant que je m'engage, Mais quand je l'ai promis, j'aime éternellement.

Jjeauté, de qui la grâce étonne la nature, Il faut donc que je cède à l'injure du sort, Que je vous abandonne, et loin de votre port M'en aille au gré du vent suivre mon aventure !

Il n'est ennui si grand que celui que j'endure ; Et la seule raison qui m'empêche la mort, C'est la doute que j'ai que ce dernier effort Ne fût mal employé pour une âme si dure.

Caliste, où pensez-vous? qu'avez-vous entrepris ? Vous résoudrez-vous point à borner ce mépris Qui de ma patience indignement se joue ?

Mais, ô de mon erreur l'étrange nouveauté ! Je vous souhaite douce, et toutefois j'avoue Oue je dois mon salut à votre cruauté.

SONNET

(Fait à Fontainebleau, pour Mme d'Auchy. 1608.)

IJeaux et grands bâtiments d'éternelle structure, Superbes de matière, et d'ouvrages divers, Où le plus digne roi qui soit en l'univers Aux miracles de l'art fait céder la nature ;

Beau parc et beaux jardins, qui dans votre clôture Avez toujours des fleurs et des ombrages verts, Non sans quelque Démon qui défend aux hivers D'en effacer jamais l'agréable peinture ;

Lieux qui donnez aux cœurs tant d'aimables désirs, Bois, fontaines, canaux, si parmi vos plaisirs Mon humeur est chagrine et mon visage triste,

Ce n'est point qu'en effet vous n'ayez des appas ; Mais, quoi que vous ayez, vous n'avez point Caliste, Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.

SONNET

(Pour la même. 1608.)

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