‹ Poésies complètes de Malherbe; (volume 2)Chapitre 59 sur 81 · CONSOLATION A MONSIEUR LE PREMIER PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

CONSOLATION A MONSIEUR LE PREMIER PRÉSIDENT

Sur la mort de Madame sa femme.

Oacre ministre de Thémis,

Verdun, en qui le ciel a mis

Une sagesse non commune ; Sera-ce pour jamais que -ton cœur abattu

Laissera sous une infortune Au mépris de ta gloire accabler ta vertu ?

Toi de qui les avis prudents

En toute sorte d'accidents

Sont loués même de l'envie, Perdras-tu la raison jusqu'à te figurer

Que les morts reviennent en vie, Et qu'on leur rende l'âme à force de pleurer ?

Tel qu'au soir on voit le soleil Se jeter aux bras du sommeil, Tel au matin il sort de l'onde.

Xes affaires de l'homme ont un autre destin ;

l68 POESIES DE MALHERBE.

Après qu'il est parti du monde, La nuit qui lui survient n'a jamais de matin.

Jupiter, ami des mortels,

Ne rejette de ses autels

Ni requêtes ni sacrifices; Il reçoit en ses bras ceux qu'il a menacés,

Et qui s'est nettoyé de vices Ne lui fait point de vœux qui ne soient exaucés.

Neptune, en la fureur des flots,

Invoqué par les matelots,

Remet l'espoir en leurs courages; Et ce pouvoir si grand dont il est renommé

N'est connu que par les naufrages Dont il a garanti ceux qui l'ont réclamé.

Pluton est seul entre les Dieux

Dénué d'oreilles et d'yeux

A quiconque le sollicite; Il dévore sa proie aussitôt qu'il la prend;

Et quoi qu'on lise d'Hippolyte Ce qu'une fois il tient, jamais il ne le rend.

S'il étoit vrai que la pitié

De voir un excès d'amitié

Lui fît faire ce qu'on désire, Qui devoit le fléchir avec plus de couleur

Que ce fameux joueur de lyre Qui fut jusqu'aux enfers lui montrer sa douleur ?

Cependant il eut beau chanter, Beau prier, presser et flatter, Il s'en revint sans Eurydice, Et la vaine faveur dont il fut obligé

Fut une si noire malice, Qu'un absolu refus l'auroit moins affligé.

Mais quand tu pourrois obtenir

Que la mort laissât revenir

Celle dont tu pleures l'absence, La voudrois-tu remettre en un siècle effronté,

Qui, plein d'une extrême licence, Ne feroit que troubler son extrême bonté ?

Que voyons-nous que des Titans,

De bras et de jambes luttans

Contre les pouvoirs légitimes ?

Infâmes rejetons de ces audacieux

Qui, dédaignant les petits crimes, Pour en faire un illustre attaquèrent les cieux?

Quelle horreur de flamme et de fer

N'est éparse comme en enfer

Aux plus beaux lieux de cet empire ?

Et les moins travaillés des injures du sort

Peuvent-ils pas justement dire Qu'un homme dans la tombe est un navire au port ?

Crois-moi, ton deuil a trop duré;

Tes plaintes ont trop murmuré;

Chasse l'ennui qui te possède, Sans t'irriter en vain contre une adversité

Que tu sais bien qui n'a remède Autre que d'obéir à la nécessité.

Rends à ton âme le repos Qu'elle s'ôte mal à propos Jusqu'à te dégoûter de vivre; Et si tu n'as l'amour que chacun a pour soi,

Aime ton prince, et le délivre Du regret qu'il aura s'il est privé de toi.

Quelque jour ce jeune lion

Choquera la rébellion,

En sorte qu'il en sera maître; Mais quiconque voit clair ne connoît-il pas bien

Que pour l'empêcher de renaître Il faut que ton labeur accompagne le sien ?

La Justice, le glaive en main,

Est un pouvoir autre qu'humain

Contre les révoltes civiles; Elle seule fait l'ordre, et les sceptres des rois

N'ont que des pompes inutiles S'ils ne sont appuyés de la force des lois.

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