‹ Poésies complètes de Malherbe; (volume 2)Chapitre 65 sur 81 · II.— PIECES DONT LA DATE EST INCERTAINE · texte numérisé non relu

II.— PIECES DONT LA DATE EST INCERTAINE

CHANSON

IVIes yeux, vous m'êtes superflus :

Cette beauté qui m'est ravie Fut seule ma vue et ma vie ; Je ne vois plus ni ne vis plus.

Qui me croit absent il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.

O qu'en ce triste éloignement, Où la nécessité me traîne, Les Dieux me témoignent de haine, Et m'affligent indignement !

Qui me croit absent, il a tort, Je ne le suis point, je suis mort.

Quelles flèches a la douleur Dont mon âme ne soit percée, Et quelle tragique pensée N'est point en ma pâle couleur ?

Qui me croit absent il a tort; Je ne le suis point, je suis mort.

Certes, où l'on peut m'écouter, J'ai des respects qui me font taire ;

Mais en un réduit solitaire Quels regrets ne fais-je éclater?

Qui me croit absent il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.

Quelle funeste liberté

Ne prennent mes pleurs et mes plaintes,

Quand je puis trouver à mes craintes

Un séjour assez écarté?

Qui me croit absent il a tort ;

Je ne le suis point, je suis mort.

Si mes amis ont quelque soin De ma pitoyable aventure, Qu'ils pensent à ma sépulture :

C'est tout ce de quoi j'ai besoin.

Qui me croit absent il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.

CHANSON

L^'est assez, mes désirs, qu'un aveugle penser Trop peu discrètement vous ait fait adresser

Au plus haut objet de la terre; Quittez cette poursuite, et vous ressouvenez

Qu'on ne voit jamais le tonnerre Pardonner au dessein que vous entreprenez.

Quelque flatteur espoir qui vous tienne enchantés. Ne connoissez-vous pas qu'en ce que vous tentez

Toute raison vous désavoue , Et que vous allez faire un second Ixion,

Cloué là-bas sur une roue Pour avoir trop permis à son affection ?

Bornez- vous, croyez-moi, dans un juste compas, Et fuyez une mer qui ne s'irrite pas

Que le succès n'en soit funeste; Le calme jusqu'ici vous a trop assurés;

Si quelque sagesse vous reste, Connoissez le péril, et vous en retirez.

Mais, ô conseil infâme, ô profanes discours, Tenus indignement des plus dignes amours

Dont jamais âme fut blessée; Quel excès de frayeur m'a su faire goûter

Cette abominable pensée, Que ce que je poursuis me peut assez coûter ?

D'où s'est coulée en moi cette lâche poison, D'oser impudemment faire comparaison

De mes épines à mes roses, . Moi de qui la fortune est si proche des cieux,

Que je vois sous moi toutes choses, Et tout ce que je vois n'est qu'un point à mes yeux.

Non, non, servons Chrysanthe, et sans penser à moi,. Pensons à l'adorer d'une aussi ferme foi

Que son empire est légitime ; Exposons-nous pour elle aux injures du sort;

Et s'il faut être sa victime, En un si beau danger moquons-nous de la mort.

Ceux que l'opinion fait plaire aux vanités Font dessus leurs tombeaux graver des qualités

D'où à peine un Dieu seroit digne ; Moi, pour un monument et plus grand et plus beau,

Je ne veux rien que cette ligne :

« L'exemple des amants est clos dans ce tombeau. »

Page 1