‹ Poésies complètes de Malherbe; (volume 2)Chapitre 8 sur 81 · VICTOIRE DE LA CONSTANCE · texte numérisé non relu

VICTOIRE DE LA CONSTANCE

STANCES

JUnfin cette beauté m'a la place rendue Oue d'un siège si long elle avoit défendue ; Mes vainqueurs sont vaincus ; ceux qui m'ont fait la loi - La reçoivent de moi.

J'honore tant la palme acquise en cette guerre, Que si, victorieux des deux bouts de la terre, J'avois mille lauriers de ma gloire témoins, Je les priserois moins.

Au repos où je suis, tout ce qui me travaille, C'est la doute que j'ai qu'un malheur ne m'assaille, Oui me sépare d'elle, et me fasse lâcher Un bien que j'ai si cher.

Il n'est rien ici-bas d'éternelle durée ; Une chose qui plaît n'est jamais assurée; L'épine suit la rose, et ceux qui sont contents Ne le sont pas longtemps.

Et puis, qui ne sait point que la mer amoureuse En sa bonace même est souvent dangereuse, Et qu'on y voit toujours quelques nouveaux rochers Inconnus aux nochers ?

Déjà de toutes parts tout le monde m'éclaire, Et bientôt les jaloux, ennuyés de se taire, f Si les vœux que je fais n'en détournent l'assaut, Vont médire tout haut.

Peuple qui me veux mal, et m'imputes à vice D'avoir été payé d'un fidèle service, Où trouves-tu qu'il faille avoir semé son bien Et ne recueillir rien ?

Voudrois-tu que ma dame, étant si bien servie, Refusât le plaisir où l'âge la convie, Et qu'elle eût des rigueurs à qui mon amitié Ne sût faire pitié ?

Ces vieux contes d'honneur, invisibles chimères Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères, Etoient-ce impressions qui pussent aveugler Un jugement si clair?

Non, non, elle a bien fait de m'être favorable, Voyant mon feu si grand et ma foi si durable, Et j'ai bien fait aussi d'asservir ma raison En si belle prison.

C'est peu d'expérience à conduire sa vie, De mesurer son aise au compas de l'envie, Et perdre ce que l'âge a de fleur et de fruit Pour éviter un bruit.

De moi, que tout le monde à me nuire s'apprête ; Le ciel à tous ses traits fasse un but de ma tête ; Je me suis résolu d'attendre le trépas, Et ne la quitter pas.

Plus j'y vois de hasard, plus j'y trouve d'amorce ; Où le danger est grand, c'est là que je m'efforce; En un sujet aisé moins de peine apportant, Je ne brûle pas tant.

Un courage élevé toute peine surmonte ; Les timides conseils n'ont rien que de la honte ; Et le front d'un guerrier aux combats étonné Jamais n'est couronné.

Soit la fin de mes jours contrainte ou naturelle, S'il plaît à mes Destins que je meure pour elle, Amour en soit loué : je ne veux un tombeau Plus heureux ni plus beau.

CONSOLATION A CARITÉE

Sur la mort de son mari.

Ainsi quand Mausole fut mort, Artémise accusa le sort, De pleurs se noya le visage, Et dit aux astres innocens Tout ce que fait dire la rage Quand elle est maîtresse des sens.

Ainsi fut sourde au réconfort, Ouand elle eut trouvé dans le port La perte qu'elle avoit songée, Celle de qui les passions Firent voir à la mer Egée Le premier nid des Alcyons.

Vous n'êtes seule en ce tourment Oui témoignez du sentiment, O trop fidèle Caritée :

En toutes âmes l'amitié, De mêmes ennuis agitée, Fait les mêmes traits de pitié.

De combien de jeunes maris En la querelle de Paris Tomba la vie entre les armes, Qui fussent retournés un jour, Si la mort se payoit de larmes, A Mycènes faire l'amour !

Mais le destin qui fait nos lois Est jaloux qu'on passe deux fois Au deçà du rivage blême ; Et les Dieux ont gardé ce don, Si rare, que Jupiter même Ne le sut faire à Sarpédon.

Pourquoi donc si peu sagement, Démentant votre jugement, Passez-vous en cette amertume Le meilleur de votre saison, Aimant mieux plaindre par coutume.

Que vous consoler par raison ?

Nature fait bien quelque effort Qu'on ne peut condamner qu'à tort ; Mais que direz-vous pour défendre Ce prodige de cruauté Par qui vous semblez entreprendre De ruiner votre beauté ?

Que vous ont fait ces beaux cheveux,

Dignes objets de tant de vœux,

Pour endurer votre colère,

Et, devenus vos ennemis,

Recevoir l'injuste salaire

D'un crime qu'ils n'ont point commis ?

Quelles aimables qualités En celui que vous regrettez Ont pu mériter qu'à vos roses Vous ôtiez leur vive couleur, Et livriez de si belles choses A la merci de la douleur ?

Remettez-vous l'âme en repos, Changez ces funestes propos , Et par la fin de vos tempêtes Obligeant tous les beaux esprits, Conservez au siècle où vous êtes Ce que vous lui donnez de prix.

Amour, autrefois en vos yeux Plein d'appas si délicieux, Devient mélancolique et sombre Quand il voit qu'un si long ennui Vous fait consumer pour une ombre Ce que vous n'avez que pour lui.

S'il vous ressouvient du pouvoir Que ses traits vous ont fait avoir Quand vos lumières étoient calmes, Permettez-lui de vous guérir, Et ne différez point les palmes Qu'il brûle de vous acquérir.

Le temps d'un insensible cours Nous porte à la fin de nos jours ; C'est à notre sage conduite, Sans murmurer de ce défaut, De nous consoler de sa fuite, En le ménageant comme il faut.

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