‹ Poésies complètes de MalherbeChapitre 2 sur 53 · POUR ALCANDRE · texte numérisé non relu

POUR ALCANDRE

STANCES

QUELQUE ennui donc qu'en cette absence Avec une injuste licence Le destin me fasse endurer,

Ma peine lui semble petite.

Si chaque jour il ne l'irrite D'un nouveau sujet de pkurer.

Paroles que permet la rage A l'innocence qu'on outrage, C'est aujourd'hui votre saison; Faites-vous ouïr en nm plainte; Jamais l'âme n'est bien atteinte.

Quand on parle avecque raison.

O fureurs, dont mime les Scythes N'useraient pas vers des mérites Oui n'ont rien de pareil à soi.

Ma dame est captive, et son crime C'est que je l'aime, et qu'on estime Qu'elle en fait dt même de moi.

Rochers, où mes inquiétudes Viennent chercher les solitudes.

Pour blasphémer contre le sort, Quitte:^^ la demeure où vous êtes, Je suis plus rocher que vous n'êtes.

De le voir, et n'être pas mort.

Assex^ de preuves à la guerre.

D'un bout à l'autre de la terre, Ont fait parottre ma valeur; Ici je renonce à la gloire.

Et ne veux point d'autre victoire Que de céder à ma douleur.

Quelquefois les Dieux pitoyables Terminent des maux incroyables; Mais en un lieu qut tant d'appas

Exposent à la jalousie,

Ne seroit-ce pas frénésie

De ne les en soupçonner pas?

Qui ne sait combien de mortelles Les ont fait soupirer pour elles, Et d'un conseil audacieux, En bergers, bêtes, et Satyres, Afin d'apaiser leurs martyres.

Les ont fait descendre des deux?

Non, non, si je veux un remède.

C'est de moi qu'il faut qu'il procède; Sans les importuner de rien.

J'ai su faire la délivrance Du malheur de toute la France, Je la saurai faire du mien.

Hâtons donc ce fatal ouvrage; Trouvons le salut au naufrage; Et multiplions dans les bois Les herbes dont les feuilles peintes Gardent les sanglantes empreintes De la fin tragique des rois.

Pour le moins Ick, haine et l'envie Ayant leur rigueur assouvie Quand j'aurai clos mon dernier jour, Oranthe sera sans alarmes.

Et mon trépas aura des larmes De quiconque aura de l'amour.

A ces mots tombant sur la place, TransJ d'une mortelle glace, Alcandre cessa de parler;

La nuit assiégea ses prunelles; Et son âme étendant Us ailes Fut toute prêle à s'envoler.

« Que fais-tu, monarque adorable,

Lui dit un Démon favorable.

En quels termes te réduis- tu?

Veux-tu succomber à l'orage.

Et laisser perdre à ton courage

Le nom qu'il a pour sa vertu?

« N'en doute point, quoi qu'il advienne,

La belle Oranthe sera tienne;

C'est chose qui ne peut faillir;

Le tetîtps adoucira les choses.

Et tous deux vous aure^ des roses.

Plus que vous n'en saure:^ cueillir. »

XXXMII SUR LE PORTRAIT D'ETIENNE PASQUIER QUI N'AVOIT POINT DE MAINS L ne faut qu'avec le visage L'on tire tes mains au pinceau :

Tu les montres dans ton ouvrage.

Et les caches dans le tableau.

STANCES

SI des maux renaissants avec ma patience N'ont pouvoir d'arrêter un esprit si hautain, Le temps est médecin d'heureuse expérience; Son remède est tardif, mais il est bien certain.

Le temps à mes douleurs promet une allégeance, Et de voir vos beautés se passer quelque jour; Lors je serai vengé, si j'ai de la vengeance Pour un si beau sujet pour qui j'ai tant d'amour.

Vous aureT^ un mari sans être guère aimée,

Ayant de ses^ désirs amorti le flambeau j

Et de cette prison de cent chaînes fermée

Vous n'en sortirez point que par l'huis du tombeau.

Tant de perfections qui vous rendent superbe, Les restes du mari, sentiront le reclus; Et vos jeunes beautés floriront comme l'herbe. Que l'on a trop foulée et qui ne fleurit plus.

Vous aure:{ des enfants des douleurs incroyables. Qui seront près de vous et crieront à l'entour; Lors fuiront de vos yeux les soleils agréables, Y laissant pour jamais des étoiles autour.

Si je passe en ce temps dedans votre province. Vous voyant sans beauté et nwi rempli d'honneur. Car peut-être qu'alors les bienfaits d'un grand Prince Marieront la fortune avecque le bonheur.

Ayant un souvenir de ma peine fidèle.

Mais n'ayant point à l'heure autant que j'ai d'ennuis.

Je dirai : «Autrefois cette femme fut belle.

Et je fus d'autre fois plus sot que je ne suis.»

STANCES

DONC cette merveille des deux, Pour ce qu'elle est chère à mes yeux. En sera toujours éloignée;

Et mon impatiente amour, Par tant de larmes témoignée.

N'obtiendra jamais son retour?

Mes vœux donc ne servent de rien; Les Dieux, ennemis de mon bien.

Ne veulent plus que je la voie; Et semble que les rechercher De me permettre cette joie.

Les invile à me l'empêcher.

0 beauté, reine des beautés.

Seule de qui les volontés Président à ma destinée, Pourquoi n'est comme la toison Votre conquête abandonnée A l'effort de quelque Jason?

Quels feux, quels droijons, quels taureaux, Quelle horreur de nwnstres nouveaux.

Et quelle puissance de charmes.

Garderait que jusqu'aux enfers Je n'allasse avecque les armes Rompre vos chaînes et vos fers ?

N'ai je pas le cœur aussi haut.

Et pour oser tout ce qu'il faut Un aussi orand désir de gloire.

Que j'avais lorsque je couvri D'exploits d'éternelle mémoire Les plaines d'Arqués et d'Ivri?

Mais quoi? ces lois dont la rigueur Tiennent mes souhaits en langueur Régnent avec un tel empire.

Que si h ciel ne les dissout.

Pour pouvoir ce que je désire Ce n'est rien que de pouvoir tout.

Je ne veux point en me flattant Croire que h sort inconstant De ces tempêtes me d('livre; Quelque espoir qui se puisse offrir, Il faut que je cesse de vivre Si je veux cesser de souffrir.

arrière donc ces vains discours.

Qu'après les nuits viennent les jours.

Et le repos après l'orage; Autre sorte de réconfort Ne me satisfait le courage, Que de me résoudre à la mort.

C'est là que de tout mon tourment Se bornera le sentiment; Ma foi seule, aussi pure et belle Comma le sujet en est beau.

Sera ma compagne éternelle, Et nu suivra datis le tombeau.

Ainsi d'une mourante voix Alcandre au silence des bois Témoignoit ses vives atteintes; Et son visage sans couleur Faisait connoître que ses plaintes Étaient moindres que sa douleur.

Oranthe qui par les :{éphyrs Reçut les funestes soupirs D'une passion si fidèle.

Le cœur outré de même ennui, Jura que s'il mourait pour elle, Elle mourait avecque lui.

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