‹ Poésies complètes de MalherbeChapitre 37 sur 53 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

FRAGMENT

ET maintenant encore en cet âge penchant. Où mon peu de lumière est si près du couchant, Quand je verrais Hélène au monde revenue. En l'état glorieux où Paris l'a connue. Faire à toute la terre adorer ses appas, N'en étant point aimé, je ne l'aimerois pas. Cette belle bergère, à qui les destinées Semblaient avoir gardé mes dernières années. Eut en perfection tous les rares trésors Qui parent un esprit, et font aimer un corps. Ce ne furent qu'attraits, ce ne furent que charmes; Sitôt que je la vis, je lui rendis les armes. Un objet si puissant ébranla ma raison, Je voulus être sien, j'entrai dons sa prison.

Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire. Tant que ma servitude espéra du salaire. Mais comme j'aperçus l'infaillible danger Où, si je poursuivais, je ni'ullois engager. Le soin de mon salut m'ôta cette pensée^ J'eus boitte de briller pour une âme glacée. Et sans vie travailler à lui faire pitié, Restreignis mon amour aux termes d'amitié.

CONSOLATION A MONSIEUR LE PREMIER PRÉSIDENT, SUR LA MORT DE MADAME SA FEMME

ACRE ministre de Thémis, ' Verdun, en qui le ciel a mis Une sagesse non commune; Sera-ce pour jamais que ton cœur abattu

Laissera sous une infortune Au mépris de ta gloire accabler ta vertu?

Toi de qui les avis prudents

En toute sorte d'accidents

Sont loués même de l'envie.

Perdras-tu la raison, jusqu'à te figurer

Que les morts reviennent en vie.

Et qu'on leur rende l'âme à force de pleurer?

Tel qu'au soir on voit le soleil Se jeter aux bras du sommeil.

Tel au matin il soit de l'onde.

Les affaires de l'homme ont un autre destin; Après qu'il est parti du monde,

La nuit qui lui survient n'a jamais de matin.

Jupiter, am des mortels,

Ne rejette de ses autels

Ni requêtes ni sacrifices; Il reçoit en ses bras ceux qu'il a menacés;

' El qui s'est nettoyé de vices, Ne lui fait point de vœux qui ne soient exaucés.

Neptune, en la fureur des flots . ' Invoqué par les matelots,

Remet l'espoir en leur courage; Et ce pouvoir si grand dont il est renommé.

N'est connu que par les naufrages Dont il a garanti ceux qui l'ont réclamé.

Pluton est seul entre les Dieux .

Dénué d'oreilles et d'yeux,

A quiconque le sollicite; Il déi'ore sa proie aussitôt qu'il la prend;

Et quoi qu'on lise d'Hippolyte, Ce qu'une fois il tient, jamais il ne le rend.

S'il étoit vrai que la pitié

De voir un excès d'amitié

Lui fit faire ce qu'on désire, Qui devait le fléchir avec plus de couleur.

Que ce fameux joueur de lyre.

Qui fut jusqu'aux enfers lui montrer sa douleur}

Cependant il eut beau chanter.

Beau prier, presser, et flatter.

Il s'en revint sans Eurydice; Et la vaine faveur dont il fut obligé

Fut une si noire malice.

Qu'un absolu refus l'aurait moins affligé.

Mais quand tu ponrrois obtenir

Que la mort laissât revenir

Celle dont tu pleures l'absence, La voudrois-tu remettre en un siècle effronté,

Oui plein d'ime extrême licence Ne ferait que troubler son extrême bonté?

Que voyons-nous que des Titans,

De bras et de jambes luttans

Contre les pouvoirs légitimes?

Infâmes rejetons de ces audacieux.

Qui dédaignant les petits crimes, Pour en faire un illustre attaquèrent les deux?

Quelle horreur de flamme et de fer

N'est éparse comme en enfer

Aux plus beaux lieux de cet empire?

Et les moins travaillés des injures du sort,

Peuvent-ils pas justement dire Qu'un homme dans la tombe est un navire au port ?

Crois-moi, ton deuil a trop duré;

Tes plaintes ont trop murmuré;

Chasse l'ennui qui te possède; Sans t' irriter en vain contre une adversité,

Que tu sais bien qui n'a remède Autre que d'obéir à la nécessité.

Rends à ton âme le repos

Qu'elle s'ôle mal à propos,

fusqu'à te dégoûter de vivre; Et si tu n as l'amour que chacun a pour soi.

Aime ton prince, et le délivre Du regret qu'il aura s'il est privé de toi.

Quelque jour ce jeune lioti

Choquera la rébellion,

En sorte qu'il en sera maître; Mais quiconque voit clair, ne connolt-il pas been

Que pour l'empêcher de renaître Il faut que ton labeur accompagne le sien?

La Justice le glaive en main

Est un pouvoir autre qu'humain

Contre les révoltes civiles; Elle seule fait l'ordre, et les sceptres des rois

N'ont que des pompes inutiles, S'ils ne sont appuyés de la force des lois.

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