‹ Poésies complètes de MalherbeChapitre 47 sur 53 · A MONSIEUR DE LA MORELLE, SUR LA PASTORALE DE L'AMOUR CONTRAIRE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE LA MORELLE, SUR LA PASTORALE DE L'AMOUR CONTRAIRE

SONNET

SI l'on peut acquérir par la pluine la gloire D'un des plus beaux esprits qui soit en l'univers, Je veux laisser juger aux filles de mémoire La grâce et le parler de tes amoureux vers :

Il se-inble en les voyant que l'on Use une histoire Traversa en amour d'accidents tous divers, Dont le discours parfait à tout chacun fait croire Que la prose n'est rien au prix de tes beaux vers.

Quand elles auront vu ce sujet qui ravi Si doctement dépeint, si dignement suivi, Sans doute elles diront, ainsi que je le pense.

Que pour favoriser les hommes et les Dieux

Et purger d'ignorants tout ce qu'on voit des deux.

Il te faut marier avecque l'éloquence.

CHANSON

MES yeu.\, vous m'êtes superflus; Cette beauté qui m'est ravie Fut seule ma vue et ma vie, Je ne vois plus, ni ne vis plus.

Qui me croit absent, il a tort.

Je ne le suis point, je suis mort.

O qu'en ce triste éloigneinent ,

Où la nécessité me traîne,

Les Dieux me témoignent de haine

Et m'affligent indignement !

Qui me croit absent, il a tort.

Je ne le suis point, je suis mort.

Quilles flèches a la douleur Dont mon âme ne soit percée?

Et quelle tragique pensée N'est point en ma pâle couleur?

Qui me croit absent, il a tort.

Je ne le suis point, je suis mort.

Certes, où l'on peut m'éconter.

J'ai des respects qui me font taire; Mais en un réduit solitaire Quels regrets ne fais-je éclater?

Qui me croit absent, il a tort.

Je ne le suis point, je suis mort.

Quelle funeste liberté

Ne prennent mes pleurs et mes plaintes.

Quand je puis trouver à mes craintes

Un séjour asse::;^ écarté?

Qui me croit absent, il a tort.

Je ne le suis point, je suis mort.

Si mes amis ont quelque soin De ma pitoyable aventure, Qu'ils pensent à ma sépulture :

C'est tout ce de quoi fai besoin.

Qui me croit absent, il a tort.

Je ne le suis point, je suis mort.

CHANSON

C'EST asse^, mes désirs, qu'un aveugle penser Trop peu discrètement vous ait fait adresser Au plus haut objet de la terre; Quitte:^ cette poursuite, et vous ressouvenei

Qu'on ne voit jamais le tonnerre Pardonner au dessein que vous entreprene:^.

Quelque flatteur espoir qui vous tienne enchantés, Ne connoisse:^-vous pas qu'en ce que vous tente:^.

Toute raison vous désavoue?

Et que vous alle:^ faire un second Ixion,

Cloué là-bas sur une roue.

Pour avoir trop permis à son affection?

Bonie:{-vous, croye:^-moi, dans un juste compas, Et fuye:^ une mer, qui ne s'irrite pas

Que le succès n'en soit funeste; Le calme jusqu'ici vous a trop assurés;

Si quelque sagesse vous reste, Connoisse^ le péril, et vous en retire:^.

Mais, ô conseil infâtne, ô profanes discours. Tenus indignement des plus dignes amours

Dont jamais âme fut blessée; Quel excès de frayeur m'a su faire goûter

Cette abominable pensée.

Que ce que j; poursuis me peut asse:^ coûter?

D'où s'est roulée en moi cette lâche pinson. D'oser impudemment faire comparaison

yé

De mes épines à mes roses?

Moi de qui la fortune est proche des deux,

Que je vois sous moi toutes choies.

Et tout ce que je vois n'est qu'un point à nus yeux.

Non, non, servons Chrysanthe, et sans penser à moi. Pensons à l'adorer d'une aussi ferme foi

Que son empire est légitinu; Exposons-nous pour elle aux injures du sort;

Et il faut être sa victime En un si beau danger, moquons-nous de la mort.

Ceux que l'opinion fait plaire aux vanités. Font dessus leurs tombeaux graver des qualités.

D'où à peine un Dieu seroit digne ; Moi, pour un monument et plus grand et plus beau,"

fe ne veux rien que cette ligne :

« L'exemple des amants est clos dans ce tombeau. »

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