LIVRE 1V
Et la raison que je craignais toujours.
Des passions j'ai trop senti l’ivresse ; Porte la paix dans le fond de mon cœur :
Ton air serein ressemble à la sagesse,
Et ton repos est presque le bonheur.
Il est donc vrai, l'amour n’est qu’un délire! Le mien fut long; mais enfin je respire; Je vais renaître ; et mes chagrins passés, Mon fol amour, les pleurs que j'ai versés, Seront pour moi comme un songe pénible Et douloureux à nos sens éperdus.
Mais qui, suivi d’un réveil plus paisible, Nous laisse à peine un souvenir confus.
FLÉGIE. XI
Il est temps, mon Éléonore De mettre un terme à nos erreurs; Il est temps d'arrêter les pleurs Que l’amour nous dérobe encore.
Il disparait l’âge si doux, L’âge brillant de la folie; Lorsque tout change autour de nous, Changeons, Ô mon unique amie!
D'un bonheur qui fuit sans retour Cessons de rappeler l’image ; Et des pertes du tendre amour Que l’amitié nous dédommage.
Je quitte enfin ces tristes lieux Où me ramena l'espérance,
Et l'Océan entre nous deux
Va mettre un intervalle immense.
Il faut même qu’à mes adieux Succède une éternelle absence ; Le devoir m'en fait une loi.
Sur mon destin sois plus tranquille ; Mon nom passera jusqu’à toi:
Quel que soit mon nouvel asile, Le tien parviendra jusqu’à moi Trop heureux, si tu vis heureuse, À cette absence douloureuse, Mon cœur pourra s’accoutumer.
Mais ton image va me suivre ;
Et si je cesse de t'aimer,
Crois que j'aurai cessé de vivre.
ÉLEÉGIE XII
Cesse de m'affliger, importune amitié.
C’est en vain que tu me rappelles Dans ce monde frivole où je suis oublié:
Ma raison se refuse à des erreurs nouvelles.
Oses-tu me parler d'amour et de plaisir ?
Ai-je encor des projets, ai-je encor des désirs ? Ne me console point : ma tristesse m'est chère ; Laisse gémir en paix ma douleur solitaire.
Hélas! cette injuste douleur
De tes soins en secret murmure;
Elle aigrit même la douceur
De ce baume consolateur