‹ Poésies complètes de ParnyChapitre 13 sur 106 · CHANT SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHANT SEPTIÈME

ARGUMENT

Les dieux du paganisme font un dernier essai de leur puissance sur les mortels. L'Aurore, Neptune, Vénus et Jupiter n'obtiennent: que des dédains. L'Amour lui-même échoue. Histoire de Thaïs et d'Élinin.

Alour vivre heureux il faut cacher sa vie.

| Ne briguez point la gloire et les grandeurs;

Objets constants de la publique envie.

L’'aveugle sort dispense les honneurs ;

Mais quelquefois il se plaît à reprendre

Tous ses bienfaits, qu’en pleurant il faut rendre.

Simple en mes goûts, j'ai désiré toujours

L’obscurité d’un curé de village,

Qui, possesseur d’un riant ermitage,

Nonchalamment laissant couler ses jours,

Boit chaque soir, près de sa gouvernante,

Le vin fumeux qu’il recueille et qu’il vante;

| CHANT Vii | Et j'abandonne au vicaire de Dieu

Ses trois clefs d’or, ses fulminantes bulles, Son Vatican, son cardinal neveu,

Mais cependant j'aimerais cent fois mieux Régner dans Rome, et diriger les voiles

De ce bateau dont les papes heureux Firent depuis un corsaire fameux,

Que d’habiter par-delà les étoiles,

Placé par l’homme au nombre de ses dieux.

Tomber d’un trône est une énorme chute.

Soit ; mais du ciel ! quelle horrible culbute! Ils fs feront sans doute ces païens,

Déjà chassés des murs olympiens :

C’est vainement qu'ils tentent sur la terre De ressaisir leur puissance première.

| La jeune Aurore, au visage vermeil, Vient entr'ouvrir fe portes du soleil, Et son regard éveille la nature :

En rougissant elle répand des pleurs ;

Et les zéphyrs que sa présence épure

De ce trésor enrichissent les fleurs.

Jadis elle eut son hymne matinale :

Mais les mortels, tout entiers à Jésus,

Méconnaissant l’amante de Céphale,

. Baissent les yeux, et disent l’angelus.

Neptune, armé du trident redoutable, De l'Océan, soulève tous les flots ;

Et leur Abene aux tremblants matelots

Offre la mort, la mort inévitable.

Sur les vaisseaux les fougueux Aquilons,

Le peuple entier des vigoureux Tritons, Et Thétis même, avec les Néréides,

-Faisaient tomber des montagnes liquides.

Ses beaux mignons, ses nièces et ses mules.

Le dieu des mers criait dans son courroux:

« Priez Neptune, ou vous périssez tous. »

Sans l'écouter, ils invoquent la Vierge, Et dans leurs vœux lui promettent un cierge.

Elle sourit à ce présent nouveau, Se lève ensuite, et, craignant de mal dire, En rougissant elle dit: Qzos ego.

Les vents ont peur ; des flots la rage expire: Et les vaisseaux, que protége un ciel pur, Semblent glisser sur le liquide azur. .

Le roi des dieux veut effrayer la terre; D'un pôle à l’autre 1l roule son tonnerre, L'homme en effet pâlit à ce fracas; | Mais ua pater, quelques jets d’eau bénite, Le son sacré des cloches qu’il agite, Font reculer la foudre et le trépas.

Belle Vénus, vous étiez plus que belle Après l'instant qui vit naître l'Amour. | Avec douceur votre bouche immortelle | Baisa ses yeux qui s’entr'ouvraient au jour : Dans tous ses traits vous retrouviez vos charmes; Et vos genoux, de guirlandes couverts, Berçaient ce dieu, faible encore et sans armes, Mais qui bientôt maïtrisa l'univers.

Pour son sommeil les Grâces caressantes Forment un lit de myrtes et de fleurs ; 4 D'un frais zéphyr les ailes complaisantes | Pour lui du jour tempèrent les chaleurs.

Belle Cypris, sur ses lèvres de rose Vous voyez naître un sourire malin, | De l'avenir présage trop certain: | Sur votre bras sa tête se repose ; | Son pied s’agite, et sa débile main 1 Presse en jouant les lis de votre sein.

Ré die

Les immortels, instruits de sa naissance, Pour l’admirer descendirent des cieux:

Sur lui, sur vous, ils attachaïent leurs yeux, Leurs yeux charmés, et, dans un doux silence,

Ils souriaient au plus puissant des dieux.

Mais tout vieillit, ô reine d’Idalie !

L'homme a brisé cet antique tableau,

Qui de Zeuxis illustra le pinceau,

Et dont mes vers sont la faible copie.

Voici l’objet de son culte nouveau :

Un charpentier et sa moitié fidèle ;

Dans une étable au milieu du troupeau, Un peu de paille, et qui n’est pas nouvelle ;

Sur cette paille un panier pour berceau; Dans ce berceau le fils d’une pucelle ;

Près de ce fils le taureau menaçant,

L'’âne qui brait, et le bœuf mugissant ;

Sans oublier trois visages d’ébène,

Des bouts du monde arrivant hors d’haleine,

| Pour saluer le taciturne enfant.

Ces deux tableaux, malgré leur différence, Entr’eux pourtant ont quelque ressemblance ;

Vulcain, Joseph, inutiles témoins,

Ne font point fête aux deux aimables mères;

Et ces maris, qui boudent dans leurs coins,

Semblent surpris et honteux d’être pères. Momus enfin sur ce monde attristé

Veut de nouveau régner par la gaîté.

L'enfer est là, Momus ; et l’homme sage

Ne rit jamais dans un tel voisinage.

Le chapelet succède à des grelots ;

Et Jérémie a vaincu tes bons mots.

Quel changement ! quelles métamorphoses |

Ces jeunes fronts, jadis joyeux et fiers;

Qui s’entouraient de pampres et de roses, Tristes, baissés, de cendres sont couverts.

Le goupillon, qui lance une eau chrétienne, À remplacé le thyrse de Bacchus,

Et Mardi-Gras fait oublier Silène.

Loin donc, bien loin les festins de Comus :

Nous adoptons l’Abstinence au teint blême, Le Jeûne étique et le maigre Carême.

La beauté même, abjurant les plaisirs,

Au crucifix porte tous ses soupirs.

De blanches mains déroulent un rosaire.

Un joli sein, dont le doux mouvement Semble appeler les baisers d’un amant,

À ces baisers oppose un scapulaire.

Femme, dit-on, veut plaire et toujours plaire : La discipline outrage cependant,

Et sans pitié sur la dure on étend

Ces bras mignons, ces formes arrondies, Formes d'amour, autrefois si chéries, Qu'’adoucissaient les parfums onctueux,

Et qui foulaient un lit voluptueux.

Fuis, Ô Vénus! par un dévot caprice

De ta ceinture on a fait un cilice.

Grâces, fuyez : sévère est notre loi;

Elle proscrit vos leçons dangereuses ;

Et vous avez trois rivales heureuses,

La Charité, l’Espérance et la Foi.

Ainsi donc l'homme, imbécile et volage, Porte à Jésus son triste et plat hommage, Dit Jupiter : tel maître, tel valet.

Mais ces valets, bénissant l'esclavage, Vexés, battus, ne regimbent jamais:

De ces nigauds sans risque l’on se joue :

Tout leur est bon, et leur pieuseïjoue

Vient d’elle-même au-devant des soufflets, Pour les tyrans rien n’est aussi commode ; Et Constantin du système à la mode

Avec raison vante les agréments.

Grâce aux chrétiens, ce scélérat habile Sur le duvet goûte un sommeil tranquille.

Le sang d’un fils couvre ses bras fumants; Dans un bain chaud il étouffa sa femme ; Il étrangla les deux Licinius ;

Au chien vorace il livra les vaincus ;

Et les remords ne rongent point son âmel Et les pavots descendent sur ses yeux!

Il dort, le tigre, et les spectres livides N’agitent pas son sommeil ! et ses dieux Ne tonnent point! Volez donc, Euménides, Et tourmentez cet hypocrite heureux. »

Il dit : soudain ces déesses terribles, Joignant leurs cris, s’arment de fouets piquants, Fendent les airs, font siffler les serpents à Entrelacés sur leurs têtes horribles :

Et du coupable assiégeant le repos,

A la lueur des funèbres flambeaux,

En traits de sang lui retracent ses crimes, Et sous ses yeux font passer ses victimes.

Mais Constantin, calme et sans s’éveiller, Leur dit : « Trop tard vous arrivez, princesses. Il fut un temps où vos mains vengeresses

De ces longs fouets auraient pu m’étriller :

Ce temps n’est plus. De quelques peccadilles J'étais coupable, et les prêtres païens

N’'ont pas osé m’absoudre : les chrétiens Mont pardonné ces royales vétilles.

Ils ont fait mieux ; courageux et rusés,

Ils m'ont donné l’évangile et l’empire

Tous deux sont bons : c’est assez vous en dire :

Laissez-moi donc ; vos serpents sont usés. »

Sur l’homme encor le fils de Cythérée

Veut essayer le poison des plaisirs:

Du ciel il part, sur l'aile des zéphyrs,

Et comme un trait fend la plaine azurée.

Sur le chemin qui conduit au désert,

Un jeune couple à ses yeux se présente.

« Fort bien, dit-il, la fortune me sert.

Belle Thaïs, votre âme est innocente ;

Mais l'innocence aime sans le savoir,

Et quatorze ans plaisent sans le vouloir.

Vous, Élinin, sensible autant que sage,

De vos seize ans on pourra faire usage.

Sur vos coursiers, où fuyez-vous tous deux ?

Votre naissance au trône vous appelle ;

Pour vous d’hymen on prépare les nœuds ;

Mais de Jésus la doctrine nouvelle

Vous a séduits, et vous fuyez pour elle ;

Car vos parents, fidèles à leurs dieux,

Dans tout chrétien punissent un rebelle,

Fuir est trop peu; dans vos saintes ferveurs

Vous abjurez le monde et ses douceurs,

Et vous voulez, miraculeux ermites,

Du grand Pacôme égaler les mérites.

C’est votre plan : j'ai fait aussi le mien.

Un habit d'homme enveloppe vos charmes,

Jeune Thaïs, et je n’en dirai rien;

De la pudeur j'approuve les alarmes.

Mais votre voix féminine, et vos cris

A chaque pas de ce coursier rapide;

Vos pieds mignons de l’étrier sortis,

Et replacés par votre aimable guide;

De votre corps l'équilibre incertain,

ais À

Le

et di

Votre embarras et cette blanche main Qui se refuse à la flottante bride

Et de la selle a saisi le pommeau,

Tout vous trahit, et cet habit nouveau Aux curieux n’en imposera guère.

Voyagez donc, mais d’une autre manière.

Après ces mots, il pique du coursier Le flanc poudreux; moins rapide est la flèche ; Mais, en partant, sur l’herbe molle et fraîche Il a jeté son charmant cavalier,

De sa frayeur avec peine remise,

Thaïs se lève, et son âme soumise

Rend grâce au ciel, qui, prévoyant et bon, Avait pour elle épaissi le gazon.

Elle s’abuse en tenant ce langage;

De l'Amour seul ce miracle est l’ouvrage.

Pour éviter uu semblable danger,

Son compagnon avec elle partage

Sa selle étroite ; et ce groupe léger

Au petit pas se remet en voyage.

Mais Cupidon avait d’autres projets,

Et par degrés sa puissance maligne

Du Bucéphale affaiblit les jarrets.

Bientôt il bronche, et la belle se signe ;

I1 bronche encore, il fatigue la main

Qui le relève ; et Thaïs alarmée,

De négligence accusant Élinin,

Lui répétait d’une voix animée :

« La bride échappe alors qu’on est distraïit ; Si vous voulez, nous ferons un échange. »

Sans répliquer, le jeune homme discret Cède la bride, et de place l’on change.

L'Amour sourit ; le cheval en effet

Ne bronche plus, et Thaïs triomphait.

Elle est si simple encore et si novice !

En croupe assis, pour trouver un appui, Il fallait bien qu’Elinin malgré lui

Entre ses bras serrât sa conductrice ;

Il lui fallait croiser sa double main,

Non pas dessus, mais au-dessous du sein, Et sur ce cœur que l’innocence habite, :

Mais qui pour lors plus vivement palpite.

Pour être saint l’on a beau tout braver, Cette posture est douce, et fait rêver.

Nos voyageurs, qu’un trouble vague agite, Rêvaient beaucoup, et leur âme séduite Se complaisait dans ce fatal oubli.

Mais une croix sur la route placée

Frappe leurs yeux, épure leur pensée,

Et rend la force à leur cœur amolli.

« Notre projet, dit Thaïs, est louable ; Dieu l’inspira ; mais nous débutons mal.

Oui, nous péchons par un luxe coupable.

Vit-on jamais ermites à cheval ?

Allons à pied, mon ami; cette allure

Est à la fois plus modeste et plus sûre. »

A pied tous deux poursuivent leur chemin, Et sans s’asseoir marchent une heure entière. Lassés alors, dans un bosquet voisin

Ils vont chercher un repos nécessaire.

Pour eux l'Amour avait tout préparé :

Ils trouvent donc une épaisse verdure, Un lit de fleurs, du soleil ignoré,

Un frais zéphyr, un ruisseau qui murmure.

De pommes d’or l’oranger parsemé,

Le doux figuier et le melon timide,

De l'ananas le trésor parfumé,

Et le dattier qui porte un miel solide.

Ce lieu dut plaire au couple voyageur.

Thaïs s’assied, de fatigue affaiblie ; Et d’Élinin la main légère essuie Son joli front que mouille la sueur.

Les fruits divers qu’adroitement il cueille Sont présentés aux lèvres de Thaïs ;

Sa bouche ensuite en reçoit les débris.

Il prend enfin la verte et large feuille

Du bananier que baigne le ruisseau

En la creusant y retient l’eau captive;

Et sa compagne, à ses soins attentive, Boit, en riant, dans ce vase nouveau.

Témoin caché, de ses ruses nouvelles

Le dieu malin s’applaudissant tout bas, Veut qu’un dessert couronne leur repas, Et sous leurs yeux conduit deux tourterelles. Vous connaissez de ces oiseaux fidèles Les vifs transports, l’heureux roucoulement, Leurs jeux, leur grâce, et le frémissement Que les désirs impriment à leurs ailes,

Et leurs baisers si délicats, si doux, Baisers d'amour, trop imités par nous:

Le marbre même en les voyant s’anime.

Sans y penser, nos ermites naissants Suivent de l’œil ces oiseaux caressants,

Et par degrés leur abandon exprime

Ce qui pour lors se passe dans leur cœur.

Sans y penser, Thaïs avec langueur

Sur son ami nonchalamment penchée Prend une main qu’elle n’a point cherchée.

Sans y penser, le bras de cet ami

S'étend, se courbe, enveloppe à demi

Un corps charmant qu'avec douceur il presse.

« Bon | dit le dieu, j'ai vaincu leur sagesse.

Dans un désert, avant de s’exiler,

Il faut du moins apprendre à le peupler. »

Il se trompait ; d’une cloche voisine

Le son subit dans les airs retentit:

Ce bruit pour eux fut une voix divine,

Une lecon que leur cœur entendit :

Des voluptés ils repoussent l’image,

Et promptement s’éloignent du bocage.

L'Amour commande ; aussitôt l’aquilon

D’un voile humide a couvert l'horizon;

La nuit survient, et la pluie avec elle.

Ce contre-temps afflige notre belle.

Pour nous, hélas! le ciel est sans pitié,

Disait sa peur. Mais son guide fidèle

Rassure un peu son esprit effrayé,

De son manteau lui donne une moitié;

Conserve l’autre ; à son pied qui chancelle

Montre la route ; et pour les pas glissants,

Il l’enlevait dans ses bras caressants.

Pour eux enfin s'ouvre un gîte modeste.

L’hôte leur dit : « Une chambre me reste.

Elle est à vous. » Ils s’y rendent joyeux :

Mais un seul lit se présente à leurs yeux,

Et de Thaïs l'innocence murmure.

« Ne craignez rien, pour vous sera le lit,

Dit Élinin ; un siège me suffit. »

Et de Thaïs la pudeur se rassure.

Des vêtements qu’elle avait usurpés,

Et que la pluie a sur elle trempés,

Elle ne peut débarrasser ses charmes.

Il fallut donc, malgré quelques alarmes,

À son ami confier ce travail.

Pour leur vertu quelle épreuve pénible!

Abrégeons-la du moins, s’il est possible,

. En abrégeant cet amoureux détail.

La couche étroite a recu notre sainte, Et du sommeil elle attend les pavots.

Son compagnon, sans humeur et sans plainte, Va sur un banc chercher quelque repos.

| Mais Cupidon de nouveau les menace.

« À moi, Borée |! » Il dit : avec fureur ‘ Borée accourt des antres de la Thrace, | Et sans pitié souffle sur le dormeur.

Un simple lin le couvre, et la froidure

| Saisit bientôt ses membres délicats :

Il grelottait, et gémissait tout bas.

| Thaïs entend ce douloureux murmure.

| « Qu’avez-vous donc? vous souffrez, j'en suis sûre.» Transi de froid il ne pouvait parler. | | « Ah! sur ce banc j'eus tort de l’exiler :

Sur les coussins tandis que je repose, Il va mourir, et j'en serai la cause. »

Disant ces mots, du lit elle a sauté, | Et du jeune homme avec vivacité Touche le front, prend la main engourdie, Presse le sein ; ensuite elle s’écrie :

« Oui, sous mes doigts je sens battre son cœur. Viens, mon ami, des coussins la chaleur

En peu d’instants ranimera ta vie. »

Le même lit tous deux les a recus.

L’humanité n'est-elle pas sagesse ?

La belle donc dans ses bras demi-nus

Prend Élinin, et doucement le presse.

C'était ainsi qu’Abisag autrefois

Couchait auprès du plus sage des rois,

Et, sans pécher, réchauffait sa vieillesse.

Mais d’un ami réchauffer la jeunesse

Vaut mieux encor. Ce remède charmant

Sur le malade opéra promptemerit :

Il a repris sa force naturelle ; Bientôt s’y joint une force nouvelle.

« Oui, dit Thaïs, j'ai tremblé pour tes joürs. J’eus tort: le ciel nous devait son secours; Sa volonté traça notre voyage.

Dans le désert nous arrivons demain:

Nous choisirons chacun notre ermitagé, Notre cellule, et notre humble jardin.

De ton réduit le mien sera voisin:

De me quitter aurais-tu lé courage ? »

« Jamais, jamais, lui répond Élinin.

Deviens ma sœur, et je serai ton frère.

A mon salut Thaïs est nécessaire.

La solitude a, dit-on, ses dégoûts Et ses dangers ; contre eux unissons-nous ; Sans peine alors nous vaincrons les obstacles. Le même lieu, par nous sanctifié, Verra toujours notre tendre amitié, Notre ferveur, nos vertus, nos miracles :

Mourant ensemble, ensemble ensevelis, Au ciel encor nous resterons unis. »

Ainsi parlant, nos deux anachorètes Par amitié se tenaient embrassés ; Par amitié leurs bouches indiscrètes, Leurs fronts brûlants, et leurs seins oppréssés Se rapprochaient : une ivresse fatale Dans tous leurs sens allume les désirs :

Et de Thaïs l’haleine virginale, Et d’Élinin les innocents soupirs, sont confondus : la volupté timide, Et la langueur, et le baiser humide, Ouvrent déjà leurs lèvres. Par bonheur Pour eux, pour moi, pour le sage lecteur,

| CHANT VII 103 — — Un coq chanta : le fracas du tonnerre N’eût pas produit un effet plus certain.

Ce triple cri leur rappelle soudain

| Le reniement du coupable saint Pierre,

Et le remords que porta dans son cœur

Du coq hébreu le chant accusateur.

Sautant du lit, à genoux sur la pierre,

. Tous deux au ciel adressent leur prière, Et prudemment répètent sur leurs fronts Le signe heureux qui chasse les démons.

L'Amour chassé s'envole avec colère,

Et va gémir dans les bras de sa mère.

Muni d’un fer qu’il tourne adroitement, Tel un filou, qu’enhardit la nuit sombre,

Avec lenteur, sans bruit, tout doucement, D'un riche avare ouvre l’appartement, Écoute, avance, et se glisse dans l’ombre.

Déjà sa main touche le coffre-fort,

Et va... Jamais l’avarice ne dort; Et tout à coup, dans la chambre voisine,

A retenti la sonnette argentine :

Le voleur fuit, abandonnant cet or Qu'il veut saisir, et qu’il convoite encor.

Ou tel un loup sur la verte prairie

Voit deux agneaux nouvellement sevrés Mêler leurs jeux, goûter l’herbe fleurie, En folâtrant du troupeau séparés,

Et du taillis s’approchant par degrés ;

Du bois il sort, et sur eux il s’élance :

Mais aussitôt se montre le berger,

Branlant sa fourche et que son chien devance. Le loup surpris se dérobe au danger ; Laissant l’agneau, qui bondit avec joie, Rapide, il fuit dans les buissons touffus,

Entend de loin les bêlements confus,

Et sous sa dent mâche l’absente proie.

Veillez, bergers, veillez sur vos troupeaux.

Ne forcez point mes fidèles pinceaux

A retracer des images fâcheuses :

Et que jamais dans mes rimes heureuses,

Les loups adroits ne croquent les agneaux.

Page 1