‹ Poésies complètes de ParnyChapitre 16 sur 106 · UN PAPE · texte numérisé non relu

UN PAPE

Tuez ! tuez |! ils sentent l’hérésie.

GABRIEL

Dans les tourments ils perdront tous la vie.

Le bon Raimond pour eux s’arme et combat Vaincu par Rome, il vient en vrai coupable, Couvert de cendre, aux genoux d’un légat, De son péché faire amende honorable.

Prêché longtemps, et longtemps prosterné, Il est absous enfin, et ruiné.

O de l'Espagne honneur ineffaçable ?

C’est là surtout que la religion,

Dans ses fureurs, tranquille, inexorable, Des curieux fixe l’attention.

Des zélateurs ce n’est plus le courage Armé du glaive, et bravant le trépas ;

Ce ne sont plus des guerres, des combats, Où le danger commande le carnage.

Ici l’on tue avec sérénité ;

Le meurtre y prend un air de majesté.

Du doux Jésus les ministres tranquilles En longs surplis se rangent sur deux files.

Jugés par eux, de riches musulmans,

« De riches Juifs, leurs femmes, leurs enfants, Et des chrétiens soupçonnés d’hérésie, Chargés de fers, se traînent à pas lents.

On les enchaîne avec cérémonie Sur des bûchers par l’évêque allumés.

Du Te Deum l'hymne joyeux commence.

Le roi, la cour, et les dévots charmés, De leurs pareils rôtis et consumés Offrent l’odeur au dieu de la clémence.

Permettons-nous qu’ainsi l’on nous encense ?

JÉSUS-CHRIST

Avec l’ami qui prend nos intérêts Il ne faut pas regarder de si près.

GABRIEL

Ceux que l’on brûle enrichissent l'église ; Rien d'aussi juste, et Rome favorise

D’autres moyens plus vastes et plus prompts, Qui, de l'Europe assurant l'esclavage, Doivent donner aux simples moinillons Fermes, châteaux, fiefs et droit de cuissage. Un pauvre ermite arrive de Sion.

Du saint sépulcre il vante la puissance ;

Du saint sépulcre il prouve l'importance ; Du saint sépulcre il peint l'oppression.

Du saint sépuicre il fait naître l'envie,

Et pousse enfin l’Europe sur l'Asie, Braves, poltrons, citadins, villageois, Femmes, enfants, maîtresses, tous arborent Sur leurs habits la guerroyante croix.

Du signe heureux les fripons se dévorent.

Il rompt les fers, absout le malfaiteur,

De ses serments dégage un débiteur,

Dans l’avenir les péchés il efface,

Au ciel enfin il assure une place

Bonne et brillante une place d'honneur.

Mais aux Croisés l’argent est nécessaire :

Le riche donc au moine offre sa terre.

Pour quelques sous; et le moine rusé, Cédant enfin à sa vive prière,

En le volant se dit encore lésé.

Adieu, maisons, châteaux, tours et tourelles, Étangs, forêts, villes et citadelles ;

L'Église avide engloutit tout cela.

Mais tout cela devenait inutile.

L’Asie entière, à vaincre si facile,

Leur appartient de droit ; ils auront là, Non pas des fiefs, mais de vastes provinces Où de l’Europe ils porteront les lois ;

Les officiers y seront tous des rois,

Et les soldats y deviendront des princes.

Les jeux bruyants, les danses, les festins, Des troubadours les couplets libertins, Suivaient partout cette pieuse armée.

Que devançait au loin la renommée.

On s’enivrait après avoir jeûné ;

On priait Dieu, qu’on blasphémait ensuite ; On éventrait le peuple israélite ;

On rançonnait le chrétien consterné ;

Chaud de luxure on entendait la messe, Puis de la messe au pillage on courait :

Et sans égard pour l’âge ou pour l'espèce, On violait tout ce qu’on rencontrait.

Jérusalem est prise, autre pillage.

LE PÈRE | Voilà, je pense, un assez beau carnage.

Ces femmes-là, malgré leurs caleçons, Doivent trembler. On force les maisons; Par la fenêtre on jette ce qu’on tue Sur les coquins expirants dans la rue.

SAINT CARPION Se pourrait-il qu’on épargnâtles Juifs ?

SAINT GUIGNOLET

Non, dans leur temple on les brûle tout vifs.

GABRIEL De nos chrétiens voyez le cimeterre Chercher l'enfant dans le sein de sa mère.

LA VIERGE Quelles horreurs |!

LE PÈRE

Je les blâme, entre nous;

Mais des dévots c’est assez là l'usage.

GABRIEL

Sur la beauté tremblante à leurs genoux De leurs désirs ils contentent la rage, Puis dans son cœur enfoncent le couteau, Offrent à Dieu cette victime impure,

Et, tout souillés de sang et de luxure,

Ils vont pleurer sur le divin tombeau.

JÉSUS-CHRIST Ah ! je triomphe enfin. L'Europe entière

De bras et d’or pour longtemps s’appauvrit ; Mais mon sépulcre est libre, il me suffit.

LE PÈRE Déjà nos gens veulent à leur manière Organiser ce royaume nouveau.

Partout des fiefs ; de Cana le hameau, S’ennoblissant, devient châtellenie ; Capharnaïm est titré baronie :

Bonjour, bonjour, vicomte de Bethsem, Comte d’Hébron, marquis de Bethléem.

LE SAINT-ESPRIT O Mahomet! quel soufflet sur ta joue!

Du fier turban la tiare se joue.

GABRIEL

Elle fait mieux de la religion Sa politique agrandit le domaine.

Troublant l’Europe en prêchant l'union, Semant la guerre et la confusion, Des souverains elle est la souveraine.

Le serviteur des serviteurs de Dieu Commande en maître, et ce maître a des nièces, De grands bâtards, des mignons, des drôlesses, Dont l'entretien, au peuple coûte un peu.

JÉSUS-CHRIST Plaisant contraste ! autrefois sur la terre J'étais sans pain, et riche est mon vicaire.

. SAINT PIERRE Je me croyais habile ; mais, ma foi, Mes successeurs en savent plus que moi.

GABRIEL Remarquez-vous ce fameux Alexandre Qui de sa fille immolant tour à tour Les trois époux, dit: Je serai mon gendre ?

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Voilà du neuf.

LE PÈRE L'amour d’un pape est un terrible amour.

GABRIEL

À ces façons Rome est accoutumée.

Mes ses deux fils deviennent ses rivaux.

LE PÈRE

LA VIERGE

De crime quel chaos!

GABRIEL Entr’eux déjà la guerre est allumée.

L’un était duc et l’autre cardinal ; Le cardinal empoisonne son frère, Et sagement partage avec son père.

LE PÈRE Cette coquine est-elle bien ?

GABRIEL

Pas mal.

Or de Jésus la milice fidèle,

Prélats, abbés, chanoines, prestolets, Moines cloîtrés, tous, jusqu'aux frères lais, Imitent Rome, et s'amusent comme elle.

JÉSUS-CHRIT Et quels sont donc leurs plaisirs ?

GABRIEL

Des palais, Des vins exquis, des maîtresses fringantes, Le jeu, la chasse, et des courses fréquentes, Et des enfants à faire ou déjà faits.

Ces vins exquis, des fringantes maîtresses

Coûtent bien cher ; et, malgré leurs richesses,

Nos beaux messieurs sont gênés quelquefois.

Sur les péchés leur fertile génie Lève un impôt et quelques menus droits.

Leur bourse donc est de nouveau garnie.

Mais par malheur des commercants tondus Courent à Rome avec quelques écus Accaparer les papales sentences, Tous les agnus, toutes les iudulgences ; Puis aux pécheurs qu’épouvante l’enfer, Dans leur pays les revendent fort cher.

A cette fraude, à cet agiotage, Martin Luther pousse des cris de rage.

TOUT LE CLERGÉ Tuons, morbleu |! voici les protestants ; Point de quartier, tuons!

GABRIEL Il n’est plus temps.

TOUT LE CLERGÉ Tuons toujours |!

GABRIEL Deux cents ans de carnage Doivent, je crois, suffire aux amateurs.

TOUT LE CLERGÉ Oui, c’est assez si nous sommes vainqueurs.

GABRIEL Pas tout-à-fait ; l'Europe se partage Entre le pape, et Luther, et Calvin.

LA VIERGE Nous coûtons cher au pauvre genre humain.

UN CARDINAL De ces dégoûts un seul jour me console.

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