‹ Poésies complètes de ParnyChapitre 18 sur 106 · CHANT NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHANT NEUVIÈME

ARGUMENT

Minerve raconte cé qu'elle a vu dans les paradis de différentes nations. Les dieux du Nord viennent au secours des dieux païens,. Occupations nocturnes dans un couvent de femmes.

4 'URANT le jour, frileux et sédentaire, | Au coin du feu qu'ont attisé mes mains, Contre l'hiver j’exhale mes chagrins, Et mon ami sourit de ma colère, Le temps se passe en frivoles discours.

Mais quand la nuit, au milieu de son cours, Entre deux draps sagement me rappelle, Quand du sommeil la tranquille douceur - Dans tous mes sens se glisse avec lenteur.

Un songe heureux m’emporte sur son aile ; Je pars, je vole au bout de l’univers :

De Tavernier j'achève les voyages ; Ainsi que lui, de vingt peuples divers Je fais les mœurs, j'invente les usages ;

Otaïti me retarde un moment.

Sur le Japon je passe brusquement,

Je vois la Chine, et, traversant l’Asie,

Avec le jour j'arrive en Géorgie.

Arrêtons-nous un peu : femme et jolie

Ne font qu’un mot dans ce pays charmant ;

J'y veux rester mais mon guide m’entraîne,

Et dans Paris son aile me ramène.

C'était au ciel qu’il fallait me porter.

J'aurais suivi Minerve dans sa course ;

Et, du Midi voyageant jusqu’à l’Ourse,

J'aurais pu voir ce que je vais conter.

Voilà Minerve ; elle parle : on écoute:

« Grand Jupiter, etvous, dieux immortels,

Ou qui du moins jadis passiez pour tels,

A votre avis j'ai bien tardé sans doute ;

L’impatience allonge les instants ;

Vous jugerez si j'ai perdu mon temps.

Vers le midi d’abord j'ai pris ma course.

Les dieux du Nil, que j'ai vus les premiers,

M'ont fait accueil; mais ils sont peu guerriers.

Dans un combat quelle faible ressource

Qu'un bœuf Apis, des poireaux, un faucon,

Une cigogne, une chienne, un oignon !:

Au Sénégal je trouve une rivière.

Un arbre antique aux rameaux étendus,

Et des serpents de venins dépourvus.

Ces immortels n'étaient pas mon affaire.

Je tourne à gauche, et soudain j’aperçois

Un ridicule et grotesque assemblage

D'objets mêlés sans dessein et sans choix.

D'un peuple noir ils se disent l'ouvrage,

Dans ce pays chaque homme est créateur.

Lorsqu'un matin, d’une main diligente

Ouvrant sa hutte il reprend son labeur, Ce qui d’abord à ses yeux se présente Devient son dieu, son gris-gris, son sauveur : Durant le jour dans le ciel il le niche ;

La fin du ; jour est celle du fétiche.

Le lendemain autre opération,

Nouveau gris-gris, même adoration.

Pendant la nuit tout ce peuple est athée.

D'un prompt succès je m'étais trop flattée.

Cherchant partout, ne trouvant jamais rien, Enfin j'arrive à l’olympe indien.

Je comptais peu sur l’aîné des trois frères, Le grand Brama : l’emploi de créateur Ne permet point les combats sanguinaires.

Le bon Vichnou, dont le soin protecteur Conserve tout, déteste aussi les guerres.

Au seul Shiven j’adresse mes prières.

« De mon métier moi je suis destructeur, Me répond-il, et je m’en fais honneur.

Mais de Brama je connais l’insolence :

Tout irait mal ici dans mon absence.

Tu sais sans doute, ou bien tu ne sais pas, Qu'’au temps jadis il épousa sa mère ;

A lui Re d’une fille il fut père.

Un; Jour qu’au loin j'avais porté mes pas, A cette fille il trouve des appas,

Et la surprend dans un lieu solitaire.

Elle s’enfuit ; pour mieux courir après,

Il prend d’un cerfla forme et la vitesse ;

Il la poursuit à travers les forêts,

La joint, l’arrête ; et forçant sa faiblesse,

Il la viole. Il fallait le punir,

Et de ma nièce au moins venger l’injure à bon Vichnou n’y pouvait consentir ;

Tout châtiment répugne à sa nature.

Je m’en chargeai. Le drôle en ce temps-là Dressait en l'air cinq têtes bien comptées.

J'en arrache une, et dûment souffletées Je lui laissai les quatre que voilà.

Si je quittais les indiens domaines, Monsieur Brama ferait encor des siennes, Vichnou pourrait travailler avec fruit, Et réparer tout ce que j'ai détruit :

Je reste donc. Mon chagrin est extrême (Et cet aveu ne doit pas t’étonner) De ne pouvoir ensemble exterminer Tes ennemis, tes amis, et toi-même.

D'un tel discours je ne m’offensai pas ; Il était juste et dans son caractère.

Je repris donc ma route solitaire ; Vers le Japon je dirigeai mes pas.

Mon espérance y fut encor trompée.

De ce pays des singes sont les dieux. De leur laideur je fus d’abord frappée ;

Mais, à leurs traits accoutumant mes yeux.

Je saluai ces confrères étranges, A leur beauté je donnai des louanges, Et je finis par leur parler de nous.

Avec sang-froid ils m’écoutèrent tous.

Au dernier mot ils firent deux grimaces, Une gambade et trois sauts périlleux ; Puis, reprenant un air majestueux, Le plus âgé me dit : « Dans vos disgrâces Aucun de nous ne peut vous secourir ; Nous n'avons pas un instant de loisir.

Dès le matin au temple il faut descendre, Et rester là cloués sur notre autel Jusques au soir : c’est un ennui mortel.

CHANT IX 125 ER ne fi Par le sommeil nous laissons-nous surprendre, On nous secoue, on nous force d'entendre Des oraisons le refrain éternel,

Le dîner vient ; de plats on nous entoure,

Et de bonbons sans pitié l’on nous boure.

Il faut manger, ou le peuple dévot

Aux médecins livrerait aussitôt

Notre santé qu’il croirait affaiblie.

Voyez un peu quelle chienne de vie! »

En finissant la cabriole il fait,

Et d’un seul saut il descend sur la terre.

Je m'en ailai répéter ma prière

À d’autres dieux, mais toujours sans effet.

Dans un recoin Hrt les deux principes

Vieillis par l’âge et de faim languissants,

Je vis ailleurs deux objets indécents,

Tout enfumés de la vapeur des pipes,

n L'un masculin et l’autre féminin,

« Énormes, noirs, velus, affreux Eire Droits sur des pots ainsi que des tulipes.

Je ne pouvais rien offrir au dernier ; L'autre s’offrait à moi : je passai vite,

Et traversant un hémisphère entier, Au grand Odin je fis une visite.

"Là le succès surpassa mon espoir.

Odin nous aime. Il prend notre défense ; Suivi des siens sur mes pas il s’ayance :

Avec honneur il faut le recevoir. »

“Elle achevait ces paroles flatteuses ;

Et tout à coup des phalanges HoR Pas nes

Fondant du Nord, couvrent le firmament.

Le vif Heimdall les devance et les guide.

De cet Argus l’œil perçant et rapide

Devant Odin veille éternellement.

Du haut des cieux il voit, dit-on, sans peine Au fond des mers la perle se former; Sa fine oreille entend l’herbe germer, Et des brebis croître la douce laine.

Au large fer qui pend à son côté, A son front calme où siège la fierté, A ses sourcils, à sa haute stature, A sa démarche, à sa brillante armure, Au foudre énorme allumé dans sa main, On reconnaît le redoutable Odin.

Son vaillant fils, Thor, commande aux nuages, Son doigt puissant dirige les orages.

Il monte un char de panaches orné, Et par deux boucs rapidement traîné.

Ses gants de fer et sa lourde massue Des plus hardis épouvantent la vue.

Par lui lancée ainsi qu’un javelot, Dans le combat toujours l’arme terrible Frappe le but, et revient aussitôt. | Le loup Fenris, des loups le plus horrible, Qui doit enfin dévorer l'univers, Pour un seul jour a vu briser ses fers.

Admi:ez-vous les trois filles chéries Du fier Odin, les belles Valkyries ?

Des lances d’or arment leurs blanches mains; Blanc est leur casque, et blanche est leur armure, Et blancs encor sont leurs coursiers divins : Leur bras toujours porte une atteinte sûre.

Voyez plus loin, voyez ces autres dieux, Dont l'air féroce épouvante les yeux.

Voyez anssi cette foule innombrable, Robuste, étrange, altière, infatigable, | De combattants unis sous leurs drapeaux. | De ces guerriers le moindre est un héros.

CCR NT EL

Le faible a tort chez ces durs scandinaves :

Leur paradis ne reçoit que des braves.

On en bannit la grâce et les attraits

D'un sexe tendre, et formé pour la paix.

Là n'entre point le soldat sans courage Qui recula dans le champ du carnage, L’infortuné que la fièvre vainquit,

Nile vieillard qui succomba sous l’âge :

Malheur et honte à qui meurt dans son lit!

Au son guerrier des brillantes fanfares,

Les dieux païens en bataille attendaient.

Hunmiliés, entre eux ils répétaient :

Puisqu'’il le faut, honorons ces barbares.

Mais Jupiter fit un signe : on setut.

Odin approche ; on remplit son attente ;

Aux champs l’on bat, les armes on présente,

Et des drapeaux on donne le salut.

Très-satisfait, poliment il s’avance Vers Jupiter qui s’avançait aussi ; Et lui serrant la main: « Sois mon ami; Je suis le tien ; marchons en diligence ; Point de discours : demain, je t'en réponds, Dans ton palais ensemble nous boirons. »

Ce scandinave oubliait que le sage Boit sobrement et ne répond de rien.

Il se repose en vain sur son courage.

De notre foi digne et nouveau soutien, À ses serments Priape était fidèle.

Un prompt succès a couronné son zèle.

Sa voix prêchait l’obéissance aux grands, Aux chefs, aux rois, fussent-ils des tyrans.

Aussi les rois, et les chefs, et les grands, Favorisaient ses vastes entreprises.

De toutes parts s'élèvent des églises,

ER he AN NT TON

De saints châteaux, et de riches couvents.

Sur son autel tranquille et recueillie,

La ‘lrinité, dans un repos flatteur, S’applaudissait de l’humainé folie,

Et contemplait sa future grandeur.

Ce sont plaisirs que l’on nomme ineffables.

Avec Panther et quelques Saints aimables La Vierge alors discourait à l'écart.

Sur l'avenir on parlait au hasard.

Les yeux voulaient et ne pouvaient ylire Les lois, les mœurs, et les goûts clandestins Et les secrets des couvents féminins.

« Facilement je pourrais vous instruire, Leur dit Panther : de ces secrets piquants Que votre zèle à deviner s’applique,

Un joli songe, un songe prophétique,

M'a cette nuit occupé très longtemps.

Je crus entrer chez les Visitandines.

Minuit sonnait; sans doute après matines Les jeunes sœurs ont repris leur sommeil.

Je vais sans bruit de cellule en cellule.

Vous soupirez, belle et dévote Ursule ?

Qui peut ainsi causer votre réveil ?

Avez-vous vu le démon dans un songe?

Non, le démon ne fait pas soupirer.

C'était un ange, et je n'ose assurer

Que vous preniez quelque goût au mensonge :

Mais ces yeux bleus qui s'ouvrent à regret, Get abandon, cette molle attitude

Parlent assez ; de la béatitude

L'ange à coup sûr vous a dit le secret.

» N’écartez point, jeune et modeste Hortense, Le voile épais dont le poids vous offense ; Il est utile. Où va donc votre main?

J'un sein de neige effleurant le satin, Négligemment s’égare l’inconstante.

Moins sage encore. Arrêtez, imprudente, Et n’ôtez rien au trésor de l’amour :

Je ce trésor vous rendrez compte un jour.

à sur l’albâtre on voit naître l’ébène,

2t sous l’ébène une rose s’ouvrir ;

Mais jeune encore elle s’ouvrait à peine.

Jn joli doigt, qu’assoupit le désir,

£n l’effeuillant y cherche le Niaisié

” » Plus loin je vis la fervente Cécile :

Jn long roman charmeit sa longue nuit.

es voluptés ce brûlant évangile

La fait rêver, et l’enflamme, et l’instruit.

» Dans les ennuis d’une sainte clôture, z'art peut du moins remplacer la nature.

certain bijou, qui d’un sexe chéri

Jffre l’inage et le trait favori,

Sert de Zoé la langueur amoureuse.

Sur l’oratoire où Jésus est présent

fume déjà le lait adoucissant.

Poursuis Zoé ; sans risques sois heureuse.

es amants-là ne sont point indiscrets, Point négligents, et ne trompent jamais.

» Vous écrivez ! à qui donc jeune Claire ?

Lisons : « En vain mon inflexible père De mon bonheur interfompit le cours ;

Je fus à toi ; jy veux être toujours.

Au fond du cœur je garde ton image ;

De tes baisers j'y conserve le feu.

Esclave ou libre, aimer est mon partage; Tu seras seul et ma vie et mon dieu. ».

Infortunée | au moment où ton âme

Sur le papier épanche ses soupirs,

Une autre Claire à l’objet de ta flamme Vient d'accorder d’infidèles plaisirs.

» Combien Agnès de ces vierges diffère!

Un sommeil pur va fermer sa paupière ; Elle a fini sa nocturne oraison.

Du monastère Agnès est le modèle.

Tous les huit jours cette Sainte nouvelle De ses péchés fait la confession ; | Mais quel péchés | un innocent mensonge, Durant la messe une distraction,

Le mot d'amour prononcé dans un songe, Quelques regards jetés sur le miroir, Quelques soupirs échappés au parloir, Pensers confus touchant le mariage

À ses attraits pour jamais interdit,

Et quelque trouble, alors que son esprit De ce bonheur veut se faire une image.

Le confesseur, de ses doigts paternels, Forme le signe au démon redoutable, Puis en latin il absout la coupable

De ses péchés qu’elle croyait mortels.

» Dans ce couvent, s’il faut être sincère, Toutes les sœurs ne sont pas des Agnès; Mais à confesse on ne redit jamais Certains péchés; c’est assez de les faire.

» A l'amitié cependant on peut bien Les avouer ; et trois jeunes professes, Que j'entendis, dans un libre entretien Se confiaient leurs goûts et leurs faiblesses. L'une commence : « Hélas ! pour mon malheur J'aimais Florval ; et comme l’hyménée .

Dut à la sienne unir ma destinée,

Je cachais peu le penchant de mon cœur.

Il est si doux d’avouer que l’on aime!

Ce joli mot échappe de lui-même,

Et sur la bouche il vient à chaque instant.

Il plaît surtout à celui qui l'entend.

Oui, de Florval il redoubla l’ivresse.

À mes genoux tout à coup prosterné,

Il s'écria d’un ton passionné:

» Ô de mon cœur l'épouse et la maîtresse !

Dans le désir je languis et je meurs.

Me faudra-t-il, pour complaire à l'usage, Du seul devoir attendre ces faveurs

Qui de l’amour doivent être le gage? »

Je l’avoûrai, je ne répondis rien;

Et son discours me parut sans réplique.

De mon silence il profita trop bien.

Ingrat Florval ! imprudente Angélique!

Plaisir trompeur, et pourtant regretté | Je m’enchaînai par ces mêmes caresses Qui préparaient son infidélité.

Bientôt Florval retira ses promesses ;

Il me laissa l’amour et les remords.

Pour l'oublier je fis de vains efforts, Mais sans succès. De larmes abreuvée, Je pris le monde et moi-même en horreur, Et dans ce cloître où je fus élevée

Je vins cacher ma honte et ma douleur.

Hélas ! j'eus tort. On dit que sur son aile Le temps emporte et nos biens et nos maux; Oui le temps seul m’eût rendu le repos.

Et j'aurais pu remplacer l’infidèle. »

» Quelques soupirs terminent ce récit.

Thècle à son tour prend la parole, et dit:

« Mon aventure est assez singulière.

J'aimais aussi, car on aime toujours ;

À dix-sept ans qu’a-t-on de mieux à faire ?

Rien, si ce n’est d'épouser ses amours.

Ce mieux pourtant déplaisait à mon père.

Pour le fléchir mes pleurs coulaient en vain. De sa rigueur je ne sais point la cause,

Mais à Nelson il refusa ma main.

Moi je jurai qu’il aurait autre chose.

Je tins parole. « 11 nous reste un moyen, Dis-je à Nelson, un seul; que ton amante Devienne mère ; alors il faudra bien

Qu’à nous unir ma famille consente. »

D'un tel discours il parut enchanté ;

Et ce projet soudain exécuté,

Le fut si bien, qu’une taille moins fine Trahit bientôt ma flamme clandestine.

A cet aspect, mon père furieux,

Loin de hâter un hymen nécessaire,

Avec dépit m'éloigna de ses yeux.

Cinq mois après vainement je fus mère.

Dans ce cachot son injuste courroux Ensevelit mes penchants trop faciles,

Mes dix-huit ans désormais inutiles,

Et ces attraits dont l'empire est si doux. »

« Des miens encor je n’ai pu faire usage, Dit sœur Inès, mais mon jeune cousin

Y pourvoira peut-être dès demain.

Beau comme un ange, il en a le langage. Pour lui souvent je descends au’ parloir ; J'aime à l'entendre, et surtout à le voir.

Ses yeux charmants, où le désir pétille, Semblent toujours se plaindre et demander :

Et quelquefois j'ose tout accorder.

Vaine faveur ! l’inexorable grille. 1 S’oppose à tout, et défend le plaisir.

Nous y touchons, sans pouvoir le saisir.

CHANT IX 133 Mon ami veut. mais il veut l'impossible.

Enfin hier, en déplorant son sort, Cet insensé me dit avec transport:

__ À mes tourments si vous étiez sensible, Si vous m’aimiez ! — Eh bien si je t’'aimais ? — Non, chère Inès, vous n'oserez jamais ; Tout vous étonne, et vous craignez Sans cesse.

Voyons. — Un mur entoure le jardin ;

Pour le franchir il faut un peu d'adresse;

J'en ai beaucoup. — Imprudent quel dessein!

Et vous m'aimez ? — Peux-tu bien entreprendre … — Oui je peux tout, pour aller jusqu’à toi.

— Mais au jardin je ne saurais descendre ;

Et les verrous qui se ferment sur moi

T'arrêteront. — Laisse de la fenêtre

Tomber deux draps attachés bout à bout.

— Risquer tes jours! — L'amour est un grand mai- Charmante Inès, et je réponds de tout. [tre,

Par ce discours, par sa persévérance,

Il a vaincu ma longue résistance, .

Et j'ai dit oui. Demain donc il viendra.

Dieu ! quel moment! De tout ce qu'il fera Je vous promets l’entière confidence. »

» À demain donc, Inès car je prétends Du rendez-vous entendre aussi l’histoire.

J'avais pensé que la jeune Victoire Plus sagement occupait ses instants.

J'entre, et je vois une cellule étroite,

Un oratoire également orné,

Un Christ à gauche, une Vierge à la droite, Un bois grossier en table façonné,

Un lit sans plume au sommeil destiné,

Au sommeil seul : Victoire est si modeste.

Un homme arrive ; Ô vengeance céleste !

Anges discrets, vierge du paradis, Détournez-vous, fermez vos yeux bénis.

À femme jeune et sûre de ses charmes

La nudité ne cause point d’alarmes.

Le voile tombe ; il laisse dispersés

De longs cheveux bouclés par la nature, Et que le fer n’a jamais offensés.

Dieu ! que d’attraits sous la toile et la bure! Jamais Vénus dans les bras d’un amant

Ne fut plus tendre et plus ingénieuse.

La volupté, tranquille et paresseuse, Prend chez Victoire un air d’'emportement.

L’entendez-vous ? « Innocentes faiblesses!

O de l’amour ineffable douceur |

Ange du ciel, ange de mon bonheur.

Le paradis ne vaut pas tes caresses. »

» Dans ce couvent c’est en vain qu’il fait nuit, Et de vingt sœurs pas une ne sommeille.

Luce dormait, la voilà qui s’éveille,

Et chez Thérèse elle arrive sans bruit.

Pour quel dessein ? Ces compagnes fidèles Veulent sans doute échanger leurs secrets ?

Non, le silence est observé par elles,

Mais un seul lit a reçu leurs attraits.

L'une à la fois et se tait et soupire;

D'un sexe absent l’autre usurpe l'empire.

Voilà leurs corps dans un groupe charmant, Leurs jolis bras enlacés mollement,

Leurs seins pressés qui s’enflent avec peine. Le fol espoir, la vive émotion,

De leurs baisers la douce illusion,

Hâte ou suspend leur amoureuse haleine. , La volupté les trompe tour à tour ;

De vains désirs leur ame est consumée,

Et quelquefois d’une bouche enflammée Sortent ces mots. Change mon sexe, Amour. Couple insensé, puisque dans la retraite Avec ses sens on emporte son Cœur, Puisqu'on soupire, et puisque du bonheur On cherche encore une image imparfaite, Brisez vos fers, cherchez loin des autels Le bonheur même et les baisers réels.

»y De mes conseils Célestine profite.

Depuis deux ans dans ce cloître elle habite.

Le jeune Elmon, qui la chérit toujours, Par ses écrits à la fuite l’engage.

Belle et sensible, au matin de ses jourss De sa prison elle haïit l’esclavage :

Elle fuit donc. De sa chambre elle sort, Pâle de crainte et retournant la tête.

Au premier pas elle tremble et s’arrête Pour écouter : Non, dit-elle, tout dort; Puis elle avance et retient son haleine.

Dans la longueur du corridor obscur, Pour s'appuyer sa main cherche le mur, Et sur l’orteil son pied se pose à peine.

Elle descend l'escalier tortueux.

Ce fer léger, que l’art industrieux Faconne exprès pour aider le mystère, Ce fer proscrit est souvent nécessaire.

De la serrure il tourne les ressorts

Sans aucun bruit, sans bruit on le retire ; Sur ses deux gonds la porte roule alors, L'amour triomphe et la pudeur soupire.

Un mur épais entoure le verger ; Elmon y place une échelle propice ; Jusqu’ au sommet il parvient sans danger ; Puis du sommet adroitement il glisse,

Et l’espalier qui s’étendait sous lui

Prête à ses pieds un favorable appui.

À terre 1l saute et cherche son amante.

Elle arrivait incertaine et tremblante

En revoyant l'objet qu’elle a pleuré,

Elle rougit et jette un cri timide,

Tombe sans force, et sur la terre humide Penche aussitôt son front décoloré.

Le jeune Elmon la prend évanouie,

Et la soutient dans ses bras caressants.

Ses pleurs, sa voix, ses baisers renaissants, Avec lenteur la rendent à la vie.

Par des soupirs faiblement entendus

Elle répond à cette voix chérie,

À ces baisers si doux et si connus.

Son sein baigné de larmes étrangères S’enfle et palpite ; elle ouvre ses paupières, Lève les yeux, regarde son amant,

Et dans ses bras retombe mollement.

« Ne tardons plus, dit Elmon, le temps presse. » Puis vers le mur il conduit sa maîtresse, Sur l’espalier place son pied tremblant, Guide ses mains et soutient sa faiblesse, Jusqu'au sommet l’énlève avec adresse, Fixe l'échelle, et sans risque descend.

Leurs pas alors deviennent moins timides.

Un char traîné par six coursiers rapides Les attendait ; ils y montent joyeux.

Avec plaisir je les suivais des yeux.

Le char s'éloigne et roule vers la Suisse :

Dans ce pays l’hymen les unira.

Que Dieu vous garde, et qu’amour vous bénisse LM

Criai-je alors : ce cri me réveilla. »

ARGUMENT

Combat général. Bravoure de saint Joseph. Épouvante et fuite

e Jésus-Christ. Sac du Paradis. Situation tres-critique de la lierge et de la Trinité. Arrivée de saint Priape, et triomphe du

bristianisme. Épilogue, fin du monde et fin du poème.

pre Sous pigeon, ma piété tremblante 4624) Se plaint à vous de vos propres bienfaits. Pourquoi toujours à mes pinceaux discrets Présentez-vous quelque image galante ?

Je l'ai quitté, ce pays des amours,

Pays charmant, malgré tous ses orages, Pays des fous envié par les sages,

Où j'ai perdu la moitié de mes jours.

Il part ainsi l’homme qu’un sort contraire Force à voguer vers un autre hémisphère :

Un vent léger que le Nord a produit

Vient arrondir la voile déployée ;

La mer écume, et la terre qui fuit

A l'horizon semble déjà noyée :

En soupirant il lève encore sa main Pour saluer le rivage lointain, Et gardera dans son âme attendrie Un doux regret pour sa douce patrie.

Au seul repos je restreins mon bonheur.

Voudriez vous réveiller dans mon cœur Des souvenirs que ma raison redoute ?

Voudriez-vous me tenter ? Non, sans doute.

Dictez-moi donc de ‘plus sages accords ; Laissons en paix les vestales chrétiennes ; Et, pardonnant à leurs saintes fredaines, Du sombre Odin repoussons les efforts.

Notre avant-garde occupait la frontière, Et du matin récitait la prière, Quand les païens lui tombent sur les bras.

À leur retour on ne s’attendait pas.

Chacun pourtant fait bonne contenance ; Au pas de charge on s’ébranle, on avance.

Mäis à l'aspect de ces fiers ennemis, De ces géants que le Nord a vomis, Aux longs sourcils, à l’œil creux et sauvage, Nés dams les bois, durcis par les hivers, Et d'acier brut grossièrement couverts, Nos gens en vain rappelaient leur courage.

Surpris, tremblants, et pâles de terreur, Ils se disaient : Allons, n’ayons pas peur.

Bientôt après on fuit à toutes jambes; Jamais poltrons ne furent plus ingambes. De notre armée ils rejoignent le gros, Font volte-face et semblent des héros.

Le grand Michel sourit de leur vaillance:

Odin arrive, et l’action commence.

Or, dites-nous, Esprit inspirateur, Qui le premier sut renverser son homme.

Ce fut Joseph. Pourquoi rire, lecteur ?

Ce fut Joseph lui-même, et voici comme.

-On le voyait, de son rabot armé,

Sortir des rangs; montrer son poing fermé, Puis sur ses pas reculer au plus vite.

Un Scandinave, à la fin irrité De son audace et de sa lâchcté, Sur le pauvret court et se précipite.

Le bon Joseph s’était apparemment Laissé conter, et croyait fermement, Que l’on échappe à l’ours le plus farouche, Lorsque par terre à plat ventre on se couche: Il s’y jeta, disant ce fameux han Qui n’est qu’à lui, qu’on a mis en bouteille, Et dont l’Egiise honore la merveille.

L'autre, emporté par son rapide élan, Du pied le heurte, et trébuche, et culbute Dix pas plus loin : Joseph, pendant sa chute Se relevant, sur lui fond aussitôt, Et sur ses reins promène le rabot.

L'ange Uriel, dont la voix l’encourage, S'écrie alors : « Ce début glorieux De la victoire est pour nous le présage.

Marchons, chrétiens, exterminons ces dieux. » Il marche donc, et sur sa tête altière L’Olympien lance un foudre vengeur.

Ce foudre est vieux ; de sa flamme première À peine il reste une faible chaleur ; Mais cependant divine est sa nature; Mais il partait d’une main ferme et sûre; Mais il est lourd, et s’il ne brûle pas, Il peut du moins casser têtes et bras.

L'ange étendu sur la céleste arène Sans mouvement, sans pouls et sans haleine,

A. l’hôpital fut soudain emporté.

Cet accident, ici-bas ordinaire, Des fanfarons rabattit la fierté :

Un Oremus leur semble nécessaire ; Et Raphaël s’écrie avec humeur :

« Vous faites bien d’invoquer le Seigneur ; Mais le Seigneur, qui vous croyait plus braves, Vous répondra: Païens et Scandinaves Seront vaincus si vous avez du Cœur. »

Sur ce propos un second foudre arrive, Qu'on destinait sans doute au général :

Il parle encore, et le carreau fatal, Rasant ses yeux, de la clarté les prive.

Voilà nos gens qui tremblent derechef.

Quelqu'un alors leur dit: « La chose est triste ; Mais un moment nous rendra notre chef.

Vous savez tous qu’il est bon oculiste. »

A l'aile droite on se défendait mieux.

De Gabriel la bravoure tranquille Y soutenait un combat difficile.

Thor sur son char se dresse furieux, Et fait voler sa massue invincible :

L’Ange l’évite en inclinant son front; :

Elle revient, mais notre Ange est plus prompt: Son bras nerveux décharge un coup terrible Sur l’un des boucs au timon attelés.

Le feu jaillit de sa corne divine; ‘ Saisi d’effroi, de douleur il piétine, Heurte le char dans ses bonds redoublés, Se jette à gauche, et, toussant à voix forte, Son compagnon et son maître il emporte.

Le loup Fenris, l'aigle de Jupiter, Dans ce combat d’éternelle, mémoire A nos dépens se couvrirent de gloire. .!

L'un dévorait. L'autre plane dans l'air ;

De temps en temps il fond comme un éclair Sur nos héros : son adresse est extrême, Et vainement on voudrait regimber ;

Puis il remonte, et laisse retomber

Sur chaque tête, à l'endroit du baptême, Les casques lourds qu’il enleva lui-même.

Sur leurs coursiers les trois filles d’Odin

D'une aile à l’autre allaient avec vitesse, Caracolant et combattant sans cesse.

Malheur à ceux qui barrent leur chemin | Les lances d’or à dix pas les renversent ; Les bataillons sous leur bras se dispersent ; Mais Gabriel de loin s’offre à leurs yeux:

Tranquille et fier, beau, brillant, radieux, Cet ennemi leur paraît digne d'elles.

Un triple coup frappe son bouclier ;

Un autre suit; de l'élastique acier

Qui retentit sôrtent mille étincelles.

L'Ange étonné recule quelques pas,

En souriant remarque leurs appas,

Et dit ensuite : « Avec trop d'avantage Vous m'attaquez, et de votre courage

En ce moment d’autres pourraient douter.

… Sur ces chevaux vous n'avez rien à craindre ; … Je suis à pied, je ne peux vous atteindre.

A vos efforts si je sais résister,

Que dira-t-on ? que devient votre gloire ?

Si vos coursiers vous donnent la victoire, Un tel triomphe a-t-il de quoi flatter | Voyons pourtant, et gardez-vous de croire Qu’ici je tremble : on ne refuse pas

D'être battu par d'aussi jolis bras. »

Non, attendez, et nous allons descendre,

Dit Gondula, sensible à ce propos :

Et les trois sœurs sautent de leurs chevaux ; Et Gabriel songeait à se défendre ; Mais tout à coup il s'arrête et reprend :

« Ce sacrifice, entre nous, n’est pas grand.

Je n’ai sur moi qu’une robe très-fine ; Un dur acier couvre votre beau corps.

Pourquoi gêner cette taille divine ?

Dégagez-la, nous combattrons alors. »

Ces mots adroïts qu’il prononce avec grâce, Et dont le sens est écrit dans ses yeux, Font beaucoup rire, et n’en valent que mieux. La grâce est tout, avec elle tout passe, « 1 a raison, » dit la vive Rista.

On rit encore, et l’armure on ôta.

Quel doux moment | la transparente gaze Laisse admirer à l’Ange connaisseur, De mille attraits la forme et la blancheur.

Muet, l'œil fixe, il semblait en extase.

Filles d’Odin, redoutez ce lutteur.

« Mais allons donc, et mettez-vous en garde, » Dit Gondula d’un air malin et doux.

L'Ange répond: « Dès lors qu’on vous regarde Il faut céder, la victoire est à vous.

Comment peut-on lever sur tous ces charmes Un fer tranchant, les blesser, les meurtrir, Lorsqu'on voudrait de baisers les couvrir ? Point de combat, ou prenons d’autres armes :

Luttons plutôt. » Nouvel étonnement, Nouveaux coups d'œil, nouveaux éclats de rire; Et Gondula répète : « 11 est charmant ; À sa demande il faudra bien souscrire ; Je veux le vaincre, il n'importe comment. »

À l'aile droite à lutter on s'apprête ;

A l’aile gauche on criait au secours,

Et vers le centre on se battait toujours.

Le grand Michel avait Odin en tête,

Et résistait : c’est tout dire en deux mpts.

Ce général monte un coursier rapide.

Son fier maintien, son courage intrépide De ses soldats font presque des héros.

Odin frémit de honte et de colère ;

Et brandissant un long épieu pointu,

Qui lui paraît-une paille légère,

Sur son rival il fond comme un tonnerre Dont le fracas au loin est entendu.

L'Ange s'incline ; et l’arme meurtrière, De son beau casque emportant le cimier, Frappe à l'épaule un innocent guerrier Qui par malheur se trouvait là derrière :

C’est saint Thomas. Sur le parquet d’azur, Le ventre à l’air, ce vénérable apôtre Tombe aussitôt, disant : Il est bien dur Dans un combat de payer pour un autre!

Au même instant le redoutable Odin

Tire son glaive, et Michel qu’il menace, D'un coup heureux entamant sa cuirasse, De sa peau dure écorche le chagrin.

Le dieu sourit, et sa riposte est prête.

Si rudement tomba l’acier fatal,

Qu'il pourfendit et le casque et la tête, Le cavalier, la selle et le cheval.

Les deux moitiés séparément tombèrent ; Les deux moitiés soudain se rajustèrent ; Mais la douleur fait succomber Michel, Et d’un pas faible il rejoint Raphaël.

Quel contre-temps ! sa chute et sa retraite De ses soldats annonçaïient la défaite.

Pour s'échapper chacun formait son plan.

Sauve qui peut! crie alors un quidam.

Tous le pouvaient ; la déroute est complète.

Du paradis observant tout cela,

Le saint Trio craignit pour son empire.

« Va, dit soudain le vénérable Sire, |

Cours, mon cher fils, et prends ces foudres-là.

En rechignant Jésus prit le tonnerre,

Et dépouilla d’un mouton débonnaire

Les traits heureux : sur ses membres bénis

De blanc limon il déploie un surplis ;

Son cou divin s’entoure d’une étole ;

Il élargit sa brillante auréole,

Grossit sa voix, raffermit son maintien,

Marche à grands. pas, bref, il était très bien.

Ce nouveau chef, qui doit être invincible,

Rend aux chrétiens l’espoir et la valeur ;

Le plus poltron se croit déjà vainqueur.

Jésus, armé de la foudre terrible,

Tourne la tête et la lance au hasard :

Soudain Heimdall est couché sur l’arène.

Ce premier coup l’anime ; un autre part:

Du grand Odin il brise l’étendard,

Et de héros renverse une douzaine.

Le dieu piqué se retourne vers Thor :

« Cours, et punis cet abbé téméraire.

Son père ici ne s'offre pas encore ;

Fils contre fils, tu vaincras, je l'espère ; Entre tes mains je remets mon tonnerre. »

Le vaillant Thor, de plaisir transporté,

Vole au combat ; et d’un autre côté L'on voit aussi Jupiter qui s’avance.

Des attributs de leur triple puissance Ces fiers rivaux s’entoutent à la fois.

Les vents fougueux accourent à leur voix;

De toutes parts s’assemblent les nuages,

Les tourbillons précurseurs des orages,

Et les frimas enfants des noirs hivers,

En même temps se heurtent dans les airs

Le chaud, le froid, et le sec, et l’humide,

La blanche neige, et la grêle rapide,

Les flots de pluie, et le givre perçant,

L'obscurité, l'éclair éblouissant,

Les feux follets errant dans l’atmosphère,

Et les éclats de ce triple tonnerre

Que prolongeait l’écho retentissant.

L'homme, étonné d’un désordre semblable,

Se cache, et dit : Il fait un temps du diable. Jésus alors, certain de son pouvoir,

Se croit vainqueur ; et, dans ce doux espoir,

Par un sourire aux païens il insulte.

Mais au milieu de cet affreux tumulte,

Qui dans le ciel ramenait le chaos,

Sur lui soudain fondent ses deux rivaux :

Et déjà même, aux foudres insensible,

L'Olympien, impétueux, terrible,

Tendait le bras pour le prendre au collet.

Notre Sauveur à ce geste frissonne ;

Son front pâlit, la force l’abandonne ;

[1 fuit : que dis-je ? en fuyant il volait.

Près de son père il retourne au plus vite ;

Et, reprenant sa forme favorite,

Triste, honteux, de chagrin il bêlait.

Lorsque son Dieu prend la fuite, sans doute

L'homme chétif a droit d’en faire autant.

Gabriel seul aurait pu d’un instant

De nos soldats retarder la déroute ;

Mais autre part on a su l'arrêter.

Vous occupiez le plus beau de nos Anges,

Filles d'Odin; et, sans vous en douter,

En l'occupant vous battiez nos phalanges.

Tout fuit, tout cède au vainqueur courroucé.

D'un saut rapide il franchit le fossé

Que fraîchement avait creusé la crainte;

Du paradis il inonde l'enceinte ;

Le sanctuaire est aussitôt forcé.

O honte ! 6 crime, on rosse les Puissances,

On jette à bas six mille Intelligences

Qui figuraient dans les processions ;

De leurs gradins les Trônes on renverse ;

On foule aux pieds les Dominations,

Et des Vertus le troupeau se disperse.

Du saint Trio les gardes résistaient,

Et d’une main tenant la balustrade

Par de grands coups de l’autre ils écartaient

Les insolents qui tentaient l’escalade.

Mais l’on empoigne et l'on jette à leurs nez.

Devinez quoi ! les têtes chérubines

Aux frais mentons, aux lèvres purpurines,

Que dans un coin trouvent ces forcenés.

La garde fuit; à l’autel on fait brèche:

Et l’on arrive à ces esprits divins

Qui jour et nuit brûlent sur leur bobèche;

Dessus l’on souffle ; adieu les Séraphins.

En attendant, lecteur, qu'on les railume,

L'aigle s’abat sur le tendre pigeon

Qui s’enfuyait, le grippe sans façon,

Et dans les airs il fait voler sa plume.

Le Saint-Esprit qui m'inspire prétend

Qu'il eut grand’peur dans Ce critique instant. Le loup Fenris du beau mouten s'empare.

Assez souvent tu te laisses croquer,

Criait le monstre: et sous sa dent barbare Les os divins commencçaient à craquer.

I faut tout dire. Odin, qui sur son siège Voyait la Vierge immobile de peur, Vers elle étend une main sacrilège, Jure par F, et, pour comble d’horreur, Il ajoutait : « C’est le droit du vainqueur ; Et vous cachez en vain, belle Marie, Ce que vos Saints nomment l’ignominie. »

Voici bien pis. Le Père, en pâlissant, Pour s'échapper de son trône descend :

Mais Jupiter, l’arrêtant par la manche, Saisit de plus sa barbe longue et blanche.

«N'arrachez pas, n’arrachez pas, morbleu !

Dit le pater. Écoutez ; je tiens peu À mon autel, à l’encens qu’on me donne, Et sans regret je vous les abandonne :

Mais Laissez-moi ma barbe, au nom de Dieu | » L'autre sourit ; et d’un effort coupable.

Il secouait ce menton adorable.

À cet excès d’abomination, Complète fut la désolation.

Tous les chétiens prosternés en silence, À demi morts, attendaient leur sentence.

Mais un bravo mille fois répété Se fait entendre ; on voit soudain paraître Un animal, que l’on croit reconnaître, Coiffé d’un froc, de laine empaqueté, Les reins serrés d’une blanche ficelle, Montant à pic vers la voûte éternelle, Et dans les airs par six Anges porté; C'était Priape : il dit d’une voix forte :

.« Paix là, faquins ! à quoi bon ces combats ? Ici l’on plaide, et l’on juge là-bas.

L'homme a jugé : bien ou mal, il n'importe.

De Constantin voici l’édit fatal.

Dès aujourd’hui, païens, on vous supprime.

Cédez l’Olympe à cet heureux rival, De tous vos droits héritier légitime, N’en croyez point au reste mon rapport ; Baissez les yeux, et voyez votre sort. »

Il n'avait pas menti; sur notre terre S'exécutait la sentence sévère.

En ce moment de ces pauvres paiens On renversait les temples, les statues :

Au préalable on confisquait leurs biens, On insultait leurs prêtres dans les rues; Et ce seul cri retentissait dans l'air:

Vive la croix ! au diable Jupiter!

A l’évidence il fallait bien se rendre.

Le dieu du Nord, l'aigle et le loup Fenris, Au même instant lâchent ce qu’ils ont pris, Ce qu'ils serraient. Odin, sans plus attendre, En les sifflant rappelle ses soldats, Et fier encore marche vers ses états.

La forte main, cette main si coupable Qui secouait le menton du Seigneur, Du moindre effort tout à coup incapable, Mollit et s'ouvre, et tombe avec langueur.

Des autres dieux semblable est l’aventure :

Paralysés, faibles, tremblants et doux, Sans résistance, et même sans murmure, Sur le Parnasse ils dégiingolent tous.

Ainsi finit cette guerre funeste.

Elle avait mis nos bons Saints sur les dents. La paix revint au Charenton céleste, Et les mortels disaient : Il fait beau temps.

Page 1