‹ Poésies complètes de ParnyChapitre 25 sur 106 · JÉHOVAH · texte numérisé non relu

JÉHOVAH

Il faudra payer sa douceur.

Homme ingrat, et vous sa complice,

Vous, dont l’équivoque rougeur

Et dont le petit air boudeur

Semblent m’accuser d’injustice,

Sortez de res heureux jardins,

Sortez sans détourner la tête,

Sortez donc; ce séjour honnête

N'est pas fait pour des libertins. »

À cette verte réprimande

Il ajouta ce mot dernier :

« À propos je vous recommande

De croître et de multiplier. »

Sexe charmant à votre empire

Insensé qui s’opposera.

Êve elle-même vous légua

Le don de plaire et de séduire.

Aux lèvres de son jeune époux,

Lorsqu’en riant sa bouche humide

Offrit dans un baiser timide

Le fruit qu’elle rendait si doux,

Malgré la menace cruelle

D'un maitre qui savait punir.

Il voulut se perdre avec elle,

NI

Avec elle il voulut mourir.

Maudit par son juge sévère, Sans secours errant sur la terre, Il disait avec un souris :

« Eve, tu m'aimes, je t'adore, Et le baiser nous reste encore; Crois-moi, voilà le paradis. »

O du ciel profonde sagesse | À la honte de notre espèce, Le premier-né du genre humain Fut un brigand, un assassin.

Caïn, teint du sang de son frère, Maudit de Dieu, n’y pensant guère, Au loin habita d’autres champs.

Il les peupla ; car les méchants, Race prolifique et féconde, Savent peupler ce triste monde Bien mieux que les honnêtes gens.

Soit caprice de la nature, Soit faveur d’un climat heureux, Ses enfants d’énorme stature En firent de plus vigoureux.

La terre, de fruits appauvrie.

Légèrement les nourissait.

Force et paresse, comme on sait, Vont très-souvent de compagnie :

Margeant beaucoup, travaillant peu, Ces messieurs pourtant voulaient vivre, Et devinrent, dit le gros livre, De fameux chasseurs devant Dieu.

Ils s'emparèrent des montagnes, Des cavernes et des forêts, Et leurs pieds n’écrasaient jamais Le gazon des vertes campagnes.

D’Abel les enfants plus mignons Subsistaient d’une autre manière :

Ils habitèrent les vallons

Arrosés par une onde claire;

Leur adresse éleva les toits ;

Leurs troupeaux couvrirent les plaines :

Libres dans leurs riches domaines, Ils étaient tous bergers et rois.

Enfin, après longues années,

Un géant qui chassait un daim Devant lui trouve le Jourdain, L’enjambe, et voilà mon vilain Dans ces campagnes fortunées.

On peut juger s’il fut surpris |

De ses deux gros yeux ébahis Parcourant avec complaisance

Ces champs engraissés d’abondance.

Et peuplés de blanches brebis, Vers les cabanes il s’avance.

À son aspect inattendu,

Grande frayeur. Avez-vous vu

Des moineaux la troupe légère Descendre et s'emparer d’une aire Où le blé vient d’être battu?

Au moment où leur bec avide Travaille au pillage commun, Arrive un fermier importun ;

Plus de moineaux, la place est vide, Voilà l’image de la peur.

Q'ie dut faire au peuple pasteur

Du géant l'approche subite.

Hommes et femmes tout d’abord, Jetant un cri prennent la fuite ;

Les entants qui couraient moins vite,

Tendant les bras, criaient plus fort.

A quelque distance on s'arrête;

Puis on tourne à demi la tête.

Vers le géant qui tout là-bas

Demeurait planté sur ses jambes

Surpris et riant aux éclats

De voir comme ces nains ingambes

Précipitaient leurs petits pas.

« Quel homme ! — Dis plutôt quel diable!

— Comme nous pourtant il est fait;

Un nez une bouche... — En effet,

A l’homme en tout il est semblable.

— Voyez-vous cette large main

Qui par des signes nous rappelle ?

Approchons.— Sous un air humain,

S’il cachait une âme cruelle.

— Il nous eût assaillis soudain.

Mais il reste là comme un terme.

Que peut-il entreprendre enfin,

Seul contre cent? Avançons ferme! « Tout se passa tranquillement.

Un géant a l’humeur paisible,

Et des petits communément

La faiblesse est plus irascible.

De tous côtés on l’entourait,

Sa haute taille on admirait,

Ses longues mains on mesurait,

Et ses bras et ses mains encore.

De loin les femmes regardaient.

Que pensaient-elles ? je l’ignore ;

Mais tout bas elles cnuchotaient.

La nuit arriva; le sauvage

Soupa d'un mouton bien dodu,

Et se coucha sur le feuillage

Qu'on avait exprès étendu.

Voilà les femmes réunies ; Écoutons leur vif entretien.

« Savez-vous, mes bonnes amies, Que ce géant est bien ? — Très-bien.

— À l'excès je suis curieuse ; Oui, je voudrais... — Et nous aussi; Mais l’entreprise est périlleuse.

— Pourquoi s’effaroucher ainsi ?

Un pressentiment me rassure.

Venons au fait : quelqu’une ici Veut-elle tenter l'aventure ? »

Point de réponse. Avec raison Les unes gardaient le silence ; D’autres craignaient ; d’autres, dit-on, Ne se taisaient que par décence.

La plus brave se lève enfin, Et part en disant à demain.

À la voix du chien qui le presse, Et qui talonne sa paresse, Qu'un mouton franchisse un fossé, Par l’exemple aussitôt poussé, Tout le troupeau se précipite ; C’est à qui. sautera plus vite.

L’étranger était chaque soir Visité par quelque sauteuse.

Longtemps sa complaisance heureuse Remplit et passa leur espoir :

Mais le plus compiaisant des hommes Et des géant s'arrête enfin; Tel est notre commun destin, Chétive espèce que nous sommes | « N’avez-vous poïnt de compagnons ?

Lui demandèrent les traîneuses.

— Mes pareils, robustes et bons Forment des peuplades nombreuses.

— Et des amis, en avez-vous?

— J'en ai quelques-uns. — parmi nous Croyez-vous qu’ils voulussent vivre ?

J'en suis sûr. — Eh bien, retournez; E3 s'ils consentent à vous suivre, Bien vite ayec eux revenez. »

Il part : après un mois d’absence, Il revient avec cent amis, Jeunes, discrets, et bien munis De ce qu’on nomme complaisance.

Aux géantes ils n’avaient pas Confié ces galants mystères; Mais ces femmes aventurières De loin suivirent tous leurs pas.

Voilà, répétaient les bergères, Du superflu. C’est du nouveau, Dirent les bergers moins sévères.

Les géantes firent l’écho.

La Genèse est œuvre divine, Mais obscure : des gens profonds De ces antiques Patagons Dans le ciel cherchent l’origine.

La Bible dit: « Les fils de Dieu, Des hommes voyant que les filles Étaient faciles et gentilles, Les pourchassaient, et ce doux jeux Des géants créa les familles. »

Mais ces fils de Dieu, qui sont-ils ?

Messieurs les docteurs, peu m'importe; Sans examen, je m'en rapporte A vos commentaires subtils.

Ainsi, quand une pastourelle

Veillait seule sur les troupeaux,

Un ange descendait près d'elle,

Et l’amusait par ses propos:

Je dis propos, par indulgence

: Pour la primitive innocence.

Lorsque d’un torrent le fracas

Arrête une femme craintive,

Un ange la prend dans ses bras,

Et la couche sur l’autre rive.

Désire-t-elle un fruit nouveau ?

Un ange officieux et leste.

Du pommier courbe le rameau:

Aux femmes la pomme est funeste.

Le galant et beau Gabriel,

Feignant toujours quelque message,

Aliait de village en village

Parler d'amour au nom du ciel.

Voyez sa complaisance extrême :

Il annonce avec un souris

A l'épouse, à la vierge, un fils

Qu'’obligeamment il fait lui-même.

Satan apprend dans les enfers,

Des anges les exploits divers.

Soudain de son trône il se lève ;

« Sur les filles de la belle Ève,

Dit-il nous avons seuls des droits.

Sans ma pomme que sauraient-elles ?

Passons-leur des goûts infidèles ;

Mais au moins partageons leur choix.

ls viennent : ces rivaux étranges

Quelquefois supplantaient les anges.

Toi donc, qui veux fixer l’amour,

Sois ange et démon tour à tour.

Les démons ne préludent guères,

Ils sont brusques et téméraires ; Point de soupirs, point de langueur.

De soins, ni d’intrigue suivie ; Ils vont au fait, et, pleins d’ardeur, Le fait toujours les justifie.

Au rendez-vous si quelque amant Faisait attendre sa maîtresse, Un diable arrivait lestement,

Et saisissait l’heureux moment Offert en vain à la paresse.

Un mari, comme il n’en est pas, Ose-t-il sous la clef jalouse Enfermer la timide épouse

Dont il néglige les appas ;

Satan punira cet outrage.

Porté sur les vents et l’orage,

Il vient au milieu des éclairs; Du sein des nuages ouverts, Avec la foudre étincelante.

Il tombe, brise les verroux, Rassure l'épouse tremblante,

Et répète : Avis aux jaloux.

Voici bien pis : dans une fête Quand le sacrifice s'apprête,

Et lorsqu'un encens solennel Parfume le champêtre autel,

Les démons paraissent en armes, Et poussent le cri des combat.s Un sexe fuit : malgré ses larmes, Du plus faible on retient les pas.

Sa faiblesse fait sa puissance :

Une autre fête alors commence, Fête d’amour et de plaisir,

Qui jamais ne devrait finir.

Dans l’ombre de la nuit les diables Se réunissaient quelquefois, Et sans remords leurs mains coupables D'un village embrasaient les toits.

Ces brigands du milieu des flammes Sauvaient les filles et les femmes, Et les consolaient jusqu’au jour.

Quel étrange et terrible amour | Ainsi que des démons femelles, Il est des anges féminins, Et par dépit ces immortelles Recevaient des baisers humains.

La nuit dans un bois solitaire Surprend-elle un jeune chasseur, Au ciel sa naissante frayeur Adresse une vive prière; Lucidine aussitôt paraît :

Douce surprise! Moins timide, Jusqu’à l’aube dans la forêt Il retient son aimable guide.

L'adolescent dans son sommeil Voit-il une amante divine, Ses yeux s'ouvrent; c'est Susurrine Qui hôte et charme son réveil.

Plein de sa fidèle tendresse, A l’ombre des bosquets déserts Un amant chante, et dans ses vers Compare aux anges sa maîtresse :

Pudorine passe : il poursuit Sa beauté, ses grâces nouvelles ; Sourde et légère elle s’enfuit ; Mais du désir il a les ailes; Suivent les amoureux combats ; En rougissant, sur ses appas

Elle étend sa main protectrice ;

Le sort injuste la trahit;

Elle fait un faux pas, et glisse :

C’est toujours par là qu’on finit.

Du ciel les jeunes habitantes

Choisissent pour leurs rendez-vous

Des bosquets le jour faible et doux,

Un tapis de fleurs odorantes ;

Elles ménagent le bonheur,

Aiment les tendres confidences,

Les soupirs échappés du cœur,

La flûte et les longues romances.

De l'enfer les fières beautés

Demandent d’autres voluptés.

Il leur faut des rochers arides,

Le sable brûlant des déserts,

De vieux troncs de mousse couverts,

Et le bruit des torrents rapides :

Elles préfèrent aux soupirs

L’aigre cri des oiseaux sauvages ;

Rien n’intimide leurs désirs ;

En vain grondent les noirs orages;

La foudre éclaire leurs plaisirs. Les faveurs de ces immortelles

N’avaient aucun danger pour elles ;

Mais des anges les doux transports,

Ceux des diables moins doux plus forts,

De nos vierges firent des mères:

Les géants naquirent alors,

Et prirent les goûts de leurs pères.

La force n'entend pas raison ;

Plus de lois. Dans certain village

Dont l’histoire oublia le nom,

S’établit un coupable usage.

De ses voiles officieux Lorsque la nuit couvre les cieux, Toutes les femmes, je dis toutes, Dans les détours d’un bois épais S’enfoncent, et peuplent ses routes.

Les hommes arrivent après.

Le silence est sur chaque bouche, Au hasard la main cherche et touche.

A-t-elle choisi, les refus Comme un crime sont défendus.

Après ce mélange bizarre, Sans se connaître on se sépare, Et l’on trouve un heureux sommeil.

Aux premiers rayons du soleil, Tout changeait; l’ordre et la décence, Le sage hymen, le tendre amour, Les soins, l’éternelle constance, Etaient réservés pour le jour.

Trop souvent le mal a des ailes, Tandis que le bien est boiteux.

Ces gens étaient peu scrupuleux ; D'autres s’amusèrent comme eux D’autres surpassaient leurs modèles.

Bientôt l’abomination, Que suit la désolation, S’étendit et couvrit la terre ; Et Dieu, dans sa juste colère, S’écria : « Fougueux ouragans, Chargez-vous de grêle et de pluie ; Soufflez sur cette terre impie, Et noyez tous ses habitants.

J'eus tort de créer cette espèce Avide du fruit défendu :

Je m'en repens, je le confesse;

NI

Et pourtant j'avais tout prévu. »

Noé, ses enfants et son arche,

Furent le précieux noyau

D'où sortit un monde nouveau.

De l’ancien il prit la marche.

L'homme toujours se dépravant,

Au risque d’un second déluge,

Fut à la barbe de son juge

Plus libertin qu'auparavant.

Le seul Abraham, loin des villes

Où naissaient les arts corrupteurs,

Heureux dans ses vallons fertiles

Du vice préserva ses mœurs.

Il en reçut la récompense.

De la famine menacé,

A regret il se vit forcé

De chercher Memphis : l'innocence

Y courait des risques, dit-on:

Les maris tremblaient à ce nom.

« Sara, vous êtes jeune et belle,

Dit Abraham; je crains pourvous.

Ces gens traitent de bagatelle

Ce qui désole un pauvre époux ;

Toujours le bien d'autrui les tente,

À leurs yeux passez pour ma sœur,

Non pour ma femme ; cetteerreur

Préviendra ce qui m’épouvante, »

Le bonhomme se trompait fort

Des courtisans remplis de zèle

À leur maître firent d’abord

De Sara le portrait fidèle.

« Du frère cue l’on prenne soin,

Dit-il ; bon lit et bonne chère.

Pour la sœur, il n’est pas besoin

D'un lit nouveau ; c’est mon affaire. »

A la nuit close, près du roi

La belle se laissa conduire,

En disant : « Que veut-il de moi ?

Si tard ! à peine je respire,

Aux prières elle eut recours ;

Par un baiser on la fit taire.

Un roi, quoi qu’il fasse, est toujours

L'image de Dieu sur la terre ;

Et puis Abraham l’a voulu,

Et sans doute il a tout prévu;

Mieux qu’elle il sait ce qu’on doit faire

C’est ainsi qu’elle raisonnait ;

Et sa docilité crédule

Prenait et rendait sans scrupule

Tout le plaisir qu’on lui donnait.

Mais voilà qu’un affreux tapage

Rompt le silence dela nuit:

Tous les vents soufflent avec rage;

Sur les toits la grêle à grand bruit

Tombe et rebondit, du nuage

Mille éclairs fendent l'épaisseur ;

On voit l’ange exterminateur,

Terrible, debout sur l'orage,

Lever son glaive destructeur.

Ses regards commandaient la crainte,

Et sur son front était empreinte

La menace du Dieu vengeur.

Il parle et la frayeur augmente:

« Voici ce que dit l'Eternel:

J'aime Abraham ; sa voix touchante

A percé la voûte du ciel.

Monarque injuste, écoute et tremble.

Rends cette femme à son époux.

Et qu’un même lit les rassemble ; Rends-la ; je suis le Dieu jaloux. »

« J'ignorais qu’elle fût sa femme, Dit le prince un peu sèchement :

S'il se plaint c’est injustement A cette épouse qu’il réclame Pourquoi donner le nom de sœur ?

Ce nom, que j'ai cru véritable, Causa son prétendu malheur.

De sa feinte suis-je coupable ?

Je lui rends la jeune Sara; Je la rends innocente et pure : Le temps m’a manqué, je vous jure; Elle-même vous le dira. »

La belle trouva plus honnête D'éviter l'explication, Et de baisser un peu la tête, En signe d'approbation :

Et quand sa main alla reprendre Celle de son mari boudeur, Elle tourna sur le menteur Un œil reconnaissant et tendre.

Ils partirent le lendemain.

D'abord on garda le silence; Puis quelques mots sans conséquence Sur le beau temps, sur le chemin:

Par degrés ce fameux nuage S'éclaircit; au déclin du jour, On sourit ou parla d'amour ; Et depuis on fit bon ménage.

Un fils manquait à leur bonheur.

Du Ciel ils avaient la promesse.

Pour l’accomplir, avec ardeur Ils travaillaient ; et leur jeunesse

S'écoulait dans ce vain labeur.

Enfin l’épouse débonnaire

S’avisa d’un nouveau moyen,

Très-simple, et qui réussit bien.

« Dieu t’a promis le nom de père,

Dit-elle à son mari. — Cent fois.

— Mais il n’a pas borné ton choix;

Il n’a point désigné la mère,

— Non. —- Je le vois avec chagrin,

Le Seigneur a fermé mon sein,

Conclusit me : prends cette fille

Qui d'Egypte nous a suivis :

Elle est jeune, fraîche et gentille.

Agar te donnera des fils.

— Soit, essayons : mais de ma couche

Crois-tu qu’elle veuille approcher?

Elle est sage, un rien l’effarouche.

— Moi-même je vais la chercher. »

Elle sort, instruit sa rivale,

Combat ses timides refus,

Et sur la couche nuptiale

Elle place ses charmes nus.

Leçon touchante pour les femmes |

L'hymen serait un paradis,

Si vous aviez souvent, mesdames,

Ces petits soins pour vos maris.

Ce sacrifice un peu pénible,

Mais assez fréquent dans la Bible,

Ne fut point perdu devant Dieu.

Il s’en souvint en temps et lieu.

Sara vieillit, sans plus attendre

Ce fils annoncé tant de fois.

Quatre-vingt-dix ans et trois mois

Courbaient sa tête : que prétendre

A cet âge, avec un mari

Qui comptait un siècle accompli ?

Des morts réchauffe-t-on la cendre ?

Or, un jour que paisiblement

Ils causaient devant leurs cabanes, Invisible pour les profanes,

Dieu leur apparaît brusquement.

Ils se prosternent et l’adorent.

« Béni soit mon maître et seigneur Qui visite son serviteur |

Dit Abraham ! Nos vœux implorent Une autre grâce : qu’en ce lieu

Il daigne s’arrêter un peu; Qu’assis sous ce toit de verdure,

I1 permette à nos faibles mains

De verser sur ses pieds divins

Une eau rafraîchissante et pure. »

Jéhovah, comme vous savez,

Aux gens simples se communique.

Il s’assit sous un arbre antique ; Et quand ses pieds furent lavés, On servit le festin rustique,

Un pain blanc, du beurre et de l’eau, Du lait qu’à l'instant même on tire, Et pour dessert un jeune veau

Que sur des charbons on fait cuire.

Dieu dîna de bon appétit

Par complaisance et puisil dit:

«a Ce fils trop annoncé peut-être, Ce fils qui sera juste et bon,

Ce cher fils, eh bien, il va naître.

D'Isaac qu’il porte le nom. »

A ces paroles, dans son âme

Le bonhomme rit et douta ;

Mais de son indiscrète femme

Le rire avec force éclata.

Dieu lui dit : Apprends, téméraire,

Créature vaine et sans foi,

Que la raison doit devant moi

S'humilier, croire, et se taire.

— Seigneur, que votre voix sévère

Daigne s’adoucir; un enfant

Fait par nous ! le moyen d’y croire ?

J'ai perdu jusqu'à la mémoire.

— Je me nomme le Tout-Puissant.

— Nous sommes si vieux! — Bagatelle.

— Une indigestion vient-elle

A femme qui ne mange pas?

— L’appétit peut renaître. — Hélas!

Je le vois, avec sa servante

Le Seigneur s'amuse et plaisante.

— Adieu, dès demain tu croiras. »

Qu'’avec raison l’on vous regrette,

Jours d’innocence, jours heureux!

Moins sédentaire dans les cieux,

Dieu visitait notre planète,

Et tout en allait beaucoup mieux.

Les anges parcouraient la terre,

Chargés de messages divins,

Et leur présence toujours chère

Servait de spectacle aux humains.

Grâce à leurs charmantes figures,

Chez des gens sans mœurs et sans lois

Il leur arrivait quelquefois

D'assez fâcheuses aventures.

Sodome paya cher l’affront

Que sa brutale impertinence

Imprima sur leur chaste front.

nn ———

Le châtiment suivit l’offense.

Le ciel avait vengé l’amour, Sodome était réduite en poudre, Et les dernier traits de la foudre Tombaient sur cet affreux séjour.

Loth, débarrassé de sa femme, Fuyait gaîment ces tristes lieux, Bénissant le ciel en son âme,

Et disant : Tout est pour le mieux.

Ses filles, respirant à peine,

Près de lui viennent se ranger:

Leur frayeur survit au danger ;

Et vers la montagne prochaine

Tous trois courent d’un pied léger.

Un antre devient leur asile ;

Mais ce séjour n’a rien d’affreux.

Le rocher lentement distille

Une eau qui tombe exprès pour eux :

Cette eau qui descend goutte à goutte, Et semble se perdre en vapeurs, S'unit, coule et marque sa route Par un léger ruban de fleurs.

Planté par la sage nature,

Un large buisson de rosiers

Pouvait aux animaux guerriers

De l’antre cacher l'ouverture.

Des pampres chargés de raisins Courent sur le roc et serpentent.

Au fruit coloré qu’ils présentent Déjà Loth a porté ses mains.

Tandis qu’il remplit la corbeille, Phéoné tout bas à l’oreille

Disait à la jeune Thamna :

« Eh bien, qu’en penses-tu, ma chère ?

Adieu l’hymen, et nous voilà Désormais seules sur la terre.

Notre sortest bien malheureux |

Plus de ressource. — il n’en est guère.

— Pas un homme, et nous sommes deux.

— Ïl en reste un. — C’est notre père.

— C’est le seul, et ce mot dit tout.

— La nécessité nous absout,

J'en conviens ; mais à la sagesse

Loth est fidèle ; ne crois pas

Que vers nous il fasse un seul pas

-—- Peut-être. — Et quel moyen? — L’ivresse. » Pendant ce rapide entretien

Dont le papa n’entendit rien,

Et qui colora leur visage,

La cadette, suivant l’usage,

Apprêtait le repas du soir.

C'était sur le nectar des treilles

Qu'elle fondait tout son espoir:

Elle en prépara deux bouieilles.

Le premier moment d’un soupé Est toujours donné au silence ; Puis un discours entrecoupé Commence, tombe et recommence; L'esprit s’anime, et l’enjoûment Du dessert forme l’agrément.

Au dessert bientôt Loth arrive, Et sa gaîté devient plus vive.

Ses filles tout en l’écoutant, Suivaient leur insolente idée ;

Sa coupe, à chaque instant vidée, Se remplissait à chaque instant.

Par degrés sa langue affaiblie Dans ses discours s’embarrassa.

Un dernier verre on lui versa, Et sa raison devint folie.

Si j'en crois de savans rabbins Qui sur ce texte ont fait un livre, Le bonhomme n'était pas ivre, Mais seulement entre deux vins.

Thamna sourit, tourne la tête ; Et, pour ne pas troubler la fête, Elle s'éloigne prudemment.

Assise dans l’enfoncement, La jeune et maligne pucelle Lorgnait du coin de la prunelle, Et son cœur battait fortement.

La nuit survientetla pauvrette S’endort, ne pouvant faire mieux, Mais un songe capricieux Tourmenta son âme inquiète.

Sous des ombrages parfumés Tout à coup elle est transportée :

Dans cette retraite enchantée, Tout plaît à ses regards charmés, La nature y paraît plus belle, Le ciel plus pur, et l'air plus doux Un amant tombe à ses genoux :

Il est tendre, il sera fidèle.

Mais la scène a déjà changé:

Les vents précurseurs de l'orage, En sifflant, courbent le feuillage ; De vapeurs le ciel est chargé ; L’éclair a déchiré la nue ; Thamna s'enfuit ; avec fracas La foudre soudain descendue La suit et s'attache à ses pas.

Puis un souvenir pour sa mère ;

Puis un retour vers ce jardin, Vers ce bocage solitaire Où l'amour lui tendait la main.

Puis à Sodome elle croit être.

« Viens, lui disait une jeune traitre, Viens donc, mon bel ange. À ce mot, Elle se réveille en sursaut.

D'un tel songe encore étonnée, Elle entend bientôt son aînée Qui tout bas l’appelle: Ma sœur | — Eh bien, que veux-tu ? — Prends ma places A dire vrai, jai quelque peur.

— Le temps fuit, et l'ivresse passe. »

Du vin que l’on buvait alors La vertu tenait du miracle, Puisque Loth, sans beaucoup d'efforts, Sut triompher d’un double obstacle.

Et même on dit que le papa, Rajeunissant dans la victoire, Lestement décupla sa gloire.

On n’en fait plus de ces vins-là.

Il se réveille avec lPaurore Bien dégrisé, quoiqu’un peu las.

Ses filles sommeillaient encore.

Nul indice de leurs ébats.

Leur bon et respectable père Les baise, nen plus en amant; Ei tous trois vien dévotement S'agenouillent pour la prière.

C’est à regret que j'ai conté Cette aventure un peu gaillarde.

Les saintes du jour par mégarde La liront ; pour leur chasteté Ouelle es mais quoi qu'on fasse,

Dans un livre tout n’est pas bon:

Ici du moins la Bible place L’antidote après le poison.

De nos filles sois le modèle, Toi qui fus belle et plus que belle; Douce et touchante. Rebecca :

Ton nom rappelle l'innocence, Et toujours avec complaisance Le Parnasse te chantera.

La nuit était déjà prochaine, Quand le fidèle Jézahor S’arrêta près d’une fontaine Devant la ville de Nachor.

Une fille charmante arrive, Tenant une cruche à la main:

Sa voix d’une chanson naïve Répète le pieux refrain.

A son air on voit qu’elle est sage.

Elle s'approche : « Homme inconnu, Dit-elle d’un ton ingénu, % La sueur mouille ton visage ; Goûte la fraîcheur de ces eaux, Et désaltère tes chameaux Fatigués par un long voyage. »

Son offre plaît à Jézahor ;

Dans la cruche il se désaltère ; Puis la cruche s’emplit encor,

Et verse aux chameaux l’onde claire.

Elle reprend avec bonté :

« Le jour fuit ; dans l’obscurité Tes pas vont s’égarer sans doute :

Prends chez nous l’hospitalité ; Demain tu poursuivras ta route.

— Oui, j'entrerais dans ta maison,

Fille aimable ; quel est ton nom?

— Je suis Rebecca ; j'ai pour père Le bon et juste Bathuel, Neveu d'Abraham. — Jour prospère!

Rebecca, je bénis le ciel, Le ciel qui dans ce lieu champêtre À sans doute guidé mes pas.

Si l’espoif ne m'abuse pas, Voilà l’épouse de mon maître. »

Dans la ville alors il la suit, Et, chez Bathuel introduit, Il s’acquitte de son message.

Pour Isaac il demanda Une compagne jeune et sage, La vertueuse Rebecca, Et le bon père l’accorda.

Elle partit avant l'aurore, Le cœur tremblant et plein d'amour :

Elle trembla durant le jour ; Le soir elle tremblait encore ; Et voyant quelqu'un s’approcher, Elle dit d’une voix timide :

« On vient à nous d’un pas rapide ; Quel homme ainsi peut nous chercher — Sans doute que l’amour le guide ; Rassurez-vous.» Son cri subit Remplaça le salut d'usage, Et sa main pudique étendit Un voile épais sur son visage.

Que ne puis-je toujours tracer De pareils tableaux ! maïs traduire, C'est être esclave ; il faut tout dire ; Sous vos yeux Dina doit passer.

Du bon Jacob c’était la fille,

Pucelle encore, et trop gentille Pour conserver ce titre-là.

Un jour cette belle Dina, Dans une vague rêverie, Foulait les fleurs de la prairie, Et des cabanes s’éloigna.

Pensers de vierge, c’est-à-dire Pensers d'amour ; troublent son cœur.

Elle chante ou plutôt soupire Ces mots où se peint la candeur.

«Je suis aussi fraîche que l’aube.

Aux regards en vain je dérobe De mon sein le double trésor :

Toujours sa rondeur indocile Repousse le voile inutile ; Hélas ! et je suis vierge encor | « La nature semble amoureuse.

Les troupeaux sur l’herbe poudreuse A leurs désirs donnent l'essor ; Des oiseaux le doux badinage Agite à mes yeux le feuillage ; Hélas ! et je suis vierge encor!

» Cette nuit. trop heureux mensonge!

Un ange m’'apparut en songe.

Il rayonnait d’azur et d’or.

Sur son sein brûlant il me presse ; Je me réveille dans l'ivresse ; Hélas ! et je suis vierge encor! »

Sa chanson finissait à peine, Le roi de la cité prochaine L’aperçoit, l’arrête, et lui dit:

Partagez mon trône et mon lit.

À ces mots, il la traite en reine.

Vainement dans ses bras nerveux

Se débat la faible bergère ; Par un hasard involontaire, Cet effort l’enchaîne encore mieux.

Que faire alors ! Dina vaincue Pardonne à cet audacieux, Et livre sa bouche ingénue A ses baisers impérieux. ; Soudain, par leur vive jeunesse .

Vers la jouissance emportés, Tous deux des molles voluptés, Boivent la coupe enchanteresse.

Des bras de sa belle maîtresse L’imprudent se dégage enfin :

Son front est riant et serein, Son âme nage dans l’ivresse ; Et tandis qu’un nouveau désir Déjà l'embrase et le dévore, Sa victime soupire encore Et de douleur et de plaisir.

Reine par le fait, pouvait-elle Refuser d’en prendre le nom ?

Le sceptre lui plaisait, dit-on :

Un sceptre plaît à toute belle.

Sichem dans son petit palais Conduit son épouse nouvelle, Et la présente à ses sujets.

Un d’entr’eux lui dit: « Sans colère Daigne écouter ton serviteur.

De Dina Jacob est le père:

Ce puissant et riche pasteur A douze fils ; jeunes et braves, Ils peuvent, armant leurs esclaves, Ravager nos fertiles champs:

Préviens ce danger. — J’y consens.

Je veux plaire à celle que j'aime ; Aux siens je veux offrir moi-même Une alliance et des présents. »

Le lendemain d'assez bonne heure Il va chercher dans sa demeure L’honnête et vertueux vieillard,

Et lui dit : « ta fille m’est chère, Elle m’aime ; deviens mon père, Et de mes biens.prends une part.

Que la paix rentre dans vos âmes.

Je suis juste, mon peuple est doux:

Pour vos fils nous avons des femmes, Et pour vos filles des époux.

— Non, d’un hymen illégitime Les plaisirs nous sont interdits, Et des peuples incirconcis L'alliance est pour nous un crime.

— Eh ! bien, j'obéis à ta loi.

Au superflu je ne tiens guère ; Dès ce soir, mes sujets et moi, Nous retrancherons ces misères.

— Fort bien! par l’hymen confondus, Alors nous ne ferons plus Q'un seul peuple, un peuple de frères. »

Jacob était sincère ; mais Ses enfants secouaient la tête :

Au monarque ainsi qu'aux sujets Ils préparaient une autre fête.

Le soir même on fait publier, Et dans la ville on va crier, Un édit qui porte en substance Que tous les mâles sur-le-champ S’armeront d’un outil tranchant, Et couperont la différence

Qui se trouve entre eux et Jacob; .

Signé Sichem, plus bas, Naob.

Le peuple s'étonne et murmure.

« La prodigue et sage nature D'un superflu nous a fait don; Pourquoi s’en priver ? ma foi, non.

De son bien que le roi dispose; Mais du nôtre, c’est autre chose. »

Sichem harangue les mutins; De l'alliance qu’il ménage Il leur démontre l'avantage, Les profits nombreux et certains, De forts poumons et des promesses, Des menaces et des caresses, Persuadent facilement.

A l'instant chaque Sichémite Se transforme en Israélite, Et puis se couche tristement.

Ils sommeillaient ces pauvres diables, Lorsque les fils impitoyables Du bon Jacob, et leurs cousins, :

Et leurs amis, et tout leur monde, Du manteau de la nuit profonde Couvrant leurs perfides desseins, Entrent dans la ville : à leur tête J'aperçois Rubens. Il s'arrête, Se tourne et dit: « Partageons-nous; Séparément portons nos coups.

Ces gens, auxquels je m'intéresse, Malades sont, guérissons-les, Mais pour toujours ; point de faiblesse.

Moi je me charge du palais. »

Dans la ville aussitôt les traîtres S'élancent; à leurs cris affreux

Se mélent des cris douloureux.

On brise portes et fenêtres ; On entre, on tue, et puis l’on sort; On entre ailleurs, et l’on assomme ; Et sans excepter un seul homme, De tout malade on fit un mort.

La nuit avait vu le carnage ; Le jour éclaira le pillage ; Il fut complet, et les vainqueurs, Chargés de dépouilles sanglantes, Poliment aux veuves tremblantes S'offrirent pour consolateurs.

Du hameau l’on reprit la route.

Le pauvre Sichem n'était plus.

Dina, baissant des yeux confus, Soupirait ; et la Bible doute Si c'était regret ou plaisir D’être vengée ; on peut choisir.

Ce monsieur Rubens si sévère, Et si chatouilleux pour Dina, Convoitait la jeune Bala, Concubine de son vieux pèrei Au pied d’un oranger en fleurs, Étendu sur un lit de mousse, Un jour d’une voix lente et douce I] chantait ainsi ses douleurs :

« C’en est fait, J'ai cessé de plaire; Bala m’a retiré son cœur ; Elle m'a dit: Fuis, téméraire.

Et c’est l’arrêt de mon malheur.

« Adieu touchante rêverie, Adieu, riant et frais séjour, Adieu le printemps et la vie, Adieu tout, puisqu’adieu l'amour.

» Trop d’audace a causé ma perte, J'ai vu son sourire enchanteur, J'ai baisé sa bouche entr'ouverte, Et j'ai cru baiser une fleur.

» Adieu, touchante rêverie, Adieu, riant et frais séjour, Adieu le printemps et la vie, Adieu tout puisqu’adieu l'amour.

« Malgré le courroux qui l'anime, Je ne saurais me repentir, Et du baiser qui fait mon crime J'aime encore le souvenir.

» Adieu, touchante rêverie, Adieu, riant et frais séjour, Adieu le printemps et la vie Adieu tout, puisqu’adieu l'amour, »

Tandis que sa plainte si tendre Éveille l’écho de ces lieux, Un bruit léger se fait entendre, Deux mains viennent fermer ses yeux, Une bouche effleure la sienne, Et dit: Demeure en ce séjour; Bala pardonne et te ramène Le printemps, la vie et l'amour. »

Toujours le pardon autorise D'autres larcins : en ce moment, Sur l'arbre qui les favorise Le vent passe rapidement; Les branches aussitôt penchées Forment un dais voluptueux, Et les fleurs qu’il a détachées Pleuvent sur le couple amoureux.

Combien notre Bible est naïve!

Siècle présent, siècle immoral!

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