‹ Poésies complètes de ParnyChapitre 26 sur 106 · RE · texte numérisé non relu

RE

De la simplesse primitive

Et de l’âge patriarcal

Lis du moins l’histoire instructive,

On y viole assez souvent ;

Souvent on s’y permet l'inceste ;

Mais l’acte le plus immodeste

Y prend un air presque décent.

Judas voyait sa bru gentille,

Veuve trop tôt et sans famille,

Se dessécher comme une fleur

Que néglige le laboureur.

Pour mettre à profit sa Jeunesse,

Et pour égayer sa tristesse,

Il dit au second de ses fils:

« Vole chez Thamar, obéis,

Thamar est fraîche encore et belle ;

Aime-la, fais-lui des enfants

Qui l’honorent dans ses vieux ans,

Et qui puissent hériter d'elle. »

Mais Onan, dont l’avidité

Sur l'héritage avait compté

N'obéit point : sa fantaisie

S’avisa d’un autre moyen.

Il trouvait la veuve jolie,

Et l’aimait quoiqu'il n’en dit rien.

Il épousa donc son image;

Et, l’ornant de nouveaux appas,

Il lui prodiguait un hommage

Qu’elle-même n’obtenait pas.

Dieu le vit, et dit ces paroles :

« Mes regards ne sauraient souffrir

Ce ridicule et sot plaisir

Qui sera celui des écoles.

Que ce nigaud meure! » ll est mort.

Thamar n’en fut pas plus heureuse.

Sa jeunesse encore scrupuleuse Du veuvage s’ennuyait fort.

« Bannis un souvenir funeste,

Lui dit Judas ; un fils me reste:

L'usage établi parmi nous,

Veut qu’un jour il soit ton époux.

La froide mort dans ta demeure Frappa ses aînés ; je les pleure, Mais je suis juste : quand Séla, Dont l’enfance finit à peine,

Dans la jeunesse avancera,

Sa main demandera la tienne,

Et ma bouche vous bénira.

Va donc attendre chez ton père Ce jour heureux: sans doute ailleurs Ton chagrin pourra se distraire.

Ici tout nourrit tes douleurs. »

Thamar à sa voix fut docile:

Elle partit le lendemain ;

Et dans le village voisin

Vécut solitaire et tranquille.

Séla grandit, et sous ses yeux Croissait une esclave jolie,

Que dès l’enfance il a chérie,

Et qui partage tous se; jeux.

Ce sont les jeux de l’innocence :

Mais depuis l’aube jusqu'au soir Ils se cherchaïient, sans le savoir ; En se quittant, de se revoir Chacun emportait l’assurance ;

Et, plus tendre de jour en Jour, Leur amitié devint amour.

Tous deux Pignoraient. Sans mystère

La fidèle et charmante Ada

Aux champs accompagnait Séla, Et lui donnait le nom de frère.

Ce frère des désirs naïssants Éprouvait la vive piqûre;

Sans les éclairer la nature Éveillait son âme et ses sens.

Cette fièvre est contagieuse.

Le couple malade et surpris

Se plaint d’une voix amoureuse; Aux plaintes succèdent les ris; Les ris font place à la tristesse ; Pour se distraire, avec vitesse

On court sur le gazon touffu

On s'arrête, et l'on parle encore De ce mal toujours inconnu,

Et du remède qu’on ignore.

« Mon frère, d’un esprit malin

Ce que nous sentons est l’ouvrage.

Que faire ? Donne-moi ta main; Pour un moment cela soulage.

— Touche mon cœur. — Ah! comme il bat!

On a jeté sur nous un charme.

Tes yeux pétillent, cet éclat

N'est pas naturel, et m’alarme.

— Les tiens brillent du même feu.

— Presse mon front, ma sœur. — Ah Dieu! Quelle chaleur !... le baiser même N'y peut rien ; ma crainte est extrême.

J'imagine. Attends un moment.

Ma guirlande, qu'heureusement Dans un lieu frais j'ai déposée, Humide encore de rosée, Rafraîchira ton front brûlant. »

Pour éteindre ce feu rebelle, Qu'ils attisaient sans le vouloir, Dans la même onde chaque soir Ils se baignent ; façon nouvelle De chasser l’importun désir, Innocent et nus, sans rougir Ils entrent dans cette eau limpide.

Rien n’échappe au regard avide Tout s’offre aux baisers amoureux ; Et de ce bain voluptueux On devine l'effet rapide.

De l’onde ils sortent plus épris,

Sans projet, sur ces bords fleuris

Ils se couchent dans l’herbe épaisse, . Qui les recouvre et les caresse.

Voilà leurs bras entrelacés;

L'un contre l’autre il sont pressés ;

De voluptés chacun soupire ;

Chacun, d'ivresse consumé,

Avec avidité respire

L’haleine de l’objet aimé.

« O mon frère | ce mal dessèche

Ta bouche auparavant si fraîche. »

La tendre Ada parlait ainsi ;

Ses longs baisers, de son ami

Humectent les lèvres brûlantes.

Cependant du toit paternel Thamar se lassait, sans le dire, Après l'hymen elle soupire.

Chaque matin sa bouche au ciel Fait cette prière naïve :

« À mes vingt ans n’ajoutent rien.

Mais de Séla tu devrais bien Hâter la jeunesse tardive. »

Un jour que seule dans les champs

En rêvant elle se promène,

Et de loin lorgne les passants,

Un berger traverse la plaine.

« C’est lui, dit la veuve tout bas,

Lui-même; quel dessein le guide ? »

Le jeune homme d’un air timide

L’aborde: « ne t’offense pas

Si yarrête un moment tes pas:

Tourne sur moi des yeux propices.

Quelle est la femme dans ces lieux

Dont le savoir mystérieux

Chasse, dit-on, les maléfices ?

— Mes trait te sont donc inconnus ?

— Oui, je n’ai nulle souvenance...

— Qu’entre nous l’amitié commence.

Fils de Judas ne cherche plus

Cette femme que Dieu protège;

Tu la vois. — Eh bien, oserai-je

De vous attendre un entretien ?

— J'écoute, parle et n’omets rien. »

Longuement alors il explique

La fièvre étrange et sympathique

Qui le tourmente, ses progrès,

Et la nature, et l’insuccès

Des remèdes qu’il imagine.

Le lecteur aisément devine

De Thamar le dépit jaloux.

Mais à quoi bon un vain courroux ?

Il vaut mieux, en femme prudente,

Saisir l’occasion présente

Toujours si prompte à s’échapper,

Et sur l’hymen anticiper.

Thamar à la raison docile

Réplique donc en souriant :

« Ce mal-là n’a rien d’effrayant,

Et le remède en est facile.

Mais ici passent les bergers ;

Et l’ombre ja plus solitaire

A mes lecons est nécessaire.

Suis-moi dans ce bois d’orangers. »

Dans le bois donc ils disparaissent.

Un vert tapis s'offre à propos

Sous la voûte des longs rameaux

Qui s’entrelacent et se pressent.

« De ce lieu j'aime la fraîcheur,

Dit Thamar vive la chaleur,

Et nous avons marché bien vite. »

Sur l'herbe elle se précipite,

Aussitôt son adroite main

Entr’ouvre sa blanche tunique,

Moins blanche que son Joli sein ;

Puis d’un ton grave et prophétique :

« Les paroles, mon jeune ami,

N’instruisent jamais qu’à demi,

De ta guérison je suis sûre:

Mais je ne saurais l’achever

Sans connaître, sans éprouver

Les remèdes que la nature

Te suggéra jusqu'à présent

Contre un mal toujours renaissant.

— À mes côtés Ada se place.

— Ensuite? — Ensuite je l’embrasse;

Et, lui donnant le nom de sœur,

Je la presse ainsi sur mon cœur.

— Fort bien, mais Ada que fait-elle ?

— Beaucoup ; compatissante et belle,

Ada me serre également.

— Comme cela ? — Plus fortement.

— Après ? — Après, dans l'herbe haute Nous voilà couchés. — Côte à côte ?

— Sans doute. — Alors que faites-vous ?

— L’embrassement devient plus doux; Cette fièvre qui nous agite Redoublie ; notre cœur palpite ; Notre bonheur est douloureux.

— Oh! vraiment, je vous plains tous deux.

— Dans nos veines le feu circule.

Ce feu qui lentement nous brûle, Et qui nous glace quelquefois, Résiste au baiser. — Je le crois.

Et ce baiser est-il bien tendre ?

—- Jugez vous-même, le voici.

— Cher Séla, ce n’est pas ainsi Qu’il faut le donner et le rendre.

— Comment donc ? — Retiens ma leçon...

— Oui, charmante est cette facon.

Encore. — Volontiers. — Encore.

— J'y consens. — Funeste bienfait!

Du mal secret qui me dévore De nouveau j'éprouve l'effet.

— Il s’apaisera, je l'espère.

— Eh bien, dites, que faut-il faire ?

Un silence plein de douceur Suivit cet entretien rapide.

C’est un repos pour lé conteur ; Et mon intelligent lecteur Aisément suppléra ce vide.

Séla recouvre enfin la voix, Et veut s’instruire une autre fois.

A lui permis ; mais le poëte, Jugé toujours sévèrement,

Ne doit pas imiter l'amant

Qui recommence et se répète.

Du remède bien assuré,

Il quitte enfin son joli maitre.

« De mon absence Ada peut-être Plus d’une fois a soupiré,

Disait-il. Elle va renaître.

Doux moment | Me voici, ma sœur, Et je t'apporte le bonheur. »

De celle qu’il croyait heureuse Combien la plainte douloureuse L’étonna ! Plus qu’elle il pleurait.

« Chère Ada, pardonne à ton frère, Pardonne ; une femme étrangère M'a guéri; de son doux secret J'irai m’instruire davantage ;

Ton bonheur sera mon ouvrage. »

Il ne voit pas le lendemain Cette femme dont l'art divin En plaisir sait changer la peine.

Déjà dans une attente vaine Trois jours, trois siècles, sont passés ; L’impatience le dévore.

Le quatrième, il cherche encore,

Et voilà ses vœux exaucés.

Sans feinte, et non pas sans murmuré, Il conte sa mésaventure

A la friponne qui sourit ;

Puis d’un ton plus doux il lui dit:

« Vous êtes si bonne et si belle!

De grâce, une lecon nouvelle. »

Pour réponse, dans les sillons Que dorent les riches moissons D’un pas rapide elle s’avance.

Le jeune homme suit en silence.

Au milieu du champ parvenus,

La hauteur de ces blés touffus

Laisse à peine entrevoir leur tête.

Alors l’heureux couple s’arrête,

Partout promène un œil discret,

Sourit, se baisse, et disparaît.

Soudain sur la moisson mobile

S'élève un souffle caressant,

Qui balance et couche, en glissant,

Des épis la cime docile.

Un temps assez long s’écoula :

Mais enfin l’aimable Séla

Reparaïit, et Thamar ensuite.

L’écolier mieux instruit la quitte.

Des blés à pas lents elle sort:

Pour s’y rendre elle allait plus vite.

Pour vous, la belle, je crains fort

Du passant l’œil et la critique.

Comment voulez-vous qu’il explique

Ccs yeux languissamment baissés,

À vos talons cette poussière,

Ces vêtements un peu froissés

Qui sur l'herbe longtemps pressés

Ont pris sa couleur étrangère,

Et ces brins de paille légère

À vos cheveux entrelacés ?

Séla, par elle plus habile,

Courut vers la docile Ada,

Qui de ses leçons profita.

Cette étude est douce et facile.

Judas des prétendus amis

Sait les amours, et les tolère.

Un tel passe-temps à son fils

Rendait l’hymen peu nécessaire ; Et c’est l’hymen qu’il redoutait.

Vainement Thamar y comptait ; En vain Séla croissait en âge ; Pas un seul mot du mariage.

« Thamar déjà veuve deux fois Pourrait bien l’être une troisième, Disait le père ; elle a des droits,

Mais je crains pour un fils que jaime.

Un jour à Thamar on apprit Que Juda, pour un court voyage S’éloignant du toit qu’il chérit, Ailait passer près du village.

Elle quitte alors promptement Du veuvage le vêtement ;

D’herbe et de fleurs elle couronne L'’ébène de ses longs cheveux, Entoure d’anneaux précieux

Ses bras et sa jambe mignonne, Découvre un des globes de lis Que voile l'usage sévère,

Et prend la tunique légère

Des courtisanes de Memphis.

Une heure à peine est écoulée, Descendant du coteau voisin

Le beau-père sur le chemin Rencontre une femme voilée.

« Son maintien gracieux et doux Me plaît, dit-il; sa taille est fine ; Ses mains blanches comme l’hermine Retombent sur ses deux genoux.

Abordons-la..… Belle inconnue Qu’un sort propice offre à ma vue, Que le Seigneur soit avec vous |

Malgré le voile qui vous cache, Vos attraits ont touché mon cœur :

Voulez-vous que ma main détache La ceinture de la pudeur ?

— Je ne suis point femme publique.

Mais celui qu’un usage antique Rend l'arbitre de mes destins Semble m'oublier. — Je vous plains.

— Malgré mes droits, il me refuse Un époux. — Prenez un amant.

Son injustice est votre excuse.

— Le puis-je ? parlez franchement.

— Sans doute ; et de la circonstance Vous devez même profiter, Ces blés qu’un souffle ami balance Au plaisir semblent inviter.

— Il est vrai; mais pour récompense Qu’obtiendrai-je? — Un jeune chevreau, Que chez vous je ferai conduire.

— Au traité je veux bien souscrire, Si pour garant j'ai votre anneau.

Sur l’avenir qu’il me rassure.

— Je vous le donne ; mais pourquoi Joignez-vous à votre parure Ce voile jaloux ? — Jurez-moi De le respecter. — Je le jure. »

Le soir même le bon Judas Dit à son esclave fidèle :

« Écoute, et prouve-moi ton zèle.

Dans le troupeau tu choisiras Un chevreau, qu’il te faut conduire Discrètement et sans mot dire Au village qu’on voit là-bas.

Dans ce lieu cherche la demeure

D'une femme qui ce matin, Assise sur le grand chemin, Avec moi s’entretint une heure.

En échange de ce chevreau Elle te rendra un anneau. »

L’esclave, malgré son adresse,

De la femme ignorant le nom,

Ne put remplir sa mission.

Avec constance, avec tristesse,

De porte en porte promenant L'animal craintif et bêlant,

À tous les passants il s'adresse ;

Et les passants répondaicnt tous :

« Cherche ailleurs cette courtisané, L'homme au chevreau : fille profane Jamais n’habita parmi nous. »

Mais bientôt du même village Il reçoit ce triste message :

« Thamar a blessé ton honneur ; Et de sa taille la rondeur

Décèle un honteux adultère.

Prononce, et dis ce qu’il faut faire.

__ ]l faut obéir à la loi. «

Qu'’elle paraisse devant moi. »

On va la chercher, on l’entraine, Ses mains mignonnes on enchaîne, Et la voilà devant Judas.

Son visage est baigné de larmes ;

Et chacun regrette ses charmes Déjà condamnés au trépas.

« © fille autrefois si chérie!

Quel est l’infâme séducteur

Qui cause aujourd’hui mon malheur, Qui t'arrache aujourd’hui la vié?

— Voici l’anneau qu’il m'a donné.

— Que vois-je? père infortuné !

Je suis seul injuste et coupable.

Tu vivras, fille trop aimable.

Mais le ciel sans doute est fâché ; Thamar, implorons sa clémence.

Ensemble nous avons péché; Faisons ensemble pénitence. »

Lecteur, tu souris à ce trait.

Mais du patriarche indiscret Que l’exemple au moins te profite.

Si tu vois gentilles catins Assises sur les grands chemins, Tourne la tête, passe vite, Et redoute les blés voisins.

Judas avait un jeune frère Qui déjà croissait en vertus : Peut-être ses vœux ingénus Du ciel fléchirent la colère.

Joseph, esclave dans Memphis, À l’amoureuse Nitéflis Innocemment avait su plaire.

Lui seul à son gré la servait ; Sans humeur et sans négligence, Lui seul avec intelligence A ses ordres obéissaïit ; Lui seul de sa chambre approchait.

À chaque instant sa voix l’appelle ; A chaque instant Joseph est là ; Faites ceci, faites cela ; Et toujours louange nouvelle.

Un soir, dans son appartement, Cet esclave attentif et sage Allait, venait, et proprement

Rangeait tout, selon son usage :

« Joseph, dit-elle, en ce moment Nous pouvons être heureux sans crainte ; Je suis seule ; plus de contrainte, Et jouis des droits d’un amant. »

Ainsi parlant, elle se couche Sur des coussins voluptueux ; Le désir humecte ses yeux, Et le baiser vient sur sa bouche ; Son sein tout à coup dévoilé S’enfle et palpite avec vitesse, Et sa main cherche avec mollesse La main de l’esclave troublé.

« Je ne suis point perfide et traitre, Lui dit Joseph ; n’attendez rien.

Je serai fidèle à mon maître, À votre bienfaiteur, au mien.

— Nos plaisirs seront un mystère Impénétrable à mon époux.

— Rien n'échappe au Dieu de mon père; Ses regards sont fixés sur nous. »

Alors sur l’esclave modeste Nitéflis veut porter la main; Entre ses bras le manteau reste; Et Joseph disparaît soudain. .

Il eût raison, car Dieu lui-même Disait aux enfants d'Israël :

De l’étrangère qui vous aime Fuyez le baiser criminel.

Non loin d’une ville parjure Où l’on adorait Belphégor, Une source qu’on voit encore Donnait une onde fraîche et pure Qui roulait sur un sable d’or.

Le thym et la fraise sauvage

Se disputaient ses bords aimés.

Et des orangers parfumés

La protégeaient de leur feuillage.

C'était là qu’au déclin du jour On voyait les jeunes pucelles Puiser ensemble ou tour à tour L'eau qui coulait exprès pour elles.

Un soir le curieux Zambri Contemplait leur troupe folâtre Courant sur le gazon fleuri.

La beauté plait, quoique idolâtre.

De l’Hébreu les sens sont émus.

À ce jeune essaim d’infidèles

Il trouve des grâces nouvelles, Des traits jusqu'alors inconnus :

Toujours la nouveauté nous tente.

Une. entre autres vive et piquante S’approche, une cruche à la main, Et sur l'étranger qui l’admire Elle jette un regard malin Qu'accompagne un malin sourire.

Un second coup d’œil l’enhardit.

L’imprudent l’aborde avec grâce, Saisit la cruche, la remplit,

Et sur sa tête la replace.

Par un salut il est payé ;

Puis Cozbi rejoint ses amies ;

Et déjà des vertes prairies

Elle avait franchi la moitié :

Alors elle tourne la tête.

Des yeux son amant la suivait, De la main il la rappelait.

La friponne aussitôt s’arrête,

Laisse tomber sa cruche, et dit, En feignant un léger dépit :

« Maladroite ! de la fontaine Faut-il reprendre le chemin ?

Oui, sans doute; c’est double peine ; Mais ce vase doit être plein. »

Elle revient d’un pas rapide.

Zambri la reçoit dans ses bras, Et presse d’une bouche avide.

Ses charmes nus et délicats.

« J'entends du bruit, dit-elle, écoute.

— Ne crains rien, ce sont des oiseaux., Ils s'aiment, se cherchent sans doute, Et se trouvent sur les rameaux.

Faisons comme eux, et mieux encore.

Que tes regards sont enchanteurs | Viens, et couche-toi sur les fleurs ; Le feu du désir me dévore.

— Dieu ! je tremble à ce bruit nouveau. — C’est l'orange mûre et dorée, Qui de sa tige séparée Tombe, et flotte sur le ruisseau.

Sois tranquille ; en ce lieu personne Ne troublera notre bonheur.

— Eh bien, presse-moi sur ton cœur; À tes baisers je m’abandonne. »

Le ciel, qu'irritaient leurs transports, Charge Phinès de les surprendre.

Il vient, frappe, et ce couple tendre S’aime encore, dit-on, chez les morts.

Que l'erreur à l’homme est facile | Que son œil est louche et débile !

Combien ses principes sont faux !

Devrait-il à son ignorance

Joindre encore l'impertinence

Qui juge et tranche à tout propos?

Caïn assassine son frère ;

De ses filles Loth est l’amant ;

Avec adresse à son beau-père

Thamar escamote un enfant ;

Ruben séduit sa belle-mère :

Voilà, disons-nous ici-bas,

Des forfaits ; gare le tonnerre !

Mais Dieu, qui s’y connaît, J'espère,

Les voit, et ne sourcille pas.

Toucher fille madianite,

Et baiser sa gorge proscrite,

À nos yeux trompés c’est un jeu ;

Aux yeux du Seigneur, c’est un crime

Digne de l’infernal abîme.

Ne baisons rien, et touchons peu.

Peut-être David en son âme

Avait calculé tout cela,

Lorsque sans crainte il immola

Le mari dont il prit la femme.

Bethsabée entrait dans le bain

Sans soupçons et tout à fait nue;

Sur elle, du palais voisin,

Le roi laisse tomber sa vue.

« Quelle est, dit-il aux courtisans,

Cette femme brune et jolie

Dont l’aspect a troublé mes sens ?

— C'est l'épouse du brave Urie.

Urie, en fidèle soldat,

De Joab a suivi l’armée :

Ici son épouse alarmée

Attend le succès du combat.

— Je la vois toujours plus charmante

Je veux par un mot d’entretien

Rassurer son âme tremblante.

Qu’elle vienne, et ne craigne rien. »

C’est en rougissant qu’elle arrive.

Le tête-à-tête dure peu :

Mais en s’éloignant de ce lieu,

Sa rougeur est encore plus vive.

Le prince à Joad écrivit:

De sa main il voulut écrire ;

Et bientôt Joab répondit :

« En ce moment Urie expire. »

David, bien et dûment prêché

Par un docteur plein de sagesse,

Pleura quelque temps son péché,

Mais garda toujours sa maitresse.

Son fils alors, le jeune Amnon,

Brûla d'une coupable flamme.

Il voulait au fond de son âme

Cacher sa folle passion.

« O penchant terrible et funeste !

Disait-il ; Zamar, ô ma sœur |

O doux nom qui fais mon malheur!

Lien sacré que Je déteste !

Empoisonné par les remords,

Cet amour est illégitime,

Je le sais, et l’aspect du crime

Semble ajouter à mes transports. »

Il veut combattre ; vaine attente |

De cet objet victorieux

L'image revient sous ses yeux

Toujours plus belle et plus puissante.

Frappé d’une juste terreur,

Il a fui: mais Zamar absente

Brûle ses sens, remplit son cœur:

Il la nomme dans son délire, La nomme, lui parle et l’entend ; Il la repousse à chaque instant, Et dans l’air même il la respire.

Tantôt sur le bord des ruisseaux, Couché dans l’herbe fleurissante, De ses pleurs il grossit leurs flots, Et la voix seule des échos Répond à sa plainte touchante.

Quelquefois sa douleur s’aigrit ; Alors sur des rochers arides Il promène ses pas rapides Auprès du torrent qui mugit ; Alors des moissons et des plaines Il haït le spectacle riant.

Et parcourt des forêts lointaines Où règne un silence effrayant, Dans un délire involontaire Ainsi s'écoule tout le jour ; Faible enfin, épuisé d'amour, Il cherche son lit solitaire ; ‘ Mais l'amour encore l’y poursuit ; Ses larmes coulent dans la nuit:

Ou si quelquefois il sommeille, Ce repos même est sans douceur; Un songe lui rend les erreurs Et les souffrances de la veille.

Amnon cède enfin au transport Qui l’entraîne vers ce qu’il aime.

« O Zamar ! c’est toi, c’est toi-même, Qui dans mon cœur as mis la mort.

J'en jure par le Dieu terrible, J'ai résisté, j'ai combattu ; Mais dans ce combat si pénible,

204, LES GALANTERIES O ma sœur | l'amour a vaincu.

Ce mot seul cause tes alarmes.

Va, mon cœur est fait pour t'aimer, Mes yeux pour contempler tes charmes, Le monde ose en vain me blâmer.

Suis ces deux ruisseaux dans leur course :

Échappés de la même source, D'abord ils coulent séparés ; Puis un même lit les rassemble, Et leurs flots vont se perdre ensemble Sous des ombrages ignorés.

Prenons ces oiseaux pour modèles :

Le même nid fut leur berceau; Et déjà le même rameau Les voit amoureux et fidèles.

Abel fut aimé de sa sœur, Et Dieu sourit à leur bonheur.

Ce Dieu qui voit couler nos larmes N'est pas aujourd’hui plus cruel:

Je suis plus sensible qu’Abel, Et Thirza n’avait pas tes charmes. »

Zamar ne lui répondait pas; Sa résistance est incertaine ; Tremblante, elle refuse à peine, Et fuit à regret de ses bras.

Cependant la noire tristesse

D'Amnon flétrissait les beaux jours.

Il rejetait les vains secours Que l'art offrait à sa faiblesse.

« Du tombeau si l’on veut m'ôter, Dit-il, que Zamar se présente Avec la liqueur bienfaisante Qu'’elle seule sait apprêter. »

Zamar lui porte le breuvage :

Il la voit, détourne les yeux,

Et baisse un front silencieux ;

Des larmes baignent son visage ;

Un long soupir sort de son cœur;

Il avance une main brûlante,

Reçoit la coupe, et de sa sœur

Il a touché la main tremblante.

La coupe échappe de leurs doigts ;

Ils frissonnent, Amnon succombe,

Et Zamar, sans force et sans voix,

Tombe, se relève, et retombe.

Pauvres humains! de vos erreurs

L’inconstance est souvent extrême ;

Et souvent aussi les pécheurs

Sont punis par le péché même.

Tout à coup dans le cœur d'Amnon

Dieu mit le remords et la honte,

Et du dégoût le froid poison.

Faut-il que ma muse raconte

Ce trait affreux ? « Sors, laisse-moi,

Cria-t-il ; fuis un misérable,

Fuis donc ; dans mon âme coupable

Ta présence répand l’effroi.

Va gémir et pleurer ta gloire ;

Et du bonheur empoisonné

Que ta faiblesse m'a donné

Périsse à jamais la mémoire!»

Zamar lui répond en pleurant:

« Quels mots sont sortis de ta bouche

Ton premier crime fut bien grand ;

Mais, crois-moi, quand ton bras farouche

Ose me chasser, tu commets

Le plus noir de tous les forfaits. »

À ces mots, elle se rétires

Ses pas incertains s’égaraient.

Dans sa douleur elle déchire

Les vêtements qui la couvraient ; De cendre elle souille sa tête, Meurtrit l’albâtre de son sein, Veut parler, rougit et s’arrête, Sur ses beaux yeux porte sa main, Rougit encore, et parle enfin :

« Le deuil doit être ma parure.

Pourquoi ce riche vêtement !

Pourquoi cette blanche ceinture, Qui des vierges est l’ornement ?

« Hélas de la robe royale Il est flétri l’antique honneur ; De la tunique virginale Un crime a souillé la blancheur.

« Barbare, tu causas ce crime ; Etaît-ce à toi de m’en punir ?

De ton amour je fus victime; De ta haine il faudra mourir.

« Haïr est un supplice encore.

Moins à plaindre dans mon malheur, Je te pardonne, et je n'implore D'autre vengeance que ton cœur. »

Mais la vengeance fut affreuse, Puisque Absalon dans sa fureur Immola son frère et sa sœur,

A sa sœur qui, plus malheureuse Après cet outrage nouveau, Suivit le coupable au tombeau.

Dans cette aventure cruelle,

De David l’âme paternelle Connut la douleur et l’effroi.

Mais de ses peines la plus duré

Fut de vieillir. Un prince, un roi Devrait-t-il donc de la nature Comme un autre subir la loi ?

C'est vainement que son altesse Avalait, aux yeux d’un docteur, Ces vins dont l’heureuse chaleur Dans les sens porte la jeunesse ; En vain d’une fourrure épaisse On tient ses vieux membres couverts ; Glacé par quatre-vingts hivers, De froid il grelottait sans cesse.

« Il faut, dit l’un des courtisans, Chercher, trouver un pucelle, Pucelle vraiment, fraîche et belle, Et qui joigne à cela seize ans.

De plus, qu’elle soit caressante :

De sa majesté complaisante La couche elle partagera, Et sur son sein l’échauffera. »

Ce nouvel avis parut sage.

Mais longtemps il fallut chercher.

Enfin dans un petit village On trouva l’heureux pucelage Qui près du roi devait coucher.

On reconnut son existence ; D’Abisag il portait le nom.

Un jeune berger du canton Le pourchassait avec constance Après trois mois de résistance, Il chancelait dans ses refus ; Un jour encore, il n’était plus.

La vanité souvent l'emporte Sur l’amour, même féminin.

La belle hésita, mais enfin

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L'ambition fut la plus forte.

Jézahel tombe à ses genoux, Et d’un air suppliant et doux:

« Ton cœur a connu la tendresse.

Peut-il oublier sans retour Et ma constance, et la promesse Que ta bouche fit à l'amour ?

« Tu trouvais tout dans cet asile, Des bois. des ruisseaux, un beau jour, Des fêtes, un bonheur tranquille, Et les hommages de l'amour.

« Tu me quittes ; et moi, cruelle, Je garderai dans ce séjour Le souvenir d’une infidèle,

Et les tourments de mon amour.

« Tu vas chercher un diadème, Pars, mais tu pourras à ton tour Regretter, sur le trône même,

Le baiser que donne l’amour. »

Abizag d'une voix émue :

« N’obscurcis point par le chagrin L’horizon brillant et serein Qui se découvre à notre vue.

Je tiendrai ce que j'ai promis.

Au roi l'amour n’est plus permis Pour lui ce nouvel hyménée N'est qu’un remède seulement.

De la bergère couronnée En secret tu seras l’amant.

Je te vois déjà capitaine, Puis colonel, puis général. Fidèle et né pour la victoire, Vers le plaisir et vers la gloire Tu marcheras d’un pas égal:

Par Jézahel sera cueillie

Cette rose qu’il croit jolie,

Et qu’il faut porter à la cour :

Je la réserve à ta tendresse ; Etpour gage, mon cœur lui laisse Un baiser que donne l’amour. »

Elle joignait à la jeunesse Beaucoup d’attraits, quelque finesse, Un naïf et doux entretien :

Du prince elle échauffa la glace, Mais sans la fondre ; il dormit bien, A son épouse rendit grâce,

Et de la rose ne dit rien. »

Mais au bout d’un mois, cette rose Qui trouvait qu’au bandeau royal Il manquait encor quelque chose, Voulut sans en dire la cause, Visiter son hameau natal.

A sa réchauffeuse Jolie

David ne disait jamais non ;

Et d’ailleurs cette fantaisie Annonce un cœur sensible et bon.

Son apparition soudaine

Du berger calme le chagrin.

Elle repart le lendemain

Très satisfaite et vraiment reine.

Jézahel, quelques jours après, Quitta le hameau pour la ville.

Sur lui d’un roi faible et facile On accumula les bienfaits.

Toujours cher à sa protectrice, Quelquefois d’un jaloux soupçon Il sentait le vif aiguillon :

Un motidissipait ce caprice.

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Abizag et tous ses appas

Couchaient à côté du monarque.

Et pourtant il ne péchaïit pas ;

De la Bible c’est la remarque.

Lecteur, quitte à pécher un peu,

Il faut, dans l'hiver de ton âge,

Imiter ce roi juste et sage

Qui fut selon le cœur de Dieu.

Son heureux fils, dès sa jeunesse,

Poussa bien plus loin la sagesse.

Du trône à peine possesseur,

Il écrit avec éloquence

Contre le trône et la grandeur,

La bonne chère et l’opulence,

Le monde et son attrait menteur,

Le bel esprit et la science.

On crut que ce régent des rois,

Leur donnant l'exemple lui-même,

Et repoussant le diadème,

Allait vivre en simple bourgeois.

Point ; il conserve ses richesses,

Ses bons repas, ses dignités,

Et les jouissances traîtresses

Qu'il appelle des vanités.

Sa sagesse un peu singulière,

Prêchant la modération,

Fait pourtant égorger un frère

Dont il craignait l'ambition.

Dans ses écrits toujours sévère

Des voluptés frondeurs austère,

Aux femmes il ne permet rien.

11 démasque les courtisanes

Et de leurs allures profanes

Il avertit les gens de bien,

« Fuyez cette beauté mondaine, Qui seule, vers la fin du jour, Devant sa porte se promène, Fringante et respirant l'amour. , Tout bas le passant elle appelle, St, st! et lui prenant la main, D'un ton familier et badin :

« Viens dans ma chambre, lui dit-elle’; Mon lit est grand jonché de fleurs :

Aux doux parfums qu’on y respire, Le cinnomum et la myrrhe Joindront leurs suaves odeurs.

Des maris le plus inutile Pour les champs a quitté la ville, Et la vendange le retient ; Jamais de nuit il ne revient.

Mets à profit sa négligence :

Et sans alarmes jusqu’au jour Viens vendanger en son absence Des fruits de plaisir et d'amour. »

À ce discours ferme l’oreille, Jeune imprudent ; sache opposer Une main sévère au baiser Que t'offre sa bouche vermeille.

Une source dans ton verger Jaillit avec un doux murmure, Et son eau bienfaisante et pure Te désaltère sans danger.

La faim te presse et te fatigue ?

De ton figuier mange le fruit ; Et ne va pas durant la nuit Du voisin grignoter la figue. »

On pense bien que Salomon, Avec une telle morale,

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