Poésies complètes de Robert Burns;
Un vieillard , qui a assez souffert pour avoir le droit d'être optimiste , me disait dernièrement , à propos des infortunes des poètes et des vives et inutiles réclamations qu'elles ont soulevées de tout temps : « Lorsqu'un fait se reproduit continuellement dans tous les pays et à toutes les époques , Ce fait a beau blesser nos sympathies , il est d'un esprit droit et équitable , avant d'accuser la Providence , de chercher la raison de cette injustice apparente , et d'en apprécier les conipensa tiens.
» Les poètes sont malheureux , dit -on ; et on s'étonne , et on s'indigne , et on déclame contre la destinée ! Mais il faut qu'ils soient malheureux ; voilà ce qu'on oublie. La poésie exige une sensibilité qui se blesse au moindre contact , et qui (ajoutons-le pour être juste) éprouve des jouissances inconnues aux* natures plus grossières. C'est le double lot de toutes les organisations délicates et. impressionnables. Seulement les poètes ont un dédommagement de plus : c'est d'occuper le public de leurs souffrances , et d'y puiser mille satisfactions d'amour-propre. Plus je réfléchis, plus je les trouve exigeants et mal fondés dans leurs plaintes , de vouloir le talent sans la douleur, l'effet sans la cause, d'aspirer tout ensemble .à la gloire et au bonheur ; — surtout les poètes lyriques, qui sont le sujet de leurs chants. Heureux , qu'auraient-ils à nous dire? Ne fautil pas qu'ils pleurent pour nous intéresser? La question serait éclaircie, je crois, si, au lieu do répéter que les
11 NOTICE SUR BURNS
poètes sont malheureux , on reconnaissait que ce sont les malheureux qui sont poètes.
» Et n'appelés pas cette explication un motif ingénieux de résignation aux maux d' autrui ; quoique vieux , je ne suis pas encore si égoïste. Mais pourquoi auraisje tant de scrupules ? Placez un poète entre la souffrance et Tobscurité , son choix ne sera pas douteux. Je fais comme lui : son talent me console de ses malheurs, puisque c'est une filiation inévitable; etjesuisdeTavis d'une fenune de ma connaissance) qui a pour règle de ne jamais lire les ouvrages d'un poète dent la vie ne l'a pas fait pleurer. »
Bums est du nombre des poètes que mon vieil ami a dû lire , car sa vie fut empoisonnée par bien des cha-^ grins : non pas de ces infortunes brillantes et dramati* ques qui excitent l'intérêt de la foule et trouvetit leurd dédommagements dans l'effet qu'elles produisent; mais de ces misères obscures, continues, qui minent peu à peu les forces morales et physiques^ et qui me semblent beaucoup plus dignes de compassion.
Fils d'un pauvre fermier du comté d'Afr en Écosee , Robert Bums apprit, dès l'enfonce, à se familiariser avec les travaux et les privations que sa destinée lui réservait. Son père , homme d'un caractère recommandable et d'un esprit fort au-dessus de sa position, lutta toute sa vie contre la mauvaise fortune, et ne laissa à ses enfants , pour tout patrimoine , que l'exemple de ses vertus et une éducation passable , qui était en partiel son ouvrage. Livrés à eux-mêmes, Robert et son jeune frère Gilbert prirent comme leur père une ferme à bail ; mais leur entreprise ne réussit pas mieux que les siennes. Outre la fatalité qui s'acharnait sur toute cette famille , une autre cause personnelle à Robert mettait obstacle au succès. L'amour , qui seul détourne assez d^ de ce qu on nomme les intérêts positifs de la vie> l'amour lui avait apporté une distraction bien plusdange-
NOTICE SUR BURNS. m
reuse encore , car elle est éternelle. Robert était devenu poète; et tandis que son corps robuste exécutait machinalement les travaux de la ferme , sa pensée était ailleurs à la poursuite de mille gracieux fantômes.
Mais c'était trop peu de l'ennui quotidien d'une tâche rebutante qui prive du> bonheur de se livrer à celle qui plairait ; c'était trop peu des résultats fâcheux d*un tra^ vail fait à contre-cœur : la destinée apparemment ne le trouvait pas assez malheureux^ je veux dire assez poète : il fallait que ses souffrances et ses charges s'accrussent. Amoureus de Jeanne Arroour, il devint père, et voulut, en bonupe d*b(Hineur) réparer aon imprudence. Mais ce mariage, qui lui-même était une infortune dans ^ position, devait être acheté par mille autres chagrins.
Il était encore à sa ferme de Mossgiel, lorsque sa jeune maîtresse s'aperçut que leur liaison ne pouvait plus poster long* temps secrète. Jugez de leur «nbarras 1 Depuis quatre ans, l'hiver avait été très^rude et le prin^ temps fort tardif; lafbrme, loin de répondre aux efforts des deux frères , avait épuisé la plus grande partie d« leurs resëourceS' Robert pouvait-il associer sa chère Jeanne à une situatioq si précaire 7 Ils convinrent qu'il lui ferait une promesse de mariage, qu'il irait tenter fortune en Jamaïque , et qu'en attendant Jeanne rester rait chez elle jusqu'à ce qu'il plût à la Providence da lui renvoyer un mari en état de soutenir une famille.
Mais Jeanne avait un père , qui à cette nouvelle jeta les hauts cris. Sa femme et lui trouvèrent qu'un mariage de cette espèce ne remédiait à rien* Un mari en Jamaï* quel aqtant n'en point avoir; et beaucoup mieux même , car c'était ôter à leur fille toute espéranœ d'un autre établissement. Ils signiBèrent donc à Jeanne leur désir que ce ps^pier fût annulé, et le mariage avec lui. Celleci, pleine de remords d'avoir causé une si violente affliction à de si tendres parents , se soumit à leurs volontés, et en donna connaissance à Robert. Pauvre Robert î
IV NOTICE SUR DIRNS
quelles angoisses! U ofli*it de rester et de soutenir de son mieux sa ferame et ses deux enfants jumeaux avec le produitde son travail journalier. On rejeta ses offres. Que faire? Plier sous la nécessité , suivre son plan et s*embarquer pour la Jamaïque, au risque de trouver Jeanne mariée à son retouç. U s'y était résolu , lorsque la destinée voulut bien lui accorder quelque répit. Le succès qu'(d)tenaient ses poèmes , à Edimbourg, Tempêcha de partir. La poésie, qui doit tant à l'amour , voulut cette fois payer sa dette, — une fois n'est pas coutume; — et, s'étant présenté de nouveau avec plus de réputation que d'argent, et quelques protections assez froides, près des impitoyables parents de sa chère Jeanne, Robert parvint à les attendrir , et obtint d'eux la permission d'épouser la mère de ses enfants , et de réparer le tort qu'il avait fait à l'honneur de leur fille.
Mais tout est malheur aux malheureux. Le mariage et la paternité, ces liens qui attachent les honunes à la vie, sont pour le pauvre autant de fardeaux sous lesquels il succ(Mnbe. Dans des yeux adorés il voit se multiplier l'image de sa propre misère, et à chaque coup dont le frappe l'adversité, le sang jaillit de plus d'une blessure. Ces réflexions , Burns dut les faire souvent dans l'amertume de son cœur , lorsque le sommeil fuyait ses membres fatigués , et qu'il roulait dans sa tête mille projets avortés de fortune, qui se dissipaient comme des brouillards au soleil de la réalité. Pauvre poète , c'est en vain que ta muse, à demi vêtue du tartan national, et couronnée de noisettes et de feuilles de houx , t'apparait comme une fée bienfaisante qui doit, d*un coup de sa baguette, métamorphoser ta chaumière en palais; tu mourras fermier comme tu as vécu, arrosant de sueurs une terre avare qui ne fournit pas aux besoins de ta famille , honorant une patrie ingrate qui te laissera expirer , à trente-huit ans , d'épuisement et de misère. Tu auras des lecteurs , d'oisifs visiteurs qui
NOTICE SUR BUBN8. y
t'habitueront à quitter le coin de ton feu pour les joies bruyantes de la taverne, des seigneurs qui t'auront comme une curiosité à leur table, et qui se croiront dés Mécènes pour t'avoir fait nommer jaugeur, à cinquante livres sterling d'appointements.
Jaugeur! ne voilà-t^il pas un judicieux emploi de ses facultés et de leur crédit !
Représentez-vous un étranger , grand admirateur de Burns , qui, dans son enthousiasme , part pour l'Ecosse, afin de voir ce génie , dont sa patrie sera justement fière un jour. Où le trouvera-t-il? Rêvant sur les bords fleuris du Doon ou de la Cree^ et confiant les peines secrètes de son cœur à sa muse , pour qu'elle en prenne sa part et le soulage? Non; il est dans une cave, à jauger de l'aie ou du whiskey I
Et ne le plaignons pas trop. Songez donc , depuis Homère, quelle série de poètes mendiants ! et, en 4 579, les ménestrels d'Ecosse n'étaient-ils pas rangés, par la législation, dans la classe des vauriens et des vagabonds? En faire des jaugeurs, c'est réellement un immense progrès. Et, sans cette place, que devenait notre barde? Un jour il a manqué de la perdre : il s'était permis de parler politique, et d'exprimer une opinion. Un jaugeur, une opinion! quelle audace! quel scahdale! Heureusement quelques protecteurs intervinrent , et on se contenta de le prévenir qu'il ne devait désormais espérer aucun avancement. Depuis cette époque, le découragement s'empara de lui à tout jamais. Des rhumatismes , gagnés sans doute au service de cette paternelle administration, et une fièvre lente ruinèrent sa constitution déjà minée par tant de soucis ; et il rendit au ciel sa belle âme, avec le regret de laisser sans appui , dans un monde qu'il avait trouvé lui-même si peu charitable, quatre enfants et sa femme près d'accoucher d'un cinquième, qui naquit le jour même des funérailles de son père.
A peine était-il mort, que, selon l'éternel usage, txms
VI l»yriCE SUR BCRNS
Im eftpritâ lîirent en émoi. Le peuple n*aisM §^iére les beHux vers , mais il aime tant les beaux enterremente! il ne voulut pas perdre cette occasion d'un divertissement funéraire. Les volontaires de Dumfries résolurent de rendre les honneurs militaires à leur illustre camarade ; ^infanterie et la cavalerie qui étaient dans la ville se joignirent à eux ; les principaux habitants daignèrent sui* vre le cortège , et le corps fut porté à bras jusqu'au cimetière I où y pour dernier adieu , il fut salué de trpis dé* charges. Et puis dites que la patrie est ingrate envers ges grands bommesl
Une souscription ouverte au profit de sa veqve et de leurs cinq enlants s éleva à sept cents livres sterling , et 11. James Gurrie se chargea de publier une éditipp complète des Œuvres de Bums, dont le produit fut destiné au même usage. Ainsi s^ trouvèrent heurei^semeat démentis les pressentiments fu^es^s qui assiégeaient son lit de mort : car c'était là l'idée hxe de ses derniers moments, dans le délire comme ^ans les intervalle de lucidité.
Mais quelles que fussent sa pauvreté e( ses inquiétudes constantes comme père de famille , janmis elles m PUt rent dompter son esprit d'indépendance, ni teinpér^r l'excès de sa délicatesse. Le succès do ses publications avait é^ brillant, et il pouvait exiger m prix avimUi*-) geux de ses nouvelles productions. Pans l'apnée 4765, l'éditeur d'un journal de Londres, jouissant d'un grand prédit littéraire, lui offrit, en échange d'upo pièce de vers par semaine, cinq^^nte-deux guiné^ par an; mais il refusa par fierté, et non par paresse , comme on pourrait le croire (l'un poète. Car à cette époque mèm? > et depuis plusieurs années, il donnait gratuitement ses tl^lles poésies lyriques au Muséum de Johnsop; e( c'est en vain que Thomspu ini^istait pour lui faire accepter le prix de sa coopération si activa au recueil des Méhdieg iomaU^' Dans sa pensée , c'eût été prostituer sa muse,
NOTICE sua BURSIS. vu
et il ne voulut recevoir en dédomroagenwînt de sa peine qu'un exemplaire de ses ravissantes poésies.
Je n^ trompe : il reçut de Targeut. La daatiaée, indignée de se voir tenir tète , jura de le faire plier. Un chapelier, à qui il devait quelque cl^ose, s'étant aperçu qu'il allait mourir , lui intenta up procès , et allait infailliblement le faire arrêter. Cette idée d'un emprisonr nemcnt dans l'état déplorable de santé pu il était, la pfainte d'être ^paré de s^ famille avant l'éternelle separatiou, faillire^t lui ôter la raison, et le forcèrent de recourir à Thomson, qu'il avait si cbstinén^înt refusé. Il lui écrivit une lettre bien touchante où il réplame de hii, à titre d'avance, une misérable spRupe dp cinq livres sterling.
N'est-pe pas un exemple ^éPQMr^geant, upe pensée dér Sûlante? Le m^J^eur fait de voqs sa proie : au miljeu de vos tortures , un seul sentiment vous soutient, celui do votre dignité. Cour le cpuserver pur et intact dî^ns votre ^me, vous aggrave^vos souffrances, vous vous imposes inille privations, à vous et £^ui^ vôtres, sacrifiant tout à Yptre propre estime ; et un jour arrive où cette dernière consolation vous écbappe, ou votre délipjitesse u'est pju» qu'upe prétention ridicule et mal soutenue, et où toifs le^ sentiments grossiers sont absous et vengés par votr^ dé* faite I Lord Byron se promit de ne pas tirer parti de sa plume; et lui, riche pt pair d'Angleterre, lui Anglais et poète , lui qu^frp fois orgueiHeu)^ , il fut forcé de se manquer de parqle. Que son exemple te console dans la tombe, Robert Burns, toi plus pourjigeux et plus délicat encore, puisque tu étais pauvre et père de famille. L^ société ne pardonne pas les vertus qui font sa critique, et, tôt ou tard, il faut succomber dans cette lutte inégale.
Au retour des funérailles , et après le premier moment d'enthousiasme et de reconnaissance pour celui dont la mort avait fourni l'occasion d'une cérémonie si tou-
Viii NOTICE SUR BURNS.
chante el si solennelle, la société sentit le besoin de se justifier d'avoir laissé mourir de misère et de dégoûts un homme dont la perte excitait tant de regrets , et, pour apaiser le cri de sa conscience , elle n'imagina rien de mieux que de le calomnier.
Il n'y avait pas de semaine que l'on n'entendit annoncer que sir John avait enlevé la fille du ministre de
telle paroisse, et que mistress une telle était partie pour le Continent avec lord **♦. C'était comme une procession de Londres à Gretna-Green , et le forgeron ne savait auquel entendre. Notre jeune fermier avait l'âme sensible; il voyait les oiseaux faire l'amour sous la fouillée. Son cœur tendre et ses dix-sept ans le poussant, il crut pouvoir se permettre de faire ce que faisaient les lords et les dseaux , et de commencer par dire en prose à de charmantes filles ce qu'il devait chapter plus tard au public.
Tous les soirs on ramassait sous les tables les gentilshommes du voisinage. L'ivrognerie emplissait les caisses de l'accise; et un pauvre jaugeur, encouragé par l'exemple d'une consommation dont il connaissait par état toute l'étendue, se laissait assez souvent entraîner à la taverne. Sans doute , il aurait mieux fait, au retour du travail , d'aller droit chez lui , en vrai stoïque. Mais au logis l'attendaient probablement les plaintes de sa femme , qui lui reprochait les embarras pécuniaires de la communauté ; qu'il n'était pas assez intrigant , qu'il s'occupait de niaiseries au lieu de songer au solide, qu'il devrait avoir le caractère de James ou de Williams, qu'il ne ferait jamais son chemin , et que tout son étalage d'indépendance les mènerait infailliblemenl à l'hôpital. — Mais il s'était épuisé le corps à la charrue et le cerveau à la poésie ; mais il avait fait tout le jour son dégoûtant métier de jaugeur; et que de fatigues , que de chagrins nés oublient pas devant un potd'ale écumeuse, à causer avec les savants de l'endroit, ou avec les amou*-
NOTICE SUR BURNS
retix qui échangent les confidences du jeune âge contre les conseils de l'expérience I
Voyez quel excès de dépravation l vous êtes jeune , et la chair vous tente ! Vous êtes malheureux , et vous cherchez quelquefois à oublier, à vous étourdir, et vous ne vous refusez pas toute espèce de distractions ! Que dis-je ! vous êtes homme d'honneur et de courage ; vous avez de la délicatesse , de la dignité , de la noblesse dans les sentiments ; vous avez du cœur et du génie , vous avez vingt vertus , et vous n'en avez pas vingtdeux 1 Vous êtes pauvre , et vous vous permettez quelques écarts de nous autres riches 1 Mais le monde se bouleverse ! A nous riches , à nous heureux , tous les plaisirs défendus ! A nous les jolies filles et les liqueurs enivrantes I A nous toutes les jouissances ! A vous les leçons , sinon les exemples de continence î A vous de suer, de haleter sous le faix ; et quand le soir , dételant la charrue , vient vous dégager de votre fardeau , vite au grabat pour y retrouver en songe tous les maux de la réalité! Car, ne nous y trompons pas, et laissons là les paradoxes des chansons à boire, aux malheureux les mauvais songes , aux heureux les riants fantômes de la porte d'ivoire. La nuit n'est que le miroir trouble du jour.
Mais laissons à Burns lui-môme le soin de se justifier en se faisant connaître. On a quelquefois à regretter que des poètes se soient abaissés jusqu'à la vile prose pour nous parler d'eux ; mais c'était dans des préfaces , et en la présence imposante du public. Il ne s'agit ici que d'une confidence ingénue faite à l'amitié, d'une lettre qui, n'étant pas destinée à voir le jour , est écrite avec cet inimitable abandon qu'exclut toute préoccupation de publicité. — « Quand on voit le style naturel , dit Pascal , on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait à voir un auteur, et on trouve un homme. »
(( Monsieur, écrivait-il en 1787 au docteur Mooro ,
X NOT1(» sut BURMS.
Tatiieyr de Mêhceo, é'Ëdùuaré , etc., d^^is plusieure mois j'ai couru le pays ; mais maintenant me voici retenu par une maladie de langueur qui, je suppose , a son siège dans Testomac. Pour me distraire , il m'a pris la fantaisie de vous écrire ma propre histoire. Mon nom a (ait quelque peu de bruit dans ce pays ; vous avai bien voulu vous intéresser à moi avec ehaleur, et je pena» qu'un récit sincère pourra vous amuser 4ana \m mo* ments de désoBuvrement, Car je vous assure » monsiaur , que comme Salomon , à qui je crois ressembler quelque^* fois — à la sagesse près , mais c'est une ha§atelle ^ G0mma lui , dis-je , j'ai tourné mei yeu30 pour oontempkr la démence et la foiie , et comme lui j'ai trop souvent fra« témisé avec elles. m.
» Je n'ai pas le moindre droit au titre de gentilhomme. L'hiver dernier, à Edimbourg, j'ai parcouru le livre de la noblesse , et j'y ai trouvé à peu près tous les noms 4u royaume; mais quant à moi , mon sang ancien, mais obscur, s'est traîné ju9qu'à moi de faquin en faquin depuis le déluge; et gueules, pourpre et argent nt'oat eomplétement désavoué.
» Mon père était du nord de l'Ecosse. Il était Gis d'un fermier qui louait les terres des nobles Keith de Maris^ chai , et il eut l'honneur de partager leur sort. Je me sers ici du mot honneur sans l'appliquer à ses principes politiques. Loyal et déloyal sont pour moi des termes purement relatifs , le droit étant toujours au plus fort. Mais ceux qui vont au-devant de la ruine, et tepdent la main à l'infamie pour ce qu'ils croient sincèrement être la cause de leur Dieu ou de leur roi, ceux-là sont, comme Marc-Antoineledit, dans Shakspeare, deBrutus et Cassius , des hommes honorables,
» Mon père , après plusieurs années de vicissitudes , recueillit une assez bonne provision d'expérience ; et c'est à cela que je dois le peu de sagesse auquel je dois prétendre. Je n'ai pas rencontré beaucoup de gens qui con-
NOTICE SUR êmsm. xt
nusseni les homnes comme lui. Mais une probité obslinée , et une irasdbilité aveugle, indomptable , sont des défauts sans remède : aussi je suis né le fils d'un bommt) lort pauvre. Pendant les six ou sept premières années de Bii vie^ mon père fut le jardinier d*un digne petit propriétaire dans le voisinage d*Ayr. S'il était resté dans cette position , ma perspective était un petit emploi en 80iis-<mlre dans quelque ferme des environs. Mais son vœu le plus cher était de garder ses enfants sous ses yeux jusqu'à ce qu'ils pussent discerner le bien du mtà. Aussi, avec l'assistance de son généreux maître ^ mon pèm s'aventura à prendre à bail une petite ferme.
» A cette époque , je n'étais le favori de personne. J'avais une bonne mémoire > une santé robuste , et une piété de routine , comme un enfant que j'étais. Avec quelques coups de férule , mon maître d'école iit de moi un savant anglais) et, à dix ou douze ans, j'étais docteur èe substantifs, verbes et particules. Je dus aussi beau^ coup, dans mon enftmce , à une vieille femme qui de^ meiurait avec nous , et qui était d'une ignorance , d'une crédulité etd'une superstition remarquables. Nul, dans le pays , n'avait une plus vaste collection de contes et de ebansons sur les diables, les fées, les esprits, les sorcières, les magiciens, les feux follets, les lutins, les fantômes, les apparitions, les charmes, les géante, lesdra* gons ) etc. Non-seulement ses récits cultivèrent en moi les germes de la poésie . mais ils eurent un tel effet sur mon imagination, que même à présent, dans mes courses nocturnes, j'ai souvent , malgré moi , l'œil sur certains endroits suspects; et, bien que personne ne soit plus sceptique en de telles matières, il me faut parfbis un effort de philosophie pour chasser ces raines terreurs...
» Les deux premiers livres que je lus seul furent la Vie d*Atmibal et VHiêtoire de $ir WUHam WaUaee, Jamais livres depuis ne m'ont fait ce plaisir. Annibal enflamma ma jeune imagination d'une ardeur militaire. Je mar«
xii NOTICE SUR BUHMS.
chais fièrement à côté des recrues, au son du tanibour et de la cornemuse, regrettant de n'être pas assez grand pour être soldat. Et, quant à l'histoire de Wallace , elle versa dans mes veines un préjugé écossais qui fera bouillonner mon sang jusqu'au jour où , la vie fermant se& écluses,, il rentrera dans le repos éternel.
» La théologie scolastique , à cette époque , avait en-^ sorcelé le pays ; et moi , jaloux de briller dans les réunions des dimanches, entre les sermons, aux funérailles, etc...., je me mis, quelques anné^ plus tard, à attaquer le calvinisme avec tant de chaleur et d'indiscrétion , que je soulevai contre moi un cri d'hérésie qui retentit encore à cette heure.
» La proximité d'Ayr eut pour moi quelque avantage. Mon humeur sociable, quand la fierté lui laissait le champ libre, était comme la définition de l'infini dans notre catéchisme : « sans bornes ni limites. » Je formai des liaisons avec quelques jeunes garçons plus favorisés que moi de la fortune, et occupés à répéter les rôles dans lesquels ils allaient paraître sur le théâtre de la vie où j'étais , hélas! destiné à les envier de la coulisse. D'ordinaire, ce n'est pas à un âge si tendre que nos gentilshommes ont le juste sentiment de l'énorme distance qui les sépare de leurs camarades en guenilles. Ce n'est pas en un jour que l'on donne à un petit grand seigneur ce dédain convenable et séant pour les insignifiants et stupides pauvres diables d'ouvriers et de paysans qui l'entourent , et qui, peut-être, sont nés dans le même village que lui. Mes jeunes supérieurs n'insultèrent jamais l'apparence rustaude de mon misérable individu ^ dont les deux extrémités étaient souvent exposées à l'inclémence de toutes les saisons. Ils me faisaient cadeau de volumes dépareillés, où même alors je puisais quelque observation.
L'un d'eux m'apprit un peu de français ; et quand il
arrivait à mes jeunes amis et bienfaiteurs de s'embarquer pour les Indes orientales ou occidentales, ces séparations
NOTICE SUR BURNS. xiii
me causaient souvent une vive affliction. Mais j allais être appelé à des maux plus sérieux.
» Le généreux maître de mon père mourut. Sa ferme devint un marché onéreux, et, pour comble d'infortune, BOUS tombâmes dans les mains d'un agent qui a posé pour le portrait qui se trouve dans mon conte des Deux chiens. Mon père était âgé quand il se maria; j'étais l'aîné de sept enfants ; et lui , usé par des fatigues prématurées, n'était plus en état de supporter le travail. Mon père s'irritait vite, mais son courage n'était pas facilement abattu. Sou bail était résiliable dans deux ans , et, pour atteindre la fin de ces deux années , nous réduisîmes nos dépenses. Nous vivions misérableinent. Pour mon âge, j'étais un habile laboureur; et l'aîné après moi, Gilbert, pouvait très-bien mener la charrue et m'aider à battre le blé. Un faiseur de romans aurait peut-être vu ces scènes avec quelque satisfaction ; mais non pas moi. Je me sens bouillir encore d'indignation au souvenir des insolentes menaces de ce gredin d'agent, dont les lettres nous faisaient tous fondre en larmes.
» L'obscurité mélancolique d'un ermite et le labeur incessant d'un galérien , tel fut mon genre de vie jusqu'à l'âge de seize ans. C'est un peu avant cette époque que je commis, pour la première fois , le péché de la rime. Vous connaissez la coutume de notre pays , d'accoupler un homme et une femme pour les travaux de la moisson. Dans ma quinzième automne, mon associée fut une séduisante créature , plus jeune que moi d'un an. Je ôais trop peu l'anglais pour lui rendre justice en cette langue ; mais vous comprenez l'écossais — c'était une bonie, sweet, sonsie lass. En un mot , elle m'initia sans le 'vouloir à cette délicieuse passion, qu'en dépit de l'acide désappointement , de la prudence , ce cheval de brasseur, et de la philosophie, cette rongeuse de livres, je tiens pour 4a première des joies humaines , pour notre plus chère bénédiction ici-bas. Conmient elle gagna la
XIV NOTICE SUR fttlRKB.
contagion, je ne puis le dire. Vous autres Hnédécins , vous parlez beaucoup d*infect!on par respiration, par attouchement, etc.... mais je ne lui dis jamais expressément que j'étais amoureux d'elle. En vérité, je ne savais pas moi-même pourquoi j'aimais tant à rester eii arrière avec elle le àoir, au retour du travail; pourquoi les notes de sa voix faisaient vibrel" les cordes de fnoh afiur comme une harpe éolienne, et pèrtlculiôrement pourquoi mon pouls battait si fort quand j'approchais l'œil et le doigt de sa petite main, pour en extraire les cruels piquants de la ronce ou du char<ion.
» Entre autres qualités séduisantes, elle chantait avefc tant de charme 1 C'est sur son rml favori que j'essayai mes premiers ters. Je n'étais pas asseï présomptueux pour m'imaginer qu'ils vaudraient ceux imprimés, com* posés par des hommes qui savaient le grec et le latin^ Mais ma belle chantait une chanson faite, disait-on, y» le fils d'un petit laird de campagne sur une des fill«s en service chet son père , et dont H était ammireux ; et je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas rimer auaei bien que lui , car, au total , il n'étdit pas plus savant que moi.
» Tel fut mon défout en amour et en poésie, ma plua vive et parfois ma seule jouissance. Mon père, à force de courage, ayant atteint l'époque de la résiliation de son bail, entra dans une plus grande ferme, environ dix milles plus loin dans le pays. Son marché était de nature à lui procurer quelque peu d'argent comptant au commencement de son bail : autrement l'affaire eût été impraticable. Pendant quatre années, nous y vécômee assez à notre aise. Mais une difficulté s'éiant élevée entre lui et son propriétaire, après avoir été ballotté trois ans dans le tourbillon de la chicane , mon père fut sauvé tout juste , des horreurs d'un emprisonnement, par une consomption qui, après deux années de promesses, voului bien le visKer enân , et l'emporter « où les méchants om*
^07im ma mjmB. xv
sent de tounn^ter, et où les fatigitéft 9mi en fesfm, n » C'est 4 l'époque où nous vécûmes sur cette ferme que ma petite liistoire est le plus remplie d'événements. Au commencement de cette période , j'étais pcnt^tre le l^içon le plus emprunté, le plus gauche de la paroisse, J^mI solitaire n'était moins au fait des votes du monde. Ce que je savais d'histoire anci^ne, je le tenais des grammaires géographiques de Salmon et de Guthrie; 0t les idé^ que je m'étais formées sur les mœurs modernes, sur I9 littérature et la critique, je les devais au Spectateur. Ajoutez-y les ouvres de Pope , quelques pièces de Shakspeare, Tull et Dickson, sur l'agriculture; le Panthéon païen ; l'Essai de Locke sur l'entendement bumaip ; l'Histoire de la Bible, de Stackhouse; le Gukl^ du jardinier breton, par Justice; les leçons de Bayle , les ouvres d'Allan Ramsay, la Doctrine dé l'Écriture sur le péché originel, par Taylor; un Recueil choisi de chan* iions anglaises, e( les Méditations deHervey, et vous 9urez toutes mes lectures. Le Recueil de chanscms était mon vade-inêcum. Tout en conduisant ma charrette ou me rendant à l'ouvrage , je les dévorais , ch^mson par chanson, vers par vers, distinguant soigneusement le vrai tendre ou sublime de l'affectation et de l'ampoulé. Je suis convaincu que je dois à cette habitude (beaucoup de mon habileté de critique , telle quelle.
^ Dans ma dix^eptième année, pour me dégourdir un peu , j'allai à une école de danse de campagne. Mon père avait une antipathie inconcevable contre ces réunions , el c'est contrairement à ses désirs que j'y allais , ce 4pnt je n^e repens encore aujourd'hui. Mon père, je l'ai déji^ dit, était siyet à de grands emportepients : depqis c^te désobéissance, il me prit dans une sorte de grippe; ce qui , je crois, fut une des causes de la dissipation de mes années subséquentes. — Je dis dissipation , comparativement à la sobriété et à la stricte régularité de vie des presbytériens de campagne. Car , bien que les feux
KTi NOTICE SUR BURNS.
follets d'oiw -eapricieuse insouciance fussent les seules lumières de mon sentier , néanmoins mes premiers principes de piété et de vertu me tinrent quelques années plus tard dans la ligne de l'innocence. Le grand malheur de ma vie , ce fut de manquer de but. J'avais msû de bonne heure quelques mouvements d'ambition ; mais c'étaient les aveugles tâtonnements du cyclope d'Homère autour de sa caverne. Je vis que la situation de mon père m'imposait un travail continuel. Les deux seules portes par où je pusse entrer au temple de la Fortune , étaient une mesquine économie ^ ou de petits profits chicaniers. La première , l'ouverture en est si resserrée que je ne pus jamais m'y introduire. — L'autre, je l'ai toujours haïe. — Le seuil môme en est souillé. Ainsi, dénué de but dans la vie , avec un besoin réel de société , dû autant à une gaîté naturelle qu'à un esprit observateur , avec un tempérament mélancolique ou hypocondriaque qui me faisait fuir la solitude; ajoutcz-y ma réputati(m de science littéraire , un certain talent de logique sauvage, et une force de pensée qui se rapprochait assez du bon sens, et il ne paraîtra pas surprenant que je fusse généralement bien venu chez l^s gens auxquels je rendais visite ; et ce n'est pas une merveille non plus si , lorsque deux ou -trois personnes se réunissaient, j'étais toujours du nombre.
» Mais, avant tout, je me sentais un penchant pour Tadorable moitié du genre humain. Mon cœur était fort inflammable et s'allumait continuellement à telle ou telle déesse ; et comme dans toutes les guerres de ce monde, ma fortune avai£ ses caprices : tantôt j'étais reçu avec faveur, et tantôt mortifié par ses dédains. A la charrue , la faux ou la faucille , je ne crains aucun rival ; je défiais donc l'indigence, et, comme je ne pensais jamais à mes travaux au delà des heures où je m'y livrais , je passais la soirée selon mon cOBur. Un jeune campagnard mène rarement à bien \me intrisue d'amour sans Tas^^is-
NOTICE SUR BURNS. xrii
tance d'un confident. J'avais de la curiosité, du zèle et une dextérité intrépide , qui me recommandaient comme un second fort utile dans ces occasions ; et je crois que c'était pour moi un plaisir aussi vif d'être dans le secret de la moitié des amours de la paroisse de Tarbolton, qu'à pas un homme d'État desavoir les intrigues de la moitié des cours de l'Europe. La plume d'oie que je tiens semble elle-même connaître instinctivement le sentier si fréquenté de mon imagination , le sujet favori de mes chants , et ce n'est pas sans difficulté que je l'empêche de vous donner quelques paragraphes sur les aventures amoureuses de mes compagnons , humbles hôtes de la ferme et de la chaumière ; mais les graves fils de la science, de l'ambition ou de l'avarice baptisent ces choses du nom de folies. Pour les enfants du travail et de k pauvreté, rien au monde déplus sérieux. Pour eux l'ardent espoir, l'entrevue dérobée, le tendre adieu sont les plus grandes et les plus délicieuses de leurs jouissances. » Une autre circonstance de ma vie qui modifia quelque peu mon esprit et mes mœurs , c'est que je passai ma dix-neuvième année sur une côte pleine de contrebandiers, à une bonne distance de notre logis, dans une . école fameuse , pour y apprendre le mesurage , l'arpentage, la gnomonique , etc. Mes progrès y furent satisfaisants ; mais j*en fis plus dans la connaissance des hommes. Le métier de contrebandier était excellent à cette époque, et il m arriva plusieurs fois de me trouver parmi ceux qui l'exerçaient. Leurs débauches bruyantes et leurs rixes étaient des scènes toutes nouvelles pour moi ; mais je n'étais en rien ennemi du plaisir. Quoique j'apprisse d'eux à remplir mon verre, et à me mêler sans crainte dans une bagarre d'ivrognes, je n'en avançais pas moins d'un bon pas dans ma géométrie. Mais lorsque le soleil entra dans le signe de la Vierge (c'est pour mon coBur le moisdu carnaval), une séduisante/îWette, qui demeuraittout à côté de l'école, renversa ma trigonométrie,
xvni NQTICI dUJH BUUNg.
et me déplaça , par la tangeiOe de la sphère, do mes étudee. Je luttai pourtant quelques jours ^core avac lœa sinus et mes cosinus; mais une charmant journée que je me promenais à midi dans le jardin pour prendre la hauteur du soleil , j'y reneontrai mon anga
Ainsi que Proserpine, allai^t cueillir des fleurs, Fleur plus belle elle-méoiQ. -r*
» Adieu toute idée d'étude et de progrès! La semaine que je restai encore dans le pays , je ne fis qu'absorber en elle toutes |es facultés do mon âme, ou m'échapper pouf la rencontrer; et les deui^ dernières p\iit3, si le sommeil é(ait un péehé morlol, grâce à Tin^e de ceH^ modeste et innocente fille, j'aurais été san^ t^che,
» Je reyios ehex aou» considérablement amélioré. Mes lectures s'étaient accrues dos ouvrages importants de Thomsofi et de Bbeqstone; la pâture hMmaine s'était pgerte â moi sous un nouveau jour, et j'avais engagé plusieurs de mel camarades à entret^r avec moi une correspcindance littéraire. Mou style s'y forfua. J'élis tombé sur un recueil de lettres des hf^ux esprits du régne de la reine Anpe , et je les étudiai dévotement. Je gardais copies de celles de mes propres lettres do^t j'ét^s content , et la comparaison que je faisais enj-re mo} et mes correspcmdants flattait ma vanité* 4e poussai cette fureur si loin, que, biea que je n'eusse pas pour trois liards d'ouvrage au n^onde, néanmoins chaque pq^te m'apportait autant de lettres que si j'avai&i été quelqife héritier affiiré du joiutial et du graiwirlivre.
» Ma vie suivit le mémp cours jusqu'à ma vingttroisième année. Fti^a l'amQuv et viv» la bagatelle ! éta jent les seuls mobiles de pies actions. Ma bil^liotbèqve s'enrichit de deux auteurs qui me firent gfaud plaisir : gterne et Mackenzie; — Trhlram Ska%^^% et VUo^-me MtiaiMe furent les favoris de mon codur. Le« s^tiars de la poésie attiraient toujours mes pa^^ ipais je fie m'y
livras que selon l'humeur du moment, i^avais d'ordw i|$ii«e Hpe demi-douziûne et plus de pièce» de yen en train ; je prenais Tune ou Tautre, suivant la dispositioB f^ctw^Ue de moi> esprit, et je laissais là l'ouvrage dès que je press^tais la fatigue. Mes passions, une fois allumées, ae déebaîuaient comme autant de diables, jusqu'à ce que 90es vers leur donnassent issue ; alors elles se jetaient Dur ma poésie, qui, comme un charme, avait le don de les calmer. Aucun des morceaux de ce temps n'est im* primé, excepté lUiver, chant funèbre, l'aînée de mes pièc^ publiées; la Mort de la pauvre Mailie, Jean Grain-» d'Orge et les première, deuxième et troisième chansons. La deuxiëne me lut inspirée par cette patskm dont j'ai parlé, et qui interrompit mes études.
» Ma vin j;t-lroisième année fut pour moi une époque impcqptfUftte. Moitié caprice, moitié désir de me mettre à âûre quelqiie chose d^ns la via, j'entrai chez un sérancierde \^ ville voisine (Ir^ine) pour apprendre son métier* Ce fut une fnallieiireusa affaire... et pour m'achever, comme xm» féUons lo nouvel ap, la boutique prit feu et fut réduite en cendres ; ^e sorte que je me trpuvai sur le pavéccp»n)e unirai poète, ne possédant paa douze sous.
tt J'avais été obligé d'abandonner moq projet; l'infor* tune épaississait ses nuaps autour de la tête de mou père; les progrès de la cousomption étaient, hélas! iHen visibles, et, pour couronner mes malheurs, uue Mie ^Ik qup j'adorais, et qui m'avait donné rendez-vous dans lo champ du mariage, m'attrapa avec certaines circonstances mortifiantes. Le dernier des maux qui fermait celte marche infernale fut que la mélancolie naturelle de mon tempérament s'accrut à un degré tel que je fus pendant trois mois dans uu état d'esprit à ue pas être envié même par les malheureux sans espoir qui viennent d'être arrêtés.
» Cette aventure m'apprit à connaître quelque chose des villes. Mais ce qui influa le plus sur mon esprit, ce
XX NOnCE SUR BURNS.
fut ramitié que je formai avec un jeune garçon , noble caractère , mais le fils chéri du malheur. Son père était un simple artisan ; mais un homme considérable du voisinage, rayant pris en amitié, lui donna une éducation libérale, dans l'idée d'améliorer sa situation dans la vie. Malheureusement son patron mourut tout juste lorsqu^il était en état de le lancer dans le moade , et le pauvre diable, au désespoir, prit le parti de s'embarquer. Après plusieurs vicissitudes de fortune, un peu avant notre liaison , il avait été abandonné , sur la cMe sauvage de Gonnaugfat, par un armateur américain qui l'avait entièrement dépouillé...
» Indépendance, magnanimité, il était doué de toutes les vertus d'un homme. Je l'aimais et l'admirais jusqu'à l'enthousiasme, et par conséquent je m'efforçais de l'imiter. J'y réussis jusqu'à un certain point. Auparavant j'avais de l'orgueil, mais il le dirigea dans une voie convenable. Sa connaissance du monde était de beaucoup supérieure à la mienne, et j'étais tout attention pour m'instruire. C'est le seul homme que j'aie trouvé plus fou que moi lorsqu'une femme était son étoile; mais il parlait d'amour illicite avec la légèreté d'un marin , ce que jusque-là j'avais regardé avec horreur. Ici l'amitié me rendit un mauvais service ; et la conséquence fut que , peu de temps après que je repris la charme, j'écrivis la Bienvenue du poète *, Dans cette ville, ma lecture ne s'accrut que de deux volumes dépareillés de Paméla, et d'un de Ferdinand comte Fathom, qui me donna une idée des romans. Sauf quelques pièces religieuses qui ont été imprimées, j'avais abandonné la poésie ; mais, ayant rencontré les poèmes écossais de Fergusson , je fis de nouveau résonner les cordes sauvages de ma lyro avec la vigueur de l'émulation. Quand mon père mourut, tout son bien fut la proie des chiens
1. Intitulée depuis : Bienvenue de Rob le Bimeur à son enfant bâtard.
IfOTICE SUR BURNS. xxt
d'enfer qui horlent dans le chenil de la justice. Nous ramassâmed à grand'peine dans la famille quelque peu d'argent, avec lequel, mon frère et moi, nous primes une ferme du voisinage. Mon frère n'avait ni mon imagina^ tion écervelée , ni ma monomanie sociable et amoureuse ; mais, en bon sens et en sagesse, il m'était de beaucoup supérieur.
» J'entrai dans cette ferme avec de belles résolutions. Allons , je serai raisonnable. Je lus les livres à l'usage des fermiers; je calculai nos récoltes; je suivis lesmar* chés ; enfui , « en dépit du diable , du monde et de la » chair, » je crus que je deviendrais un homme sage ; mais, la première année, pour avoir acheté de mauvaises semences , la seconde , par une moisson tardive , nous perdîmes la moitié de nos récoltes. Gela renversa ma sagesse , et je retournai « comme le chien à ce qu'il >} avait rendu , et comme la truie qu'on avait lavée et » qui se vautra dans la mare. »
» Je commençais à être connu dans le voisinage pour un rimeur. Celle de mes élucubrations poétiques qui vit le jour la première fut une lamentation burlesque sur une querelle de deux révérends calvinistes , tous deux personnages de ma Foire sainte. Je me doutais que la pièce avait quelque mérite ; mais, pour éviter malheur, j'en donnai une copie à un ami très-curieux de c«s sortes de choses, et je lui dis que je ne pouvais deviner quel en était l'auteur, mais qu'elle ne me semblait pas manquer de talent. Une certaine description des clercs aussi bien que des laïques obtint un tonnerre d'applaudissements. La Prière du saint Willie fit ensuite son apparition et alarma la fabrique au point qu'il y eut plusieurs séances pour examiner si, dans son artillerie spirituelle, on ne trouverait rien à pointer contre les profanes rimeurs. Malheureusement pour moi, mes erreurs m'amenèrent, d'autre part, juste dans la direction de leur plus lourde décharge. C'est cette déplorable histoire qui
mm N0n09 SUii BUAHS.
doana lieu à mon poènie imprimé la Lamentation. Ce fut une bien triste aiaire, dont je ne pui« encore supporter la pensée , et qui faillit me doter d'une ou de deux des conditions principales pour être classé parmi les pilotes qui ont perdu la carte et se méprennent dans leur estime de la raison. J'abandonnai à mon frère ma part de notre ferme; en réalité elle n'était mienne que nomina* tivement, et je fis le peu de préparatifs que je pouvais pour passer en Jamaëque. Mais , avant de quitter pour toujours mon pays natal, je résolus de publier mes poèmes. J'appréciai mes productions avec autant d'impartialité que possible. Je leur trouvai du mérite, et l'idée que Voa m'appellerait un habile garçon était délicieuse, bien que cet éloge ne dût pas parvenir jusqu'à moi, misérable gardeur de nègres , ou peut-être victime de ce climat inhospitalier, et parti pour le inonde des esprits 1 Dans ma sincérité je puis dire que, pauvre incomu que j'étais alors , j'avais à peu près une aussi haute idée de moimême et de m^ ouvrages qu'aujourd'hui où le public s'est prononcé en le«r faveur. J'ai toujours été d'avis que les mill#e94peurs et bévues qui se commettent journellen^nt, sous le double point de vue rationnel et religieux, viennent de l'ignorance de soi-même, — Me connaître avait toujours été mon étude constante. Je me pesais à part moi ; je me comparais avec les autres ; j'épiais tous les moy«[^ de savoir li\ place que j 'occupais comme )iomme et comme poète ; j'étudiais assidûment le dessin de ma nature et l'iptention des lumières et des iHnbres de mon caractère. J'avais la confiance que mes poèmes obtiendraient quelques applaudissements ; mais, en cavaat au piSi le mugissement de l'Atlantique assourdirait la voix de la censure, et la nouveauté des spectacles de l'Inde occidentale me distrairait de l'indifférence. Je me défis de six cents exemplaires, sur lequel nombre j'avais environ trois cent cinquante souscriptions. — Ma vanité fut grandement flattée de la réception que me fit
le public; et deçiloe, tous frais dédteits, j'empochai près de vingt livres sterling. Cette somme vint fort à propos; cdr, n'ayant pas d'argent pour mon passage, il m'aurait felltt payer de ma personne. Sitôt que je fus maître de itenf guînées , prix de mon transport à la zone torride , je retins ma place sur le premier vaisseau qoi devait partir dé ta Clyde ; car
La ruine et la tAuA m'avaient pris dans leur vent.
Depuis quelques jours , j'errais de cachette en cachette, sous les terreurs d'un emprisonnement, des gensmalinientioânés ayant lâché sur mes talons les meutes im-* pitoyables de la justice. Mes adieux étaient faits au peu d'amis que j'avais; ma malle était sur la route de Greenock ; j'avais composé le dernier chant que je comptais écrire en Calédonie , — « Les ténèbres de la nuit s'amassent avec vite^ , » -^ lorsqu'une lettre du doc- • teurBlai^lbckà un de mes amis renversa tous mes plans, en ouvrant une nouvelle route à mon ambition poétique. Le docteur faisait partie d'une société de critiques d^t je n'osais espérer t'approba^on. Son avis, que je trou^^ verais à Bdin^MHirg des encouragements pour une seccmde édition, m'enflamma tellement, que je partis pmir ceMe ville sans ùhe seule connaissance, sans une seule lettre d'introductioh. L'étoile funeste qui avait si long-temps répandu son influence desséchante dans mon zénith , fit pour cette fois une révolution vers le nadir; et une Providence bienveillante me plaça sous le patronage d'un homme des plus honorables, le comte de Glaincaim. Oublie-moi, grand Dieu y si jamais je V oublie!
* Je n'irai pas plus lom. A Edimbourg j'étais dans un monde nouveau. Je me niêlai à plusieurs classes d'hom^ mes presque nouvelles pour moi , et j'étais tout attention à saisir leurs caractères et leurs mœurs* Si j'ai profité , le temps le montrera » »
XXIV NOTICE StiR BUKNS.
Si j'avais rhonneur d'être poète , je tiendrais , ce me semble , à être reçu dans le monde pour moi-même et indépendamment de mon mérite littéraire. Cette pré* tention, je l'ai eue pour Bums , et j'ai voulu faire aimer l'homme avant de présenter le poète. J'espère que soa récit n'aura pas paru trop long; et quel commentaire biographique aurait pu valoir cet épanchement d'une âme sincère ? Sans doute la manie de parler de soi est depuis quelque temps un des plus fâcheux ridicules de notre littérature , et le mot est devenu d'aussi mauvais goût dans les livres que dans le monde ; mais les lecteurs feront toujours une exception en faveur d'un talent supérieur, et ses confidences ne seront jamais écoutées sans un vif intérêt.
Bienheureux les poètes ignorants : le royaume des cieux leur est ouvert. Ils ne voient pas la nature à travers les lunettes des livres, comme le dit par expérience le spirituel Dryden ; ils ne consultent pas de poétiques, ils n'entendent rien aux théories, et ne sont enrôlés dans aucun parti littéraire. Ils marchent seuls dans leur sainte innocence; leurs fHeds ne s'embarrassent point dans les langes de l'école; ils ne s'égarent pointa la poursuite de lueurs trompeuses dans les bourbiers de l'imitation ; ils n'analysent ni ne décrivent : ils sentent, ils aiment, ils chantent. La science étouffe l'instinct : heureux les poètes ignorants ; ils peuvent dire comme le proverbe espagnol : /o soy quien soy, Je suis celui que je suis.
Que de divines qualités Bums aurait perdues à être plus lettré! Voyez son compatriote Thomson le didactique : la nature n'avait pas été avare envers lui ; mais il fut élevé à Edimbourg , mais il vécut à Londres ; et Dieu et les Saisims savent ce qu'il a perdu de son em-
NOTICE SUR BURNS. xxv
preinte nalive àu~frottcmcnt des villes. Si Burns avait su le grec et le latin, il aurait peut-être cédé aux remon" trances affectueuses de ce bon docteur Moore , qui lui recommande si instamment Tétude de l'antiquité, et qui lui reproche de gaspiller son génie, au lieu d'entreprendre quelque poème de longue haleine, où il pourra semer à pleines mains toutes les fleurs de la mythologie. Dans la crainte de restreindre le non^M^ de ses lecteurs, il se serait peut-être laissé persuader d'échanger son idiome naïf contre la banalité de la lan^e anglaise.
Mais heureusement il est ignorant, et les fonestes conseils de ses amis sont perdus. Il restera idéle à son écossais ; il n'embouchera pas la trompette anglaise mi llionneur des héros grecs ou romains. Il ae les eonaait pas, il ne veut pas les connaître. Paysan écossais, que lui importe l'antiquité? Mais la vieille Ecosse , la mère de l'aie et du whiskey, avec sa mythologie tmite vivante encore dans les âmes, avec tous ses glorieux souvenirs; mais la nature qu'il a sous les yeux, et les sentiments qu'il a dans le cœur; mais les vertus domestiques du chaume paternel ; mais les souffrances des animaux, victimes éternelles de l'honune ; mais ses chagrins si nombreux ; mais ses amours encore plus nombreuses peut-être ; oh 1 à la bonne heure , de jour et de nuit, par la pluie ou le soleil , laboureur courbé sur le sol ou pauvre jaugeur à cheval sur la grande route, il oubliera, à les chanter, toutes les tristes réalités de la vie.
Quelle plante frêle et délicate que le génie , et quelle combinaison de circonstances il faut pour la meuer à bien I Ce n'était pas assez , cette fois , d'un cœur passionné, et d'une imagination ardente ; il fallait que l'adversité fécondât et fit éclore ces germes ; il fallait que l'ignorance en abritât la fleur. Et puis étonnons-nous que ce fruit divin soit si rare , et que , comme l'arbre merveilleux des contes orientaux , le génie ne fleurisse que tous les cent ansi
XXVI NOTIGfi SUR BURNS.
A l'époque où naquit Burns, TËcosse était un terrain singulièrement propre à cette précieuse culture. La poésie a besoin d*un climat tempéré, entre le soleil dévorant de la civilisation et l'ombre glaciale de la barbarie. Dans le premier cas^ on exprime ce qu'on ne sent pas ; dans le second , on ne sait pcs exprimer ce qu'on sent. Grèce à une loi rendue par le parlement d'Ecosse en 4646, mais qui, révoquée par Chartes II, ne reçut d'exécution qu'après la révolution de 4696, lescampagnes de l'Ecosse se trouvaient précisément dans ce mêzzo termine. Cette loi, qui ordonnait l'établissement d'une école dans chacune des paroisaes du royaume , eut des résultats rapides et satisfaisants. L'église presbytérienne, qui avait usé de son pouvoir sur des esprits dévots jusqu'au fanatisme pour donner à l'enseignement une direction religieuse , devint, par son succ^ même, la protectrice naturelle de Fécolc. Elle en soutint le maître, qui bien souvent était quelque jeune homme se destinant à entrer dans les ordres, et utilisant ainsi les loisirs d'une candidature qui est fort longue dans ce pays. Toutes ces âmes pieuses regardèrent comme un devoir d'envoyer leurs enfents à des leçons recommandées par le ministre de la paroisse; et depuis cette époque, non-seulement beaucoup de fermiers, mais jusqu'à de simples paysans , s'astreignirent à de grandes privations pour donner à un de leurs fils, au moitis , les avantages précaires d'une éducation libérale.
Si l'on pouvait douter de l'immense influence de l'instruction primaire sur la morale publique , on n'aurait qu'à comparer le relevé des trente années de 4767 à 4797, qui constate que les exécutions en Ecosse ne s'é* levaient pas à six par année , avec le tableau fait cent ans auparavant par Fletcher de Salloun, où il avoue qu'il n'y a pas en Ecosse moins de cent mille vagabonds» qui, sans égard non-3eulement aux lois du pays, mais à celles de Dieu et de la nature j vivent dans une promit»»
cuite incestueude de frère à soBur^ de pè^e à fille, de ôig à mère, et se readent fréqu^ament coupables de vol e( même d'assassinat.
L'église écossaise, qui se trouva, comme on l'a vu, iatéressée à propager TinstnictioB, eut aussi sur la musique, du mmns su? la musique v€»ale, une infltjenc^ fa* vorable et toute contraire à celle que l'cm devait naturel*lement craindre de la rigidité de ses principes. Lors de l'établissement de la réforme en Ecosse, la musique instrumentale fut bannie des églises comme un divertisser ment profane. Au lieu d'être réglées par un instrument, les voix de la congrégation fuf^nt dirigées par un chef de chant, nomnié le grand chantre, et il était d'usage que tous les assistants joignissent leurs voix à celles qui chantaient le psaume. La musique d'église lit donc pa^ iie de l'éducation des paysans.
C'était d'ordinaire pendant les longues soirées d'hiver qu'ils recevaient leurs leçons de chant du maître d'é^cqle de la paroisse, lequel généralement n*était autre que le grand chantre, ou bien de quelque professeur ambulant qiie la beauté de sa voix ayait mis en vogue. Puis, le maitre parti , à la musique succédait la (lanse. C'est à cette leçon qu'on accourait avec ardeur ! Pour salle , quelque grange dont le plancher était de terre ; pour lustre, des chandelles au bout d'un bâton fiché 4ans la muraille ; pour maître , l'un d'entre eux. Mais comme |e 2èle des élèves suppléant à tout , et avec quelle verve joyeuse se succédaient las reek^ les strathsfteys^ )es harr^ pipe$ et tâutes les danses du pays I
Le goût de la ^me est très-prononcé ohex les Écossais de tout rang, mais surtout chez les paysans. Après les travaux de la journée, filles et garçons font plusieurs milles à pied , par de froides et terribles nuits d'hiver, pour se rendre à ces éooles ; et dès l'instant eu le violon joue un air national , la fatigue est oubliée , toutes les tailles courbées par le travail se redressent , tous les
sxviii NOTICE SUR BURN8.
yeux étincellent de plaisir, et c*est à qui fera preuve, sinon de plus de grâce , au moins de plus d'agilité , de verve et de justesse d'oreille.
L'instruction , ainsi répandue , fit germer la poésie dans les campagnes, et sans cette loi, née d'une révolution, et qu'il fallut une autre révolution pour mettre en vigueur, il est possible que la couronne poétique de l'Ecosse ne se fût pas enrichie de ses trois plus belles fleurs des champs, Allan Ramsay, Robert Fergusson et Robert Bums.
AUan Ramsay, que l'on a surnommé le Théocrite écossais, était, à ce qu'on croit, le fils d'un ouvrier employé dans les mines de plomb du comte de Hopetoun , à Lead-Hills. Il naquit sur les hautes montagnes qui séparent Clydesdale et Annandale, dans un hameau sur les bords du Glengonnar, petite rivière qui descend dans la Ciyde. On montre encore aux voyageurs les ruines de ce hameau. Au commencement du siècle dernier, il vint à Edimbourg, où il se fit apprenti barbier; il avait alors quatorze ou quinze ans. S'étant senti du goût pour la poésie, et ayant composé des vers dans l'idiome écossais, il changea sa profession contre celle de libraire, et se lia avec plusieurs gens de lettres et hommes à la mode. En 4721 , il publia uo volume de poésies qui reçut un accueil favorable, puis un recueil de mélodies nationales sous le titre d'Ever green , Toujours vertes , et son succès fut constaté par nombre d'imitations. Ce devint une mode à Edimbourg de composer de tendres sonnets pour les airs favoris de sa maîtresse : ce n'étaient plus que bergers épris et langoureux. Vers Tannée 4731 , Robert Crawford d'Auchinames écrivit Tweedside , qui excita l'enthousiasme général. En 4743 , sir Gilbert Elliot, le premier Écossais homme de loi qui sut parler et écrire élégamment l'anglais, ayant eu le déplaisir de voir miss Forbes, sa maîtresse , épouser Ronald Crawford , exhala sa plainte dans la délicieuse romance My sheep
NOTICE SUR BURNB. xxix
Ineglecied, 1 lost my sheephook. Je négligeais ma brebis, j'ai perdu ma houlette ; et douze années plus tard , la sœur de ce môme sir Gilbert se fit l'interprète de la douleur nationale dans les paroles adaptées à l'air Flotvers of ihe forest. Fleurs de la forêt, petite composition charmantOj i\ UiqiiE>lle l'allégorie n'ôte rien de son nature\. Ajoutez à ce? citîi Lions la ballade de Hardiknute, par latly \^'llrElla^^' ; celle» fie William et Marguerite, les Botdeaux iVînv^maij, j>^irMallet; la romance de ThomsoD, ouvriige de :>ii jeunesse^ et qui commence par For eiw, fortune, wiii î!wh prove, et la ballade si pathétique The brae.s of Yarron\, par Hamilton de Bangour, et vous aurez les prînri[i;il<':3 compositions qui signalèrent Iti renaissance de la [Hits^ie champêtre en Ecosse , dont Allan Kamsay peut, a bon droit, être considéré comme Tau tel jr.
Je dis renaîsâafice , car son origine était et plus an* cienno et plui^ illustre : elle avait un roi pour père. Chrklis-Kirk of tite G rené, le premier modèle de ce genre, est attribué au fils infortuné de Robert IH ,* Jacques I«', qui, par la perfidie du duc d'Albany, son oncle, tomba, à l'âge de onze ans, au pouvoir d'Henri VI, dont il fut le prisonnier pendant vingt années. Ce jeune prince, que le roi d'Angleterre , quoique son geôlier, fit élever avec tout le soin possible , devint un chevalier accompli. Danse, équitation , joutes à Tare, tournois; grammaire , philosophie , éloquence , musique et poésie , il montra une aptitude remarquable à tous les exercices du corps et de l'esprit. Il était captif depuis quinze ans au château de Windsor, lorsqu'il devint éperdument amoureux de la fille du duc de Somerset, lady Jane Beaufort, qu'il épousa en 1424. Cet amour lui inspira un poème en cent quatre-vingt-dix-sept stances , sous le titre de King's Quoir, le Chœur du Roi , où il chante d'une voix pure , mélodieuse et souvent passionnée, sa belle maîtresse :
,XK N0T1CB SUR WBKS.
Ah »veet, am y© a worldly créature, Or he^venly Ihing in likeness of nature ?
Chèfe belte, êtes-vous humaine créature , Ou bien ohcee du cie| soua forme de nature?
Quant a^ poème dç Christi^-Kùrk çif the Gref^, im autre roi d'Écoese lui en conteste la propriété ; et Wf Jtovid Dalrymple , contrairement à l'avis de Tytler, se croit iondé à dire que c'est Jacques V qui en fut le vérritable aqteur. Quoi qu'i( en sq^t, n'est-il pas glorieux pour la muse champêtre de l'Écoase de voir deux moînarques ie disputer son humble couronne de l)luets et de marguerites?
Allan Rarosay a essayé de compléter le poèiftç 4" wû japque» (ajoutez le chiffre que vous voudre?) en l'allongeant de deux chants de sa composition, et c*e»^ , païF cette raison que Chri$tis-Kirk of the Gr^ne est hahi^ellem^nt imprimé dans les œuvres de RaTn^y. L'oBuvre du barde royal se divise en tfois tableaux ; le pr^nifr egt une danse rustique , le Siecond u^e joule à l'W^, 9t le tout se termine par une rixe violente. Hanisay , dani» ses deux chants, célèbre le retour de lu cpflov^Q et des Jeux champêtres au milieu de la joie d'une nfiice de village ; et les mœurs innocentes de l'Éçpss^ s'étaient conservées si pures du contact délétère de lu civilisation, que cette peinture faite après coup, ù «ne distance de trois siècles, n'ôte point à l'ensemble son caractère indispensable d'unité.
Dans cette œuvre, comme dans le Gcntle Shepherd et dans ses chansons pastorales, Ramsay se recommande par la vérité des caractéres et des paysages, par la franchise et la simplicité du style, pur le calme heureuiç de l'innocence et de la vertu. Ses contes , où cette dernière qualité n'est plus de mise, prouvent la souplesse de son talent ; et celui du Moine et de la Meunière, The Monk and the Miller 's wife, est digne de Prior et de La Fon-
NOTt€E mm lUMt. XXXI
taine , dont il a aussi la licenee. En sonome , rficatte et ses campagnes l'inspirent toujours bien ; et ce n'est que lorsque, cédant probablement aussi à de fâcbeux eon* seils, il aborde les hautes classes , et aspire à la pureté do l'idiome anglais, qu'il devient faible et insignifiant, et qu'il décroît en proportion inverse de ses préleBUons ambitieuses.
Né dans une condition moins humble, Robert Fergas^ son passa six années dans les écoles d'Edimbourg etde Dundee, et plusieurs autres à l'Université de Saint- André. II parait qu'il se destinait à l'église ; mai» il changea d'avis et entra chez un procureur. Tout ce qu'on sait de lui , c'est qu'il mourut à vingt ans , après avoir été exposé à toutes les horreurs de la misère. Comme Allan Ramsay, il a écrit une partie de ses poésies en anglais, et comme lui l'idiome na(tional Vs{ beaucoup mieux inspiré. S'il eut plus de science et d'imagination, le sujet de ms chants lut moins heureux : ce ne sont plus des pastorales, mais des églogues de ville. Elles ne man* quent pourtant point de naturel, et sont souvent pleines de verve et d'esprit, comme The daft duy», les ioim gras. Thé King '$ birth-^y in Edinburgh^ la Fête du roi à Edimbourg , Leith racei , les Courses de Leith , et The HaUoiO fan, la Foire de la Toussaint, où il a payé, c^mme Ramsay, son tribut d'imitation à Tœuvre royale, Christis^Kirk of the Grene, Son Addrtês io tke Tron-Kirk beilj épttre à la cloche de Tron*Kirk, est ravissante de humour » Enfin son cheM'oBuvre , The former '» ingle , le Coin du feu du Fermier, a évidemment inspiré la plus sérieuse ootnposition de Bums, The eoittr'ê $a1uirday nighl, le Samedi soir dans la chaumière.
Bums , quand il commença à écrire , avait lu Allan Ramsay ; mais il ne connaissait pas les poésies de Fergusson. Dès qu'il les lut , il se sentit pris de tendresse pour cette âme ardente et sensible, pour cette jeune imagination, dont il s'inspira plusieurs fois. Ayant su que se
XXXII NOTICE SUR BURNS
tombe dédaignée n'avait pas même obtenu les honneurs d'une pierre , il écrivit aux magistrats de Canongate à Edimbourg, et arracha , non sans peine , de leur insouciance la permission de réparer à ses frais cet oubli honteux. Hélas I même patrie , même talent , même cœur, même fbrtune, qui pouvait mieux apprécier Robert Forgusson que Robert Bums ? Leur vie à tous deux fut empoisonnée par des privations de toute espèce et par les soutfrances morales du génie méconnu : Fergusson , moins à plaindre , peut-être , d'être mort à vingt ans, sans femme, sans enfants, n'ayant eu à pleurer que sur soi, à souffi'ir que de sa propre faim.
I dread thee, fate, relentless and severe, With aile a poet's, husband's, father's fear !
Je i£ redoute, ô sort implacable et sévère, De ma peur de poète, et d'époux, et de père !
'Églogues champêtres, épîtres familières, romances amoureuses, chants nationaux, contes rustiques, Robert Bums a traité tous les genres de poésie d'Allan Ramsay. Comme lui , il se distingue par la vte de ses personnages, par la vérité de ses tableaux, par la (machise native de son style, par son humour; mais il l'emporte sur son prédécesseur en verve et en chaleur d'âme. Bums est de cette famille d'écrivains dont le g^ie vient du cœur : Pectus est quod facit disertos. Chez lui , point de préoccupation littéraire , point de beautés de cabinet; il vit en plein air, en pleine nature. Ce n'est point une de ces muses pastorales qui ne visitent la campagne qu'aux beaux jours et pour s'y refaire de toutes les délicieuses fatigues de l'hiver; muses de château , qui ne chantent qu'une nature de choix, dont les forêts, comme celles de Virgile, sont toujours dignes d'un consul , et qui emportent leurs amours de la ville pour y rêver aux détours d'une allée sablée ou au courant d'une rivière factice. La muse de Bums est toute rustique : elle ha-
NOTICE SUR BURNS. xxxni
bite sous le chaume , se lève avec le soleil , attelle ellemême ses bœufs, mouille les sillons de sa sueur, vit de pain d'avoine , entre volontiers au cabaret , parle plus de pavots que de tulipes , de mares que de lacs , de canards que de cygnes , et ne prend ses anU)urs qu'au village : peut-être est-ce pour cela qu'elle est si peu constante. Avec un tel guide , comme on est loin dea boudoirs et des serres chaudes, comme on respire le grand air, comme tout s'anime et parle au cœur, conune tout intéresse et passionne , comme on sent les rapports intimes de la nature avec celui qui Taime et qui vit en elle!
Le malheur est que ces poésies sont de nature à pei^ dre beaucoup dans une traduction. D'une part, ellfig offrent peu d'intérêt dramatique, et, de l'autre, les grâces naïves du patois écossais n'ont pas d'équivalent dans notre langue. On peut dire d'elles ce que Burns dit des plaisirs :
Mais les plaisirs sont des pavots qu'on cueille; Vous saisissez la fleur, elle s' effeuille.
Mécontent de la prose, j'ai voulu essayer des vers , et en voici quelques-uns que je soumets au lecteur. Mais , vers ou prose, s'il n'est point satisfait, je l'engage, sans la moindre hypocrisie, à ne point s'en prendre au poète, mais à l'insuffisance du traducteur ou de la traduction.
XXXIT NOTIOB mm iUKNg.
JEAN GRAIN-DORGB,