‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 111 sur 150 · A GAVARD · texte numérisé non relu

A GAVARD

Nous montions lentement, et pour longtemps encore ; Les ombres pâlissaient et pressentaient l’aurore.

Et les astres tombants, humidement versés, Épanchaient le sommeil aux yeux enfin lassés.

Tout dormait : je veillais, et, sous l'humble lumière. Je voyais cheminer, tout près de la portière.

Un pauvre joueur d'orgue ; il nous avait rejoints ; Ne pas cheminer seul, cela fatigue moins.

Courbé sous son fardeau, gagne-pain de misère.

Que surmontait encor la balle nécessaire.

Un bâton à la main, sans un mot de chanson.

Il tirait à pas lents, regardant l’horizon.

« Vie étrange, pensai-je, et quelle destinée !

Sous le ciel, nuit et jour, rouler toute l’année ! Jeune, l’idée est belle et ferait tressaillir ;

Mais celui-ci se voûte, et m’a l’air de vieillir.

Que peut-il espérer? Rien au cœur, pas de joie ;

PENSEES D’AOUT

Machinal est le son qu’aux passants il envoie. »

Et je continuais dans mon coin à peser Tous les maux, et, les biens, à les lui refuser.

Et par degrés pourtant blanchissait la lumière ;

Son gris sourcil s’armait d’attention plus fière ;

Sa main habituelle à l’orgue se porta : Qu’attendait-il?... Soudain le soleil éclata.

Et l’orgue, au même instant, comme s’il ciU pris flamme. Fêta d’un chant Taurore, et pria comme une âme.

Salut attendrissant, naïf et solennel !

Cet liumble cœur comprend les spectacles du ciel.

A l’éternel concert, sous la voûte infinie.

Pour sa part il assiste et rend une harmonie.

Ainsi, Nature aimée, aux simples plus qu’aux grands. Souvent aux plus chétifs, souvent aux plus errants.

Tu livres sans replis ta splendeur ou ta grâce, L’opulent, l’orgueilleux, a perdu loin ta trace ;

Le petit te retrouve : un beau soir, un coiiphant, Quelque écho de refrain sous la lune en marchant ;

Le taillis matinal que le rayon essuie ;

Les champs de blés mouvants, raj'és d’or et de pluie ;

Un vieux pont, un moulin au tomber d’un flot clair, Bruits et bonheurs sans nom qu’on respire avec l’air. Souvent on les sent mieux dans sa route indigente.

Et, même sous le faix, l’àme s’éveille et chante,

SONNETS

Je côtoyais ce lac, tant nommé dans mon rêve ; Je le tenais enfin, et j’en voyais le tour.

Le rapide bateau l’embrassait d’un seul jour. Joyeux, je commençais ce qui si tôt s’achève.

PENSÉES D’AOUT

Chaque instant amenait quelque nom qui se lève : Goppet venait de fuir ; Lausanne avait son tour; Vevay luisait déjà sous sa légère tour;

Clarens... quoi! c'est Clarens? bosquet d’ardeiate sève!

J’admirais, mais sans pleurs, maissansjeunetransport: Rien en moi ne chantait ou ne faisait elfort.

Je disais : Est-ce tout? — Le peu de ce qu’on aime,

La fin des longs désirs, leur inégale part.

Me revenait alors; je m’accusais moi-même,

Beaux monts, cadre immortel, et que je vois trop tard 1

Mais, dans l’autre moitié du rapide passage.

Un mot dit sans dessein fît naître à mon côté,

Fit jaillir un regard d’esprit et de beauté.

Tout un jeune bonheur, tout un charmant langage.

Elle parlait du Beau dont Dieu peignit l'image.

Des grands livres, de l’art vu dans sa majesté,

Du coteau plus sévère et trop vite quitté.

Puis de sa chère enfant au retour du voyage !

Je la voyais au cœur, sur ce lac transparent.

Aimant tout ce qu’on aime en la vie en entrant, Confiante jeunesse, admirante et sereine 1

Mon regard aux coteaux glissait moins attaché ;

Et, tous ces sentiments accompagnant la scène,

Les lieux furent plus beaux, — je revins plus touché.

PENSÉES D’AOUT

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