LA SUIVANTE D’EMMA
Ne sit ancillœ... amor pudori.
Horace.
Emma, vous fûtes belle, et depuis Champmêlé Rien de si cher que vous au public assemblé JNe refait chaque soir accueil plus unanime.
N’eut un accent plus tendre et plus de grâce hitime, Et ne fit naître à l’àme aussi touchante erreur; Non... et jamais Contât, Gaussin ou Le Couvreur N’eurent autant qu’Emma d’artifice et d’empire Pour ravir d’une larme et troubler d'un sourire ; Nulle ne déploya de charmes plus aimés ;
Beaucoup, blessés par vous, sans vous être nommés, Sont morts; beaucoup en vain vous ont ouvertleur âme ; Des conquérants grondants, lions au cœur de Ilamme, Ont gémi dans vos bras et baisé vos pieds nus ;
Et maintenant, hélas I que les ans sont venus,
Que vos attraits s’en vont au vent qui les dévore. Inimitable Emma, vous me charmez encore :
Vous semblez par instants la même qu’autrefois ; Vos yeux encor sont doux et jeune est votre voix ; Votre front a gardé sa chevelure noire.
Votre main sa blancheur et vos dents leur ivoire.
Et la nuit, au théâtre, un public enchanté Avec illusion croit à votre beauté.
POÉSIES DIVERSES. 163
Mais bien tard, de plus près, quand derrière la scène, La curiosité, jeunes gens, nous enti'aîne (Cm- ce n’est plus l’amour) dans la loge, au boudoir. Où se fait et défait la toilette du soir.
Que dirai-je? on vous voit, on aime à vous entendi-e: On regrette tout bas ce que rien ne peut rendre;
On jouit des trésors de votre esprit charmant;
En vous on veut connaître un dernier monument De l'àge (lui n’est plus, d'un règne qui s’efface;
— Et pendant ce temps-là, souvent passe et repasse '\'otre fraîche suivante, alerte, au pied glissant.
Fine de taille, à l’œil doux, furtif, agaçant.
Dont on ne sait le nom; elle tourne sans cesse Détachant vos joyaux, vos robes de princesse.
Et sans bruit les emporte, et bientôt reparaît ;
Et, tout la regardant, l’adolescent distrait A peine vous répond,... cai‘ elle est jeune et belle; Et, s’il revient demain, c’est peut-être pour elle.
Amie, il faut aimer quand le feu couve encore Et qu’une main fidèle en refait les apprêts;
Il faut rendi'e à l’autel ce qui tout bas dévore Et qu’on regrette après.
Il faut aimer taudis que Fàme endolorie N’a laissé qu’un éclair au front inaltéré Et qu’à de jeunes yeux l’amant soumis s’écrie :
« Par toi je revivrai! »
Amie, il faut aimer pour (ju’à l’heure où tout passe, A l’àge où toutes fleurs quitteront le chemin.
Dans les landes du soir, en entrant, tête basse.
Nous nous serrions la main.
POÉSIES DIVERSES
II faut aimer pour l’heure où les suprêmes transes Dans un sein qui se brise éteindront les soupirs : Le dernier nous rendra toutes les espérances Et tous les souvenirs!
Comment chanter quand l’amie est en pleurs, En pleurs ai’dents, en cuisantes douleurs,
Uuand l’insomnie,
A son chevet, comme pour l’insulter,
Chaque nuit, dresse une image bannie.
Comment chanter?
D’un court sommeil quand un odieux rêve Toujours l’éveille, et debout la soulève :
Pâleur de mort!
Quand, plus étreint que ce vieillard de Troie, Sous deux serpents son noble coeur se tord Comme une proie;
Tenant sa main que je n’ose baiser.
Dans ma tendresse essayant d’apaiser Son âpre veine.
Quand j’ai senti passer un brusque effroi,
Et ce beau sein ressaisi d’une peine Qui n’est pas moi,
Comment chanter? — Mais si la belle aimée S’est adoucie et par degrés calmée.
Si sa pâleur
N’est ])lus qu’un charme où sourit l’amour même Sans s’irriter, si sa molle douleur Permet : Je t’aime!
Si son regard le plus lent, le plus fin,
Envoie au mien, dans un oubli divin,
L’âme sacrée.
POÉSIES DIVERSES
Et si sa lèvre, enflant ses beaux trésors, Semble mûrir pour l'hem’e désirée.
On chante alors;
On chante un peu, comme après une pluie L'oiseau mouillé dont l’aile se l'essuie Sous un rayon;
On chante aussi comme un rayon qui tremble. Qui craint qu'au ciel le fuyant tourbillon Ne se rassemble.
Que si l’amie, heureuse d’écouter.
Osait encore après moi répéter Ce mot : Je t'aime!
Si tout son cœur, à la fin découvert.
Tombait au mien dans un aveu suprême D’un seul concert.
Chant du bonheur! ô quelle hymne de fête Pour couronner et bénir la conquête A deux genoux !
A moins, à moins qu’à ce chant qui s’élance Ne se mêlât le murmure plus doux.
Ou le silence !