DÉSIR
Eh quoi ! ces doux jardiu.s, cette reti’aite heureuse.
Qui des plus chers désirs de mon àme amoureuse Enferme les derniers;
Beaux lieux dont je n’ai vu que l’enceinte, bordée
De mélèzes en pleurs et d’arhres de .ludée Et de faux-ébéniers;
Bosquets voilés au jour, scrètes avenues,
Dont je n'ai respiré les odeurs inconnues Que par la haie en fleur;
Au bord desquels, poussant mon alezan rapide,
J’ai souvent en chemin cueilli la feuille humide Pour la mettre à mon cœur;
Quoi! ces lieux de son choix, ces gazons qu’elle arrose,
Ces com’bes des sentiers dont h son gré dispose E’n caprice adoré;
Ce plaisir de ses yeux, son bonheur dès l’aurore ;
Tout ce qu’elle embellit et tout ce qu’elle honore, Demain je le verrai 1
Je verrai tout ; déjà je sais et je devine;
Je suis sous les berceaux sa démarche divine Et son pas agité;
Je l’imagine émue, en flottante ceinture,
En blonds cheveux, plus belle au sein de la nature, O Reine, ô ma Beauté!
POÉSIES DIVERSES
O dis, en ces monienls de suave pensée.
Lorsqu’au pâle rayon dont elle est caressée L’àme s’épanouit,
Comnae ces tendres fleurs que le soleil dévore.
Que le soir attiédit, el qui n’osent éclore Qu’aux rayons de la nuit ;
Quand loin de moi, sans crainte el plus reconnaissante,
Tu nourris de soupirs cette amitié naissante Et ce conl'us amour;
Quand sur un banc de mousse, attendrie et pâlie,
Tu tiens encor le livre et que ton œil oublie Qu'il n’est iléjà plus jour.
Quand lu vois le passé, tous ces plaisirs factices,
Tous ces printemps perdus comparés aux délices Qui germent dans ton cœur;
Combien pour nous aimer nous avons de puissance, Blais que, même aux vrais biens, le mensonge ou l’absence Retranchent le meilleur;
O dis, en ces moments d’abandon et de larmes,
Sens-tu tomber tes bras et se briser tes armes Contre un amant soumis?
Sens-tu fléchir ton front et ta rigueur se fondre.
Et les gémissements essayer de répondre.
Quand de loin je gémis?
O dis, sous la fraîcheur du plus charmant ombrage. Dans tes loisirs sans fin, toujours et sans partage Suis-je en (on souvenir?
Dis; songeant au réveil que dans ta chère allée,
Sous l’arbre confident de ta plainte exhalée.
Demain je dois venir.
As-tu, ce matin même, as-tu revu les places.
As-tu peigné le sable où se verront tes traces Et les miennes aussi;
Pül^SIES DIVERSES.
As-tu bien dit à l’arbre, aux oiseaux, à l’abeille,
Au A’ent, — de murmurer longtemps à mon oreille : « C’est ici, c’est ici!
« Ici qu’elle est venue, ici que, solitaire,
« S’est lentement en elle accompli ce mystère « Qui nous change en autrui ;
« Ici qu’elle a révé qu’elle s’était donnée,
« Ici qu’elle a béni le jour, le mois, l'année,
« Qui Tuniront à lui ! »
Vœu sacré! — Mais au moins, pour demain, belle Élise, N’est-il pas, n’est-il pas, vers cette heure indécise Où tout permet d’oser.
N’est-il pas un sentier dans le myrte et la rose.
Un bosquet de Clarens où le ramier se pose.
Où descend le baiser?
POUR MON AMI ULRIC G
ni
Quod mihi si seciim taies concedere nocles Ilia velit, vitæ loogus et annus erit ;
Si dabit hæc multas, fîam immortalis in illis ; Nocte una quivis vel Deus esse potest.
Properce.
Au temps de nos amours, en hiver, en décembre. Durant deux nuits souvent enfermés dans sa chambre. Sans ouvrir nos rideaux, sans lever nos verrous. Ardents à dévorer l’absence du jaloux.
Nous avions, dans nos bras, éternisé la vie.
Tous deux, d’une âme avide et jamais assouvie. Redoublant nos baisers, irritant nos désirs,
POÉSIES DIVERSES
Nous n’avions dit iju’un mot entre mille soupirs,
Nous n’avions fait qu’unrève, — un rêve de chaumière,
D’âge d’or, de printemps, de paisible lumière.
De fuite ensemble au loin, d’amour au sein des bois. D’entretiens, clia(iue soir, sans fin, à demi-voix;
Et tout cela confus,. comme dans un nuage;
Et dehors, cependant, la bise faisait rage.
Et la neige à flocons aux vitres s’entassait;
Et lors(ju'après deux nuits le matin commençait.
Lorsque, sans plus tarder glissant par sa croisée.
Je la laissais au lit haletante et brisée.
Et que, tout tiède encor de sa molle sueur.
L’œil encor tout voilé d’une humide lueur,
Le long des grands murs blancs, comme estjuivant un piège. Le nez dans mon manteau, je marchais sous la neige,
Blon bonheur ici-bas m’axait fait immortel;
Mon cœur était léger, car j’y portais le ciel;
Mon pied impatient, touchant la terre à peine,
Bondissait; et toujours je sentais son haleine Et ses moites baisers ; et fatigue, et péril.
Et froid, j’oubliais tout : tel l’amant en avril S’ouxTc dans les lilas sa route parfumée,
Ou tel un jeune Dieu suit la mortelle aimée.
POUR MON AMI ULRIC G
SONNET
Il est au monde un lieu, (luel lieu! quelles délices! Un bois, et dans ce bois un arbre, sous- lequel J’ai tant reçu de toi de bonheur immortel.
Où j’ai tant de tes yeux essuyé les calices;
POÉSIES DIVERSES
Où tant de fois criant comme dans des supplices, Nous avons dit au Temps qui fuit d'être éternel ;
Où tu m’as tant aimé, tant appelé cruel.
Tant brûlé du poison de tes folles malices ;
Que si jamais, un jour, une heure, un seul instant. Femme, redevenue ingrate et résistant.
Devant moi, sous ce Ciel qui tous deux nous regarde.
Tu pouvais, en passant, le front haut, sans me voir. Au bal ou dans l'église insolemment t’asseoir ;
Que si tu m’oubliais jamais, — je te poignarde !
POUR MO-N AMI ULRIC G