‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 61 sur 150 · St Aug., Conf., liv. IV, ch · texte numérisé non relu

St Aug., Conf., liv. IV, ch

A VICTOR H

d’être oublié un jour de ces amis si bons, ô Vous, qui que vous soyez, ne mourez pas avant eux; car cette sorte d'amitié est tellement aimable et douce qu’ellemême bientôt se console elle-même, et que ce qui reste comble aisément le vide de ce qui n’est plus; la pensée des amis morts, quand par hasard elle s’élève, ne fait que mieux sentir aux amis vivants la consolation d’être ensemble, et ajoute un motif de plus à leur bonheur.

Si vous êtes humble, obscur, mais tendre et dévoué, et que vous ayez un ami sublime, ambitieux, puissant, qui aime et obtienne la gloire et l’empire, aimez-le, mais n’en aimez pas un autre ; car cette sorte d’amitié est absolue, jalouse, impatiente de partage; aimez-le, mais qu’un mot équivoque, lâché par vous au hasard, ne lui soit pas reporté envenimé par la calomnie ; car ni tendresse à l’épreuve, ni dévouement à mourir mille fois pour lui, ne rachèteront ce mot insigniOant qui aura glissé dans son cœur.

Si votre ami est beau, bien fait, amoureux des avantages de sa personne, ne négligez pas trop la vôtre; gardez-vous qu’une maladie ne vous défigure, qu’une affliction prolongée ne vous détourne des soins du corps: car cette sorte d’amitié, qui vit de parfums, est dédaigneuse, volage, et se dégoûte aisément.

Si vous avez un ami riche, heureux, entouré des biens les plus désirables de la terre, ne devenez ni trop pauvre, ni trop délaissé du monde, ni malade sur un lit de douleurs: car cet ami, tout bon qu’il sera, vous ira visiter une fois ou deux, et la troisième il remarquera que le chemin est long, que votre escalier est haut et dur, que votre grabat est infect, que votre humeur a changé; et il pensera, en s’en revenant, qu’il y a au fond de cette misère un peu de votre faute, et que vous auriez bien pu l’éviter; et vous ne serez plus désormais pour lui, au sein de son bonheur, qu'un sujet de compassion, de secours, et peut-être un sujet de morale.

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Si, niiilheureux vous-même, vous avez un ami plus malheureux que vous, consolez-le, mais n'atlendez pas de lui consolation à votretour; car, lorsque vous lui raconterez voire chagrin, il aura beau animer ses regards et entr’ouvrir ses lèvres éoinme s’il écoutait, en vous répondant il ne répondra ([u'à sa pensée, et sera intérieurement tout plein de lui-même.

Si vous aimez un ami plus jeune que vous, ([ue vous le cultiviez comme un enfant, et que vous lui aplanissiez le chemin de la vie, il grandira bientôt; il se lassera d’être à vous et par vous, et vous le perdrez. Si vous aimez un ami plus vieux, qui, déjà arrivé bien haut, vous prenne par la main et vous élève, vous grandirez rapidement, et sa faveur alors vous pèsera, ou vous lui porterez ombrage.

Que sont devenus ces amis du môme âge, ces frères en poésie, qui croissaient ensemble, unis, encore obscurs, et semblaient tous destinés à la gloire? Que sont devenus ces jeunes arbres réunis autrefois dans le même enclos? Ils ont poussé, chacun selon sa nature; leurs feuillages, d’abord entremêlés agréablement, ont commencé de se nuire et de s’étouffer; leurs têtes se sont entrechoquées dans l’orage; quelquesuns sont morts sans soleil; il a fallu les séparer, et les voilà maintenant, bien loin les uns des autres, verts sapins, châtaigniers superbes au front des coteaux, au creux des vallons, ou saules éplorés au bord des fleuves.

La plupart des amitiés humaines, même des meilleures, sont donc vaines et mensongères, ô mon Ami; et c’est à (juelque chose de plus intime, de plus vrai, de plus invariable, qu’aspire une àme dont toutes les forces ont été une fois brisées et qui a senti le fond de la vie. L’amitié quelle implore, et en qui elle veut établir sa demeure, ne saurait être trop pure et trop pieuse, trop empreinte d’immortalité, trop mêlée à l'invisible et à ce qui ne change pas; vestibule transparent, incorruptible, au seuil du Sanctuaire éternel;

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de^ré vivant, qui marche et monte avec nous, et nous cdève au pied du saint Trône, Tel est, mon Ami, le refuge heureux que j'ai trouvé en votre àme. Par vous, je suis revenu à la vie du dehors, au mouvement de ce monde, et de là, sans secousse, aux vérités les plus sublimes. Vous m’avez consolé d’abord, et ensuite vous m'avez porté à la source de toute consolation car vous l'avez vous-même appris dès la jeunesse, les autres tarissent, et ce n’est qu’aux bords de cette Siloé céleste qu'on peut s’asseoir pour toujours et s'abreuver :

Voici la vérité qu’au monde je révèle :

Du Ciel dans mon néant je me suis souvenu.

Louez Dieu! La brebis vient quand l'agneau l’appelle ;

J'appelais le Seigneur, le Seigneur est venu.

Vous avez dans le port poussé ma voile errante ;

.Ma lige a reverdi de sève et de verdeur;

Seigneur, je vous bénis! à ma lampe mourante Votre souHle vivant a rendu sa splendeur.

Dieu donc et toutes ses conséquences; Dieu, l’immortalité, la rémunération et la peine; dès ici-bas le devoir, et l'interprétation du visible par l'invisible : ce sont les consolations les plus réelles après le malheur, et Tàme. qui une fois y a pris goût, peut bien soufl'rir encore, mais non plus retomber. Chaque jour de plus, passé en cette vie périssable, la voit s’enfoncer davantage dans Tordre magnifique d’idées qui s’ouvre devant elle à l’infini, et si elle a beaucoup aimé et beaucoup pleuré, si elle est tendi'e, l’intelligence des choses d’au delà ne la remplit qu’imparfaitement; elle en revient à T.Tmour; c’est l'Amour surtout (^ui l’élève et l'initie, comme Dante, et dont les rayons pénétrants l’attirent de sphère en sphère comme le soleil aspire la rosée. De là mille larmes encore, mais délicieuses et sans aucune amerl.ume; de là mille joies secrètes, mille blanches lueurs découvertes au sein de la nuit ; mille pressentiments

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sublimes entendus au fond du c(Bur dans la prière, car une telle âme n’a de complet soulagement que lorsqu’elle a éclaté en prière et qu’en elle la philosophie et la religion se sont embrassées avec sanglots.

En ce temps-ci, où par bonheur on est las de l'impiété systémati(iue, et où le génie d’un maître célèbre a réconcilié la philosophie avec les plus nobles facultés de la nature humaine, il se rencontre dans les rangs distingués de la société une certaine classe d’esprits sérieux, moraux, rationnels': vaquant aux éludes, aux idées, aux discussions; dignes de tout comprendre, jieu passionnés, et capables seulement d'un enthousiasme d’intelligence qui témoigne do leur amour ardent pour la vérité. A ces esprits de choix, au milieu de leur vie commode, de leur loisir occupé, de leur développemcut tout intellectuel, la religion philosophique suffit; ce qui leur importe particulièrement, c’est de se rendre raison des choses; quand ils ont expliqué, ils sont satisfaits ; aussi le côté inexplicable leur échappe-t-il souvent, et ils le traiteraient volontiers de chimère, s’ils ne trouvaient moyen de l’assujettir, en le simplifiant, à leur mode d’interprétation universelle. Le dirais-je? ce sont des esprits plutôt que des âmes; ils habitent des régions moyennes; ils n’ont pas pénélçé fort avant dans les voies douloureuses et inipuresdu cœur; ils ne se sont pas rafraîchis, après les flammes de l’expiation, dans la sérénité d’un éther inaltérable; ils n’ont pas senti la vie au vif.

J’honore ces esprits, je les estime heureux; mais je ne les envie pas. Je les crois dans la vérité, mais dans une vérité un peu froide et nue. On ne gagne pas toujours à s’élever, quand on ne s’élèvapas assez haut. Les physiciens qui sont parvenus aux plus grandes hauteurs de l’atmosphère, rapportent qu’ils ont vu le soleil sans rayons, dépouillé, rouge et fauve, et partout des ténèbres autour d’eux. Plutôt que de vivre sous un tel soleil, mieux vaut encore

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demeurer sur terre, croire aux ondoyantes tueurs du soir et du matin, et prêter sa docile prunelle à toutes les illusions du jour, dût-on baisser là paupière en face de l'astre éblouissant ; — à moins que Tàme, un soir, ne trouve quelque part des ailes d’Ange, et qu'elle ne s'échappe dans les plaines lumineuses, par delà notre atmosphère, à une hauteur où les savants ne vont pas.

Oui, eùl-on la géométrie de Pascal et le génie de René, si la mystérieuse semence de la rêverie a été jetée en nous et a germé sous nos laïunes dès l'enfance: si nous nous sentons de bonne heure malades de la maladie de saint Augustin et de Fénelon; si comme le disciple dont parle Klopstock, ce Lebbée dont la plainte est- si douce, nous avons besoin qu'un gardien céleste abrite notre sommeil avec de tendres branches d’olivier : si enfin, comme le triste Abbadona, nous portons en nous le poids de quelque chose d’irréparable, il n’y a qu’une voie ouverte pour échapper à l'ennui dévorant, aux lâches défaillances ou au mysticisme insensé; et cette voie. Dieu merci, n’est pas nouvelle! Heureux qui n’en est jamais sorti! plus heureux qui peut y rentrer! Là seulement on trouve sécurité et plénitude ; des remèdes appropriés à toutes les misères de l’àme; des formes divines et permanentes imposées au repentir, à la prière et au pardon ; de doux et fréquents rap|)els à la vigilance ; des trésors toujours abondants de charité et de grâce. Nous parlons souvent de tout cela, ô mon Ami, dans nos longues conversations d’hiver, et nous ne différons quelquefois un peu que parce que vous êtes plus fort et que je suis faible. Bien jeune, vous avez marché droit, même dans la nuit ; le malheur ne vous a pas jeté de côté, et, comme Isaac attendant la fille de Bethuel, vous vous promeniez solitaire dans le chemin qui mène au puits appelé le Puits de Celui qui vit et qui voit, Viventis et Videntis. Votre cœur vierge ne s’est pas laissé aller tout d’abord aux trompeuses

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mollesses; et vos rêveries y ont gagné avec l’àge un caractère religieux, austère, primitif, et presque accablant pour notre infirme humanité d'aujourclTmi; quand vous avez eu assez pleuré, vous vous êtes retiré à l’atmos avec votre aigle, et vous avez vu clair dniis les plus effrayant s symboles. Rien désormais qui vous fasse pâlir; vous pouvez sonder toutes les jirofondeurs, ouïr toutes les voix; vous vous ôtes familiarisé avec l’Infini. Pour moi, qui suis encore nouveau venu à la lumière, et (jui n’ai, j)Our me sauver, qu’un peu d’amour, je n’ose m’aventurer si loin à travers l’immense nature, et je ne m’iinjuiète (]ue d’atteindre aux plus humbles, aux plus prochaines consolations qui nous sont enseignées. Ce petit livre est l’image fidèle démon ême; les doutes et les bonnes intentions y luttent encore; l’étoile qui scintille dans le crépuscule semble par instants près de s’éteindre; la voile blanche que j’aperçois à l’horizon m’est souvent dérobée par un flot de mer orageuse; pourtant la voile blanche et l’étoile tremblante finissent toujours par reparaître. — Tel qu’il est, ce livre, je vous l’offre, et j’ai pensé qu’il serait d’un bon exemple.

De son cachet littéraire, s’il peut être ici question de cela, je ne dirai qu’un mot. Dans un volume publié par moi il y a près d’un an, et qui a donné lieu à beaucoup de jugements divers, quelques personnes, dont le suffrage m’est précieux, avaient paru remarquer et estimer, comme une nouveauté en notre poésie, le choix de certains sujets empruntés à la vie privée et rendus avec relief et franchise. Si, à l’ouverture du volume nouveau, ces personnes pouvaient croire que j’ai voulu quitter ma première route, je leur ferai observer par avance que tel n’a pas été mon dessein; qu’ici encore c’est presque toujours de la vie privée, c’est-à-dire d’un incident domestique, d’une conversation, d’une promenade, d’ime lecture, que je pars, et que, si je ne me liens pas à ces détails comme par le passé, si même je ne me borne pas à

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en dégager les senliments moyens de cœur et d’amour humain qu’ils recèlent, et si je passe outre,- aspirant d’ordinaire à plus de sublimité dans les conclusions, je ne fais que mener à fin mon procédé sans en changer le moins du monde; que je ne cesse pas d’agir sur le fond de la réalité la plus vulgaire, et qu’en supposant le but atteint (ce qu’on jugera), j'aurai seulement élevé cette réalité à une plus haute! puissance de poésie. Ce livre alors serait, par rappoiT au pz’écédent, ce qu’est dans une spirale le cercle supérieur au cercle qui est au-dessous; il y aurait eu chez moi progrès poétique dans la même mesure qu’il y a eu progrès moral.

Décembre 1829.

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LES CONSOLATIONS

A MADAME Y. H

Notre bonheur n’est qu’un malheur plus ou moins consolé.

Docis.

Oh! que la vie est longue aux longs jours de l’été, Et que le temps y pèse à mon cœur attristé !

Lorsque midi surtout a versé sa lumière,

Que ce n’est que chaleur et soleil et poussière; Quand il n’est plus matin et que j’attends le soir, Vers trois heures, souvent, j'aime à vous aller voir; Et là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse! Et vos enfants au loin épars sur la pelouse.

Et votre époux absent et sorti pour rêver.

J’entre pourtant; et Vous, belle et sans vous lever. Me dites de m’asseoir; nous causons: je commence A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense. Ma jeunesse déjà dévorée à moitié,

Et vous me répondez par des mots d’amitié;

Puis revenant à vous. Vous si noble et si pure.

Vous que, dès le berceau, l’amoureuse nature Dans ses secrets desseins avait formée exprès Plus fraîche que la vigne au bord d’un antre frais. Douce comme un parfum et comme une harmonie; Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie ;

LES CONSOLATIONS

Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain, Comme une oml)re, d'en haut, couvrant votre chemin, De vos enfants bénis que la joie environne.

De l’éiioux votre orgueil, votre illustre couronne;

Et quand vous avez bien de vos félicités

Épuisé le récit, alors vous ajoutez

Triste, et tournant au ciel votre noire [)runelle :

« Hélas! non, il n’est point ici-bas de mortelle « Qui sc })uisse avouer plus heureuse ijuc moi;

« Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi, « Il me prend des accès de soupirs et de larmes;

« Et plus autour de moi la vie épand ses charmes,

« Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert,

« Plus le ciel bleu, Tair pur, le pré de Heurs couvert, « Plus mon époux aimant comme au premier bel âge, « Plus mes enfants joyeux et courant sous l’ombrage, « Plus la brise légère et n’osant soupirer,

« Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer. »

C’est que même au delà des bonheurs qu'on envie Il reste à désirer dans la plus belle vie;

C'est qu’ailleurs et plus loin notre but est marqué; Qu’à le chercher plus bas on Ta toujours manqué; C’est qu’ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe. Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe; C’est qu’après bien (les jours, bien des ans révolus. Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus;

Que ces enfants, objets de si chères tendresses.

En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses;

Que toute joie est sombre à (jui veut la sonder.

Et (ju’aux plus clairs endroits, et pour trop regarder Le lac d’argent, paisible, au cours insaisissable.

On découvre sous l’eau de la boue et du sable.

Mais comme au lac profond et sur son limon noir Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir,

Et, déroulant d’en haut la splendeur de ses voiles. Pour décorer l’abîme, y sème les étoiles.

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