‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 60 sur 150 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

Paullum quid lubet adlocutionis Mœstius lacrimis Simonideis.

CATULI.F..

Simonide l’a dit après l’antique Homère :

Les générations, dans leur presse éphémère. Sont pareilles, hélas! aux feuilles des forêts Qui verdissent un jour et jaunissent après. Qu’enlève J’Aquilon; et d’autres toutes fraîches Les refnplacent déjà, bientôt mortes et sèches. Les générations sont semblables aussi Aux flots qui vont mourir au rivage obscurci.

POÉSIES DIVERSES. 191

C’était un soir d'été : le Couchant dans sa gloire, De l'immense Océan, au pied du Promontoire,

Rasait la verte écaille, et de jeux infinis Dorait le dos du monstre et ses flancs aplanis.

Tout dormait, tout nageait dans la vaste lumière. Sur un pli seulement de la plage dernière.

Au point juste où du soir le rayon se rompait.

Où du Cap avancé l'ombre se découpait.

Dans toute une longueur du reste détachée.

Comme si quelque banc faisait barre cachée.

Les vagues ai-rivant, se pressant tour à tour. Montaient, brillaient chacune en un reflet de jour. Puis de là s'abaissant, entrant au golfe sombre. Allaient finir plus loin, confuses et sans nombre.

Je contemplais ce pli si brillamment tracé.

Ces vagues, leur écume et leur jet nuancé. Quelques-unes, de loin déjà haussant leur crête. S’efforçaient, sans pouvoir, à briller jusqu’au faîte; D’autres, plus à l’écart, même n’y visaient pas.

Et, sans tant se gonfler, sans tant presser le pas. Suivaient le train voulu, passaient, comme le sage. De leur rayon modeste à la nuit du rivage.

Il en était qui, près du terme de leur vœu.

Déjà riches à voir et pleines d’un beau feu.

Prenant, chemin faisant, plusieurs flots dans leur lame. Montant comme à l’assaut à la ligne de flamme. Tout d'un coup, sans écueil, et sans qu’on sût pourquoi. Par ce secret destin que chacun porte en soi,

Se brisaient, défaillaient, croulaient à l’anse obscure Avec plus de risée, avec plus de murmure.

L'instant manqué d’abord ne reviendra jamais.

Mais toutes, aux mouvants, aux fragiles sommets, A la marche plus humble, ou plus haut élancée.

Au plus ou moins d’éclat ou d’écume insensée. Toutes, après leur bruit et leur feu d’un moment,

Au tournant du grand Cap, mouraient également !

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LES CONSOLATIONS

On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin. Etendez un peu plus votre regard, et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants.

René.

Credo ego generosum animum, præter Deum ubi finis est noster, præter seipsum et arcanas curas suas, aut præter aliquem multa similitudine sibi conjunctum animum, nusquam acquiescere.

Petrarca, de Vita solîtaria, lib. I, sect. l.

(Mars 1830.)

A VICTOR H

Mon ami, ce petit livre est à vous ; votre nom s'y trouve à presque toutes les pages ; votre présence ou votre souvenir s’y mêle à toutes mes pensées, .le vous le donne, ou plutôt je vous le rends ; il ne se serait pas fait sans vous. Au moment où vous vous lancez pour la première fois dans le bruit et dans les orages du drame, puissent ces souvenirs de vie domestique et d’intérieur, vous apporter un frais parfum du rivage que vous quittez! Puissent-ils, comme ces chants antiques qui soutenaient le guerrier dans le combat, vous retracer l’image adorée du foyer, des enfants et de l’épouse !

Pétrarque, ce grand maître dans la science du cœur et dans le mystère de l’Amour, a dit au commencement de son Traité sur la vie solitaire : « .le « crois qu’une belle âme n’a de repos ici-bas à espérer « qu’en Dieu, qui est notre fin dernière; qu’en elle- « même et en son travail intérieur ; et qu’en une « âme amie, qui soit sa sœur par la ressemblance. » C’est aussi la pensée et le résumé du petit livre que voici.

Lorsque par un effet des circonstances dures où elle est placée, ou par le développement d’un germe fatal déposé en elle, une âme jeune, ardente, tournée à la rêverie et à la tendresse, subit une de ces profondes maladies morales qui décident de sa destinée, si elle y survit et en triomphe; si, la crise passée, la liberté humaine reprend le dessus et recueille ses forces

A VICTOR H

éparses, alors le premier sentiment est celui d’un hien-èlre intime, délicieux, vivifiant, comme après une angoisse ou une défaillance. On rouvre les ^^eux au jour; on essuie de son front sa sueur froide; on s’abandonne tout entier au bonheur de renaître et de respirer. Puis la réllexion commence : on se complaît à penser qu’on a plongé plus avant que bien d’autres dans le Puits de l’abîme et dans la Cité des douleurs; on a la mesure du sort; on sait à fond ce qui on est de la vie, et ce que peut saigner de sang un cœur mortel. Qu’aurail-on désormais à craindre d’inconnu et de pire ? Tous les maux humains ne se traduisent-ils pas en douleurs? Toutes les douleurs poussées un peu loin ne sont-elles pas les mêmes? On a été englouti un moment par l'Océan : on a rebondi contre le roc comme la sonde, ou bien on a rapporté du gravier dans ses cheveux ; et, sauvé du naufrage, ne quittant plus de tout l’hiver le coin de sa cheminée, on s’enfonce des heures entières en d’inexprimables souvenirs. Mais ce calme, qui est dù surtout à l’absence des maux et à la comparaison du présent avec le passé, s’affaiblit en se prolongeant, et devient insuffisant à l’âme; il faut, pour achever sa guérison, qu’elle cherche en elle-même et autour d’elle d’autres ressources plus durables. L’étude d’abord semble lui offrir une distraction pleine de charme et puissante avec douceur; mais la curiosité de l’esprit, qui est le mobile de l’étude, suppose déjà le sommeil du cœur plutôt qu’elle ne le procure; et c’est ici le cœur qu'il s’agit avant tout d’apaiser et d’assoupir. Et puis ces sciences, ces langues, ces histoires qu’on étudierait, contiennent au gré des âmes délicates et tendres trop peu de suc essentiel sous trop d'écorces et d’enveloppes; une nourriture exquise et pulpeuse convient mieux aux estomacs débiles. La poésie est cette nourriture par excellence, et de toutes les formes de poésie, la forme lyrique plus qu’aucune autre, et de tous les genres de poésie lyrique, le genre rêveur.

A VICTOR H

personnel, l’élégie ou le roman d’analyse en particulier. On s’y adonne avec prédilection; on s’en pénètre, c'est un enchantement ; et, comme on se sent encore trop voisin du passé pour le perdre de vue, on essaie d'y jeter ce voile ondoyant de poésie qui fait l’effet de la vapeur bleuâtre aux contours de l’horizon. Aussi la plupart des chants, que les âmes malades nous ont transmis sur elles-mêmes, datent-ils déjà de l'époque de convalescence; nous croyons le poète au plus mal, tandis que souvent il touche â sa guérison; c’est comme le bruit que fait dans la plaine l'arme du chasseur, et qui ne nous arrive qu’un peu de temps après que le coup a été porté. Cependant, convenonsen, l’usage exclusif et prolongé d’une certaine espèce de poésie n'est pas sans quelque péril pour l’àrae; à force de refoulement intérieur et de nourriture subtile, la blessure à moitié fermée pourrait se rouvrir; il faut par instants à l'homme le mouvement et l’air du dehors; il lui faut autour de lui des objets où se poser; et quel convalescent surtout n’a besoin d'un bras d’ami qui le soutienne dans sa promenade et le conduise sur la terrasse au soleil?

L'amitié, ô mon ami, quand elle est ce qu’elle doit être, l'union des âmes, a cela de salutaire qu’au milieu de nos plus grandes et de nos plus désespérées douleurs, elle nous rattache insensiblement et parmi lien invisible à la vie humaine, à la société, et nous empêche, en notre misérable frénésie, de nier, les yeux fermés, tout ce (jui nous entoure. Or, comme l’a dit excellemment M. Ballanche : « Toutes les pensées « d'existence et d’avenir se tiennent ; pour croire à « la vie qui doit suivre celle-ci, il faut commencer par « croire à cette vie elle-même, à cette vie passa- « gère. » Le devoir de l'ami clairvoyant envers l’ami infirme consiste donc à lui ménager cette initiation délicate qui le ramène d’une espérance à l’autre, à lui rendre d'abord le goût de la vie ; à lui faire supporter l'idée du lendemain ; puis, par degrés, à sub-

A VICTOR H

stituei- pieusement dans son esprit, à cette idée vacillante, le désir et la certitude du lendemain éternel. Mais indiijiier ce but supérieur et divin de l’amitié, c’est assez reconnaître que sa loi suprême est d’y tendre sans cesse, et qu’au lieu de se méprendre à ses propres douceurs, au lieu de s’endormir en de vaines et molles complaisances, elle doit cheminer jour et nuit, comme un guide céleste, entre les deux compagnons qui vont aux mêmes lieux. Toute autre amitié (jue celle-là serait trompeuse, légère, bonne pour un temps, et bientôt épuisée : elle mériterait qu’on lui applitiuàt la parole sévère du saint auteur de l’/mihiitow ;« Noli confidere « sui)er amicos et proximos, nec in futurum tuam « différas salutem, (juia citius obliviscentur tuihomi- <t nés quam æstimas. » Il ne reste rien à dire, après saint Augustin, sur les charmes décevants et les illusions fabuleuses de l’amitié humaine. A le prendre de ce côté, je puis répéter devant vous, ô inon Ami, que l’amitié des hommes n’est pas sûre, et vous avertir de n’y pas trop compter. Il est doux sans doute, il est doux dans le calme des sens, dans les jouissances de l’étude et de l’art, « de causer entre « amis, de s’approuver avec grâce, de se complaire « en cent façons ; de lire ensemble d’agréables livres ; « de discuter parfois sans aigreur ainsi qu’un homme « qui délibère avec lui-même, et par ces constatations (f rares et légères de relever un peu l’habituelle una- « nimité de tous les jours. Ces témoignages d’affection « qui, sortis du cœur de ceux qui s’entr’aiment, se « produisent au dehors par la bouche, par la. physio- « nomie, par les yeux et par mille autres démonstra- « tions de tendresse, sont comme autant d’étincelles « de ce feu d’amitié qui embrase les âmes et les fond « en une seule ‘. » Mais si vous tenez à ce que ce feu soit durable, si vous ne pouvez vous faire à l’idée

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