‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 66 sur 150 · A M. A. DE L... (LAMARTINE · texte numérisé non relu

A M. A. DE L... (LAMARTINE

Le jour que je vous vis pour la troisième fois, > C’était en juin dernier, voici bientôt cTèux mois ;

Vous en souviendrez-vous? j’ose à peine le croire; Mais ce jour à jamais emplira ma mémoire;

Après nous être un peu promenés seul à seul.

Au pied d'un marronnier ou sous quelque tilleul Vous vînmes nous asseoir, et longtemps nous causâmes De nous, des maux humains, des besoins de nos âmes ; Moi surtout, moi plus jeune, inconnu, curieux. J’aspirais vos regards, je lisais dans vos yeux.

Comme aux yeux d’un ami qui vient d’un long voyage ; Je rapportais au cœur chaque éclair du visage;

Et dans vos souvenirs ceux que je choisissais,

LES CONSOLATIONS

C’était votre jeunesse, et vos premiers accès D’abord flottants, obscurs, d’ardente poésie,

Et les égarements de votre fantaisie.

Vos mouvements sans but, vos courses en tout lieu. Avant qu’en votre cœur le démon fût un Dieu;

Sur la terre jeté, manquant de lyre encore,

Errant, que faisiez-vous de ce don qui dévore?

Où vos pleurs allaient-ils? par où montaient vos chants? Sous quels antres profonds, par quels brusques penchants S’abîmait loin des yeux le fleuve? Quels orages Ce soleil chaulfait-il derrière les nuages?

Ignoré de vous-même et de tous, vous alliez...

Où? dites? parlez-moi de ces temps oubliés.

Enfant, Dieu vous nourrit de sa sainte parole;

Mais bientôt le laissant pour un monde frivole,

Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui.

Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui;

Vous avez, loin de vous, couru mille chimères,

Goûté les douces eaux et les sources amères.

Et sous des yeux brillants, sur des lacs embaumés. Demandé le bonheur à des objets aimés.

Bonheur vain ! fol espoir ! délire d’une fièvre !

Coupe qu’on croyait fraîche et qui brûle la lèvre!

Flocon léger d’écume, atome éblouissant

Que l’esquif fait jaillir de la vague en glissant;

Filet d’eau du désert que boit le sable aride 1 Phosphore des marais, dont la fuite rapide Découvre plus à nu l’épaisse obscurité De l’abîme sans fond où dort l’éternité !

Oh! quand je vous ai dit à mon tour ma tristesse.

Et qu’aussi j’ai parlé des jours pleins de vitesse.

Ou de ces jours si lents qu’on ne peut épuiser.

Goutte à goutte tombant sur le cœur sans l’user;

Que je n’avais au monde aucun but à poursuivre;

Que je recommençais chaque matin à vivre:

Oh! qu’alors sagement et d’un ton fraternel Vous m’avez par la main ramené jusqu’au Ciel!

« Tel je fus, disiez-vous ; cette humeur inquiète.

LES CONSOLATIONS

« Ce trouble dévorant au cœur de tout poète,

« Et dont souvent s’égare une jeunesse en feu,

« N’a de remède ici que le retour à Dieu ;

« Seul il donne la paix, dès qu’on rentre- en la voie; « Au mal inévitable il mêle un peu de joie,

« Nous montre en haut l’espoir de ce qu’on a rêvé, « Et sinon le bonheur, le calme est retrouvé. »

Et souvent depuis lors, en mon âme moins folle. J’ai mûrement pesé cette simple parole;

Je la porte avec moi, je la couve en mon sein.

Pour en faire germer quelque pieux dessein.

Mais quand j’en ai longtemps échautîé ma pensée. Que la Prière en pleurs, à pas lents avancée.

M’a baisé sur le front comme un fils, m’enlevant Dans ses bras, loin du monde, en un rêve fervent.

Et que j’entends déjà dans la sphère bénie Des harpes et des voix la douceur infinie.

Voilà cjue de mon àme, alentour, au dedans. Quelques funestes cris, quelque désirs grondants Éclatent tout à coup, et d’en haut je retombe Plus bas dans le péché, plus avant dans la tombe!

— Et pourtant aujourd’hui qu’un radieux soleil Vient d'ouvrir le matin à l’Orient vermeil ;

Quand tout est calme encor, que le bruit de la ville S’éveille à peine autour de mon paisible asile ;

A l’instant où le cœur aime à se souvenir,

Où l’on pense aux absents, aux morts, à l’avenir. Votre parole, ami, me revient, et j’y pense;

Et consacrant pour moi le beau jour qui commence. Je vous renvoie à vous ce mot que je vous dois,

A vous, sous votre vigne, au milieu des grands bois. Là désormais, sans trouble, au port après l’orage. Rafraîchissant vos jours aux fraîcheurs de l’ombrage. Vous vous plaisez aux lieux d'où vous étiez sorti;

Que verriez-vous de plus? vous avez tout senti.

Les heures qu’on maudit et celles qu’on caresse Vous ont assez comblé d’amertume ou d’ivresse.

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