COLERIDGE
Ainsi, plongé longtemps au plus bas de l’abîme. Enfermé dans la fosse où je niais le Ciel,
Ainsi le repentir descendait sur mon crime.
Et je sortais vivant, pareil à Daniel!
Ainsi, pauvre Joseph, du fond de ma citerne Appelant vainement mes frères par leurs noms. Puis, vendu comme esclave, et dans une caverne Mêlé, pâtre moi-même, â d’impurs compagnons,
Cru mort de tous, pleuré de ma tribu chérie,
Ainsi l’ombre sortait un jour de mon chemin ;
Dieu disait de couler à la source tarie ;
Et j’embrassais encor Jacob et Benjamin !
Aujourd’hui donc, heureux dans l’humaine misère. Dans le sentier du bien remonté par degrés.
LES CONSOLATIONS
De peur de retomber (car mon âme est tég'ère)
Je veille sur mes sens, et les tiens entourés.
Du mal passé je crains de réveiller la trace ;
Une sainte amitié m'enchaîne sous sa loi ;
L'art occupe mon cœur, ne laissant jour ni place Aux funestes pensers d’arriver jusqu’à moi.
Je m’accoutume en paix aux voluptés tranquilles ; Quand la ville et ses bruits m’importunent, j’en sors Tantôt, près de Paris, la Marne et ses presqu’îles. Solitaire pieux, m’égarent sur leurs bords ;
Tantôt, pour épuiser mon fond d'inquiétude,
Je vais ; le Rhin au pied de ses coteaux pendants M’emporte ; et du séjour avec la solitude Je reviens chaque fois plus paisible au dedans.
Et .mon vœu te plus cher serait, on peut le croire. D’abjurer à l'instant orgueil et vanité,
De n’être plus de ceux qui luttent pour la gloire, Mais de cacher mon nom sous un toit écarté.
Où mon plus haut rosier montant à ma fenêtre Rejoindrait le jasmin qui viendrait au-devant;
Où je respirerais l’esprit divin du Maître Dans le bouton en fleur, dans la brise et le vent ;
Où vers le soir, à l’heure où la terre est muette. Près de ma bien-aimée, en face du couchant. Entendant, sans la voir, le chant de l’alouette.
Je dirais : « Douce amie, écoutons bien ce chant ;
« C’est ainsi que la voix du bonheur nous arrive,
« Peu bruyante, lointaine et nous venant du ciel ; « Il faut qu’à la saisir l’àme soit attentive,
« Que tout fasse silence en notre cœur mortel. »
Or, pour qui ne souhaite ici-bas pour lui-même Que la paix du dedans, et n’a point d’autre vœu Sinon qu’au genre humain, à ses frères qu’il aime. S’étende cette paix, — pour celui-là, mon Dieu 1
11 est amer et triste, à l'heure où son cœur prie.
Et dans reffusion des plus secrets moments, D’entendre à ses côtés les pleurs de la patrie,
Des clameurs de colère et des gémissements ;
Il est dur que toujours un destin nous rentraîne Aux civiques combats qu’on croyait achevés.
De voir aux passions s’ouvrir encor l’arène Et s’enfuir la concorde et le bonheur rêvés I
Rien qu’à ce seul penser, tout ce qu’en moi j’apaise Est prêt à s'irriter ; la haine me reprend ;
Et pour qui veut guérir, toute haine est mauvaise ; Et pourtant je ne puis rester indifférent 1
Oh! meurent les soupçons! oh! Dieu nous garde encore De ces duels armés entre un peuple et son Roi 1 Sous les soleils d'aoùt dont la chaleur dévore.
Le sang bouillonne vite, et nul n’est sùr de soi h
J’ai, dès mes jeunes ans, palpité pour la France :
A l’aigle du tonnerre, enfant, je m’attachai ;
Loin des jeux, l’œil en pleurs, le suivant avec transe. Quand il tomba du ciel, longtemps je le cherchai.
Waterloo me noya dans des larmes amères ;
Mes nuits se consumaient à recréer ces temps.
Ces temps si glorieux, si détestés des mères.
Et dont, moi, j’avais vu les spectacles flottants.
1. Ceci a été écrit sous le ministère Poiignac ; le volume parut vers la mi-mars 1S30. Le poète, en pronostiquant le danger des soleils d^aoiU, ne s^ctait trcfaipé, dans son présage sur la révolution de Juillet, que de bien peu de jours.
LES CÜNSOLA.TIONS.
La liberté bientôt m’étala ses miracles :
Le reste s’abaissa, je m’élançai plus haut ;
Et, repoussant du pied le présent plein d’obstacles, J’allai tendre la main aux morts de l’échafaud.
Nobles morts ! cœurs à l’aise au milieu des tempêtes ! Poète à l’archet d’or, Vierge au sanglant poignard, Vous tous qui m’appeliez comme un frère à vos fêtes, Que me demandiez-vous ? j’étais venu trop tard !
Ces éclats n’allaient plus à nos mornes journées ; J’étouffais, je cherchais de larges horizons ;
Partout au fond de moi grondaient mes destinées.
Un soir,' je vis un luth, et j’en tirai des sons ;
Et, comme aux saints accords d’une harpe bénie S’apaisait de Saül le tourment insensé.
Ainsi mes sens émus rentraient en harmonie.
Et le démon de guerre et de sang fut chassé.
Depuis lors, plus heureux, bien que parfois je pleure, Abandonnant mon âme à de secrets penchants. Remis des passions, croyant la paix meilleure.
Je console mes jours pn y mêlant des chants.
Si dès les premiers pas, quelque faiblesse impure. Quelque délire encor, m^a dans l’ombre entraîné,
Je ne me souviens plus, j’ai lavé la souillure ;
Mon seuil est désormais sans tache et couronné.
Faut-il m’en arracher ? et d’où ces cris sinistres.
Qui sortent tout à coup du pays ébranlé?
La vieille dynastie, en proie à ses ministres,
A, dans un jour fatal, de dix ans reculé !
Tout se rouvre et tout saigne; — ô Roi digne de plainte, Vieillard qui veut le bien et, courbé devant Dieu, Cherches en tes conseils l’inspiration sainte,
O Roi, qu’as-tu donc fait pour la trouver si peu ?
LES CONSOLATIONS
Prêtres qui l’entourez, et dans d’obscures trames Enchaînez sa vieillesse à vos vœux d’ici-.bas, N’avez-vous point assez du service des âmes ?
Le Siècle est, dites-vous, impie ; — il ne l'est pas ;
Il est malade, hélas 1 il soupire, il espère ;
11 sort de servitu-de, implorant d’autres deux ;
Vers les lieux inconnus que lui marqua son père,
11 s’avance à pas lents et comme un fils pieux ;
Il garde du passé la mémoire fidèle Et l’emporte au désert ; — dès qu'on lui montrera Un temple où poser l'arche, une enceinte nouvelle Tombant la face en terre, il se prosternera!
Décembre 1829.
FI.X DES CONSOLATIONS
POESIES DIVERSES
Les deux pièces suivantes sont assez dans le ton des Consolations pour qu’on les puisse placer ici.
Dans un article inséré à la Revue des Deux Mondes, sur M. de Lamartine, pendant son voyage en Orient (juin 1832), on lisait : « L’absence habituelle où M. de Lamartine vécut loin de Paris et sou- « vent hors de France, durant les dernieres années de la Restauration, « le silence prolongé qu’il garda après la publication de son Chant « d'Harold^ firent tomber les clameurs des critiques, qui se rejetèrent <f sur d’autres poètes plus présents : sa renommée acheva rapidement <c de mûrir. Lorsqu’il revint au commencement de 1830 pour sa récep- « tion à l’Académie française et pour la publication de ses Harmonies, « il fut agréablement étonné de voir le public gagné à son nom et fa- « miliarisé avec son œuvre. C’est à un souvenir de ce moment que se « rapporte la pièce de vers suivante, dans laquelle on a tâché de ras- « sembler quelques impressions déjà anciennes, et de reproduire, quoi- « que bien faiblement, quelques mots échappés au poète, en les entou- « rant de traits qui peuvent le peindre. — A lui, au sein des mers « brillantes où ils ne lui parviendront pas, nous les lui envoyons, ces « vers, comme un vœu d’ami durant le voyage! »
Un jour, c’était au temps des oisives années,
Aux dernières saisons, de poésie ornées Et d’art, avant l’orage où tout s’est dispersé,
Et dont le vaste flot, quoique rapetissé.
Avec les rois déchus, les trônes à la nage,
A pour longtemps noyé plus d’un secret ombrage.
POÉSIES DIVERSES
Silencieux bosqueLs mal à propos rêvés,
Terrasses el balcons, tous les lieux réservés,
Tout ce Delta d’hier, ingénieux asile,
Qu’on devait à quinze ans d’une onde plus facile !
De retour à Paris après sept ans, je crois.
De soleils de Toscane ou d’ombre sous tes bois. Comptant trop sur l’oubli, comme durant l’absence, Tu retrouvais la gloire avec reconnaissance.
"Ton merveilleux laurier sur chacun de tes pas Étendait un rameau que tu n’espérais pas;
L’écho te renvoyait tes paroles aimées;
Los moindres des chansons anciennement semées Sur ta roule en festons pendaient comme au hasard; Les oiseaux par milliers, nés depuis ton départ, Chantaientton nom, un nom de tendresse et de llamme. Et la vierge, en passant, le chantait dans son àme. Non, jamais toit chéri, jaloux de te revoir.
Jamais antique hois où tu reviens t’asseoir,
Milly, ses sept tilleuls ; Saint-Point, ses deux collines, N’ont envahi ton cœur de tant d’odeurs divines, Amassé pour ton front plus d’ombrage, et paré De plus de nids joyeux ton sentier préféré!
Et dans ton sein coulait cette harmonie humaine, Sans laisser d’autre ivresse à ta lèvre sereine Qu’un sourire suave, à peine s’imprimant;
Ton œil étincelait sans éblouissement.
Et ta voix mille, sobre et jamais débordée.
Dans sa vibration marquait mieux chaque idée!
Puis, comme l’homme aussi se trouve au fond de tout. Tu ressentais parfois plénitude et dégoût,
— Un jour donc, un matin, plus las que de coutume. De tes félicités repoussant l’amertume.
Un geste vers le seuil qu’ensemble nous passions :
« Hélas! t’écriais-tu, ces admirations,
POÉSIES DIVERSES
« Ces tributs accablants qu'on décerne au génie,
« Ces fleurs qu’on fait pleuvoir quand la lutte est finie, « Tous ces yeux rayonnants éclos d’un seul regard, « Ces échos de sa voix, tout cela vient trop tard!
«. Le Dieu qu’on inaugure en pompe au Capitole,
<« Du Dieu jeuneetvaimjueurn’est souvent qu’une idole! i L’âge que vont combler ces honneurs superflus,
« S’en repait, — les sent mal, — ne les mérite plus! « Oh ! qu’un peu de ces chants, un peu de ces couronnes, « Avant les pâles jours, avant les lents automnes,
« M’eùt été dû plutôt à l’âge cfflorescent,
« Où jeune, inconnu, seul avec mon vœu puissant,
«■ Dans ce même Paris cherchant en vain ma place,
« Je n'y trouvais qu’écueils, fronts légers ou de glace, « Et qu’en diversion à mes vastes désirs,
« Empruntant du hasard l’or qu’on jette aux plaisirs, « Je m’agitais au port, navigateur sans monde,
« Mais aimant, espérant, âme ouverte et féconde!
« Oh! que ces dons tardifs où se heurtent mes yeux « Devaient m’échoir alors, et que je valais mieux! »
Et le discours bientôt sur ijuehjue autre pensée Échappa, comme une onde au caprice laissée;
Mais ce qu’ainsi ta bouche aux vents avait jeté.
Mon souvenir profond l’a depuis médité.
Il a raison, pensais-je, il dit vrai, le poète!
La jeunesse emportée et d’humeur indiscrète Est la meilleure encor; sous son souffle jaloux Elle aime â rassembler tout ce qui flotte en nous De vif et d’immortel; dans l'ombre ou la tempête Elle attise en marchant son brasier sur sa tête ; L’encens monte et jaillit! Elle a foi dans son vœu; Elle ose la première à l’avenir en feu.
Quand chassant le vieux Siècle un nouveau s’initie. Lire ce que l’éclair lance do prophétie.
Oui, la jeunesse est bonne; elle est seule à sentir Ce qui, passé trente ans, meurt, ou ne peut sortir,
POÉSIES DIVERSES
Et devient comme une àme eu prison dans la nôtre; La moitié de la vie est le tombeau de l’autre;
Souvent tombeau blanchi, sépulcre décoré,
Qui reçoit le banquet pour l'Iiote préparé.
C’est notre sort à tous; tu l’as dit, ô grand homme! Eli! n’étais-tu pas mieux celui que chacun nomme. Celui ([ue nous cherchons, et qui rcm[)lis nos cœurs. Quand par delà les monts d’où tondent les vainqueurs, ® Dès les jours de Wagram, tu courais ritalie.
De Dise ii Nisila promenant ta folie.
Essayant la lumière et l’onde dans ta voix.
Et chantant l’oranger pour la première fois?
Oui, même avant la corde ajoutée <i ta lyre.
Avant le Crucifix, le Lac, avant Elvire,
Lorsqu’à regret romjiant tes voyages chéris.
Retombé de Pesium aux étés de Paris,
Passant avec Jussieu ' tout un jour à Vincennes A tailler en sifflets l’aubier des jeunes chênes;
De Talma, les matins, pour Saül, accueilli;
Puis retournant cacher tes hivei’s à Milly,
Tu condamnais le sort, — oui, dans ce temps-là même, (Si tu ne l’avais dit, ce serait un blasphème).
Dans ce temps, plus d’amour enflait ce noble sein, Plus de pleurs grossissaient la source sans bassin. Plus de germes errants pleuvaient de ta colline.
Et tu ressemblais mieux à notre Lamartine !
C’est la loi : tout poète à la gloire arrivé,
A mesure qu’au jour son astre s’est levé,
A pâli dans son cœur. Infirmes que nous sommes! Avant que rien de nous parvienne aux autres hommes. Avant que ces passants, ces voisins, nos entours. Aient eu le temps d’aimer nos chants et nos amours. Nous-mêmes déclinons! comme au fond de l’espace Tel soleil voyageur qui scintille et qui passe.
Quand son premier rayon a jusqu’à nous percé,
El qu’on dit : Le voilà, s’est peut-être éclipsé!
1. M. Laurent de Jussieu, l’iin des plus anciens omis de M. de Lamartine.
POIÎSIES DIVERSES.
Ainsi d'abord pcnsais-jo; armé de ton oracle.
Ainsi je rabaissais le grand homme en spectacle;
,Te niais son midi manifeste, éclatant,
Redemandant l'obscur, l'insaisissable instant.
Mais en y songeant mieux, revoyant sans fumée. D'une vue au matin plus fraîche et ranimée.
Ce tableau d'un poète harmonieux, assis Au sommet de ses ans, sous des cieux éclaircis. Calme, abondant toujours, le cœur plein, sans orage. Chantant Dieu, l'univers, les tristesses du sage. L'humanité lancée aux océans nouveaux....
— Alors je me suis dit : Non, ton oracle est faux. Non, tu n'as rien perdu; non, jamais la louange,
Un grand nom, — l'avenir qui s'entr'ouvre et se range, — ■ Les générations qui murmurent : C'est lui!
Ne furent mieux de toi mérités qu'aujourd'hui.
Dans sa source et son jet. c’est le même génie;
Mais de toutes les eaux la marche réunie,
D'un flot illimité qui noierait les déserts.
Égale, en s'y perdant, la majesté des mers.
Tes feux intérieurs sont calmés, tu reposes;
Mais ton cœur reste ouvert au vif esprit des 'choses. L'or et scs dons pesants, la Gloire qui fait roi.
T'ont laissé bon, sensible, et loin autour de toi Répandant la douceur, l'aumône et l'indulgence.
Ton noble accueil enchante, orné de négligence.
Tu sais l'àge où tu vis et ses futurs accords;
Ton œil plane; ta voile, errant de bords en bords. Glisse au cap de Circé, luit aux mers d’Artémise; Puis l'Orient t'appelle, et sa terre promise.
Et le Mont trois fois saint des divines rançons !
Et de là nous viendront tes dernières moissons. Peinture, hymne, lumière immensément versée, Comme un soleil couchant ou comme une Odyssée!...
Oh! non, tout n’était pas dans l'éclat des cheveux, Dans la grâce et l'essor d’un âge plus nerveux.
POÉSIES DIVERSES
Dans la chaleur du sang qui s’enivre ou s’irrite!
Le Poète y survit, si l’Ame le mérite ;
Le Génie au sommet n’entre pas au tombeau,
Et son soleil qui penche est encor le plus beau !
Les vœux que nous adressions pour le poète, durant son voyage, n’ont guère été favorablement entendus ! Une fois déjà, tandis que dans une précédente épître nous l’appelions heureux, la perte affreuse de sa mère nous venait à l’instant démentir; et en cette seconde circonstance, ç’a été un de ces malheurs qu’on ne peut même nommer. Le poète nous est revenu, poète deux fois sacré, étouffant dans son cœur une trop vaste plainte, silencieusement porté par l’océan de sa douleur, et comme un cygne de plus en plus blanchi sur l’onde.
On lit au chapitre xxi du roman de Volupté les vers suivants :
Un mot qu’on me redit, mot léger, mais perfide. Te contriste et te blesse, ô'mon Ame candide;
Ce mot tombé de loin, tu ne l’attendais pas :
Fuyant, jeune, l’arène et ta part aux ébats.
Soustraite à tous jaloux en ta cellule obscure,
Il to semblait qu’on dût t’y laisser sans injure.
Et qu’il convenait mal au parvenu puissant.
Quand on se tait sur lui, d’aller nous rabaissant. Comme si, dans sa brigue, il lui restait encore Le loisir d’insulter à l’oubli que j’adore!
Tu te plains donc, mon Ame ! — Oui, ... mais attends un peu Avant de t’émouvoir, avant de prendre feu Et de troubler ta paix pour un long jour peut-être, Rentrons en nous, mon Ame, et cherchons à connaître Si, purs du vice altier qui nous choque d’abord.
Nous n’aurions pas le nôtre, avec nous plus d’accord. Car ces coureurs qu’un Styx agite sur ses rives.
Au festin du pouvoir ces acharnés convives,
POÉSIES DIVERSES
RelevanI d'un long jeûne, étonnés, et collant A leur sueur d'hier un velours insolent,...
Leurs excès partent tous d’une fièvre agissante?
Une i)lus calme vie aisément s’en exempte;
Mais les écueils réels de cet autre côté Sont ceux de la paresse et de la volupté.
' Les as-tu fuis, ceux-là? Sonde-toi bien, mon Ame;
Et si, sans chercher loin, tu rapportes le blâme.
Si, malgré ton timide effort et ma rougeur,
La nef dormit longtemps eu un limon rongeur,
Si la brise du soir assoupit trop nos voiles.
Si la nuit bien souvent eut pour nous trop d’étoiles. Si jusque sous l'Amour, astre aux feux blanchissants, Des assauts ténébreux enveloppent mes sens,
Ah! plutôt que d'ouvrir libre cours à ta plainte Et de frémir d'orgueil sous quelque injuste atteinte, O mon Ame, dis-toi les vrais points non touchés; Redeviens saine et sainte à ces endroits cachés;
Et, quand tu sentiras ta guérison entièi'e,
Alors il sera temps, Ame innocente et fière. D'opposer ton murmure aux propos du dehors;
Mais à cette heure aussi, riche des seuls trésoi’s, Maîtresse de ta pleine et douce conscience,
Le facile pardon vaincra l'impatience.
Tu plaiudi'as nos puissants d’ètre peu généreux; Leur dédain, en tombant, t'affligera sur eux.
Et, si quelque amertume en toi s’élève et crie,
Ce sera pure offrande à ce Dieu (pue tout prie !
PENSÉES D’AOUT
Octobre 1837.)
v.îj--
AVERTISSEMENT
Le titre général de ce volume est tiré de la première pièce, comme c’était la coutume dans plusieurs des recueils poétiques des anciens. Ce titre exprime d’ailleurs avec assez de justesse la disposition (faut-il dire l’inspiration?) d’où sont nés presque tous ces vers. Il en est qui ont été composés sans doute à d’autres instants de l’année que ceux que le nom à'aoiU signale ; mais, si l’on considère la saison morale de l’àme, on verra qu’ils sont, en effet, le fruit quelquefois, et plus souvent le passe-temps des lents jours et des heures du milieu. Que ces heures ne paraissent pas trop lentes et sommeillantes, c’est seulement ce que je désire. Si j’avais suivi mon vœu, ces vers, au lieu de paraître réunis dans un petit volume à part et d'appeler sur eux une attention toujours redoutée, se seraient ajoutés et glissés à la suite d'une édition in-8° des Consolations, non pas dans le courant de ce recueil dont la nuance est close et ne veut pas être rompue, mais comme appendice et complément du volume. J’avais même essayé déjà d’en insérer quelques-uns à la suile de l’édition in-S”
AVERTISSEMENT
de 1835 ; mais les éditions futures pouvant tarder indéfiniment, les vers pourtant s’accumulaient ; je les dispersais ç.à et là dans des journaux et recueils périodiques, je les mêlais à mes articles de critiijue, où ils n’étaient pas lus comme il convient à des vers ; et le reproche m'était fait par plusieurs personnes indulgentes de garder, depuis un recueil favorablement reçu, un silence sans cause. Ce que j’assemble est donc uniquement pour montrer que je n’ai jamais déserté un art chéri. Depuis mars 1830, époque où parurent les Consolations, et à travers toute espèce de distract’ons dans les choses ou dans les pensées, j’ai fait beaucoup de vers : j’en ai fait surtout de deux sortes. Je me trouve avoir en ce moment, et sans troji y avoir visé, deux recueils entièrement finis. Celui qu’aujourd’hui je donne, le seul des deux qui doive être de longtemps, de fort longtemps publié, n’est pas, s’il convient de le dire, celui même sur lequel mes prédilections secrètes se sont le plus arrêtées. 11 n’exprime pas, en un mot, la partie que j’oserai ajipeler la plus directe et la plus sentante de mon âme en ces années. Mais on ne peut toujours se distribuer soi-même au public dans sa chair et dans son sang, et après l’indiscrétion na'ive des premiers aveux, après l’effusion encore permise des seconds, il vient un âge où la pudeur redouble pour ce qu’on a, une troisième et dernière fois, exprimé ; soit qu’on ait exprimé des sentiments qui bientôt eux-mêmes, expirent, mais que rien ne remplacera désormais,, soit qu’on ait préparé en silence le monument de c& qui durera en nous autant que nous, de ce qui nechangera plus. Ce recueil actuel, tout autre, n’est donc, si on le veut bien, que le superflu des heures, leur agrément, leur ennui, l'attente, l’intervalle, la réflexion parfois monotone et bien sérieuse, parfois le retour presque riant et qu’on dirait volage ; mais on y retombe vite toujours au mélancolique et au grave, on n’y perd jamais trop de vue le lointain
AVERTISSEMENT
religieux, et surtout, dans l’ordre des affections exprimées, bien qu’elles puissent sembler éparses et nombreuses, on n’y sort jamais de la vérité intime des sentiments. L'unité peut être ailleurs, la sincéi’ité du moins est partout ici. L’amitié encore a la plus grande part de ces chants ; et si ce n’est plus, comme dans le précédent recueil, une amitié presque unique et dominante qui inspire, c’est toujours l’amitié choisie, le plus souvent l’amitié profonde.
Septembre 1837.
P.-S. Un mot encore pour préciser davantage le genre et la manière de ce qui suit. L’auteur a composé en tout quatre recueils de vers, dans chacun desquels, n’aimant pas trop à se répéter, il aurait voulu avoir fait quelque chose de nouveau et de distinct. On a dans Joseph Delorme et les Consolations les deux premiers de ces recueils ; les Pensées d’août sont le quatrième. Entre celui-ci et les Consolations il y a donc, à certains égards, une lacune, un intervalle : la nuance certainement est autre. Dans les Pensées d’août, le poète, plus désintéressé, plus rassis, moins livré désormais aux confidences personnelles, aurait désiré établir un certain genre moyen ; développer, par exemple, l’espèce de récit domestique et moral déjà touché dans l’anecdote du vicaire John Kirkby (x® pièce des Consolations), puis aussi entremêler certaines épîtres à demi critiques, comme celles qu’on lira adressées à M. Yillemain, à M. Patin. En ajoutant aux Pensées e/’flodf, dans cette réimpression, YÉpitre à Boileau et l’anecdote de Maria, l’auteur rentre tout à fait dans cette double pensée, et il offre, en ces deux cas du moins, un échantillon final très net de ce qu’il aurait voulu.
Décembre 1S44.
PENSEES D’AOUT
PENSÉE D’AOUT
Assis sur le versant des coteaux modérés D’où l’œil domine l'Oise et s’étend sur les prés ;
Avant le soir, après la chaleur trop brûlante,
A cette heure d'été déjà plus tiède et lente ;
Au doux chant , mais déjà moins nombreux, des oiseaux En bas voyant glisser si paisibles les eaux,
Et la plaine brillante avec des places d’ombres.
Et les seuls peupliers coupant de rideaux sombres
L’intervalle riant, les marais embellis
Qui vont vers Gouvieux finir au bois du Lis,
Et plus loin, par delà prairie et moisson mûre Et tout ce gai damier de glèbe et de verdure Le sommet éclairé qui borne le regard Et qu’après deux mille ans on dit Camp de César, Comme si ce grand nom que toute foule adore Jusqu’au vallon de paix devait régner encore !... M’asseyant là moi-même à l’àge où mon soleil.
Où mon été décline, à la saison pareil ;
A l’àge où l’on s’est dit dans la fête où l’on passe :
« Lamoitié, sans mentir, est plus jeune et nous chasse ; »
— Rêvant donc, j’interroge, au tournant des hameaux, La vie humaine entière, et son vide et ses maux ;
Si peu de bons recours où, lassé, l’on s’appuie ;
Où, la jeune chaleur trop tôt évanouie.
PENSÉES D’AOUT
On puise le désir et la force d’aller,
De croire au bien encor, de savoir s’immoler Pour quelqu’un hors de soi, pour quelque chose belle. Aux champs, à voir le sol nourricier et fidèle,
Et cet ensemble uni d’accords réjouissants.
Comment désespérer? Et pourtant, je le sens.
Le mal, l’ambition, la ruse et le mensonge.
Faux honneur, vertu fausse, et que souvent prolonge L’histoire, ambitieuse autant que le César,
Grands et petits calculs coupés de maint hasard. Voilà ce qui gouverne et la ville et le monde.
Où donc sauver du bien l’arche sainte sur fonde? Où sauver la semence? en quel coin se ranger?
Et quel sens a la vie en ce triste danger ?
Surtout le premier feu passé de la jeunesse.
Son foyer dissipé de rêve et de promesse,
Après l’expérience et le mal bien connu,
Que faire ? Où reporter son effort soutenu ?
Durant cette partie aride et monotone Qui, bien avant l’hiver, dès le premier automne Commence dans la vie, et quand par pauvreté. Malheur, faute (oh ! je sais plus d’un sort arrêté). Tout espoir de choisir la chaste jeune fille Et de recommencer sa seconde famille Dont il sera le chef, à l’homme est refusé.
Où se prendre ? où guérir un cœur trop vite usé ?
En cette heure de calme, en ce lieu d’innocence, Dans ce fond de lointain et de prochain silence,
La réponse est distincte, et je l’entends venir Du ciel et de moi-même, et tout s’y réunir.
Oh ! oui, ce qui pour l’homme est le point véritable, La source salutaire avec le rocher stable ;
Ce qui peut l’empêcher ou bien de s’engourdir Aux pesanteurs du corps, ou bien de s’enhardir.
S’il est grand et puissant, à l’orgueilleuse idée Qu’il pose ensuite au monde en idole fardée Et dans laquelle il veut à tout jamais se voir,
Ce qu’il faut, c’est à l’âme un malheur, mi devoir !
PENSÉES D’AOUT
— Un malheur (et jamais il ne tarde à s’en faire), Un malheur bien reçu, quelque douleur sévère Qui tire du sommeil et du dessèchement,
Nous arrache aux appâts frivoles du moment,
Aux envieux retours, aux aigreurs ressenties ;
Qui mette bas d’un coup tant de folles orties Dont avant peu s’étoutîe un champ dans sa longueur. Et rouvre un bon sillon avec peine et sueur !
— D^n devoir accepté, dont l’action n’appelle Ni l’applaudissement ni le bruit après elle,
Qui ne soit que constance et sacrifice obscur ; Sacrifice du goût, le plus cher, le plus pur.
Tel que l’honneur mondain jamais ne le réclame, jMais voulu, mais réglé dans le monde de l'àme.
Et c’est ainsi qu’il faut, au Ciel, avant le soir,
A son cœur demander iin malheur, un devoir !
Marèze avait atteint à très peu près cet âge Où le flot qui poussait s’arrête et se partage ; Jusqu’à trente-trois ans il avait persisté Avec zèle et succès au sentier adopté.
Sentier sombre et mortel aux chimères légères. Il tenait, comme on dit, un cabinet d'affaires ; De finance ou de droif il débrouillait les cas.
Et son conseil prudent disait les résultats.
Or, Marèze cachait sous ce zèle authentique Un esprit libre et grand, peut-être poétique.
Ou politique aussi, mais capable à son jour D'arriver s’il voulait, et de luire alentour.
A sa tâche, où le don inoccupé se gâte,
Trop longtemps engagé, tout bas il avait hâte De clore et de sortir, et de recommencer Une vie autre et vraie, appliquée à penser.
Plus rien n’allait gêner son être en renaissance : Son cqbinet vendu lui procurait aisance.
Sa sœur avait famille en un lointain pays.
Et son père et sa mère étaient morts obéis :
PKNSÉES D'AOUT.
Car l’abri paternel qui protège et domine S'abattant, on est maître, hélas ! sur sa colline.
Dans ce frais pavillon au volet enlr’ouvert.
Où la lune en glissant dans la lampe se perd, Devant ce Spasimo ' comme une autre lumière Dont la paroi du fond s’éclaire tout entière.
Près des rayons de cèdre où brillent à leur rang Le poète d’iiier aisément inspirant.
L’ancien que moins on suit plus il convient d’entendre Que fait Marèze ? Il veille et se dit d’entreprendre. Depuis un an passé qu’il marche vers son vœu.
Le joug est jeté loin; il s’en ressouvient peu,
Hors pour mieux posséder sa pensée infinie.
Cet esprit qu’aussi bien on saluerait génie.
Retardé jusque-là, mais toujours exercé,
Aryive aux questions plus ferme et plus pressé. Poète et sage, il rêve alliance nouvelle ;
Lamartine l’émeut, Montesquieu le rappelle;
Il veut être lui-même, et que nul n’ait porté Plus d’élévation dans la réalité.
Solennel est ce soir, car son âme qui gronde Sent voltiger plus près et sa forme et son monde. Mazère est sur la pente ; il va gravir là-haut.
Où tant de glorieux montent comme à l’assaut. Disant Humanité pour leur cri de victoire,
Nommés les bienfaiteurs, commençant par le croire Et qui, forts de trop faire et de régénérer.
Finissent par soi-même et soi seuls s’adorer.
Mais on frappe ; une femme entre et se précipite — 8 O mon frère !» — « O ma sœur !» — Explosion subite Joie etpleurs, questions, les deux mains que l’on prend Et tout un long récit qui va comme un torrent :
Un mari mort, des noirs en révolte, la ville Livrée au feu trois jours par un chef imbécile.