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La gravure du beau tableau de Raphaël cjui porte ce nom

PENSÉES D’AOUT

La fuite avec sa fille au port voisin, si bien Qu’elle n’a plus qu'un frère au monde pour soutien. Mazère entend : d’un geste il répond ét console,

Il baise au front l'enfant, beauté déjà créole,

Et, comme à ces discours on oublirait la nuit. Jusqu’au lit du repos lui-même les conduit.

Le voilà seul. — Allons ! ose, naissant génie ;

Il faut à ton baptême annoncer l’agonie.

Dix ans s’étaient passés à comprimer l'essor !

A mériter ton jour; donc, recommence encor! Devant ce vers du maître harmonieux et sage. Devant ce Raphaël et sa sublime page.

Au plus mourant soupir du chant du rossignol.

Au plus fuyant rayon où s'égarait ton vol,

Dis-toi bien : Tout ce beau n’est que faste et scandale. Si j'hésite, et si Tombre à l'action s’égale.

jMarèze un seul instant n'avait pas hésité ;

Il s’est dit seulement, dans sa force excité.

Que peut-être il saurait, son œuvre commencée, Nourrir enfant et sœur du lait de sa pensée.

11 hésite, il espère en ce sens, et bientôt.

L’aube éteignant la nuit, son œil plus las se clôt.

Au matin un réveil l’attendait qui l’achève.

Une ancienne cliente à lui, madame Estève,

Avait, par son conseil, confié le plus clair D’une honnête fortune à quelque premier clerc Établi depuis peu, jusqu’alors sans reproche;

Mais le voilà qui part, maint portefeuille en poche. La pauvre dame est là, hors d’elle, racontant. Mazère y perd aussi, peu de chose pourtant ;

Mais il se croit lié d’équité rigoureuse A celle qu’un conseil a faite malheureuse.

Courage ! il rendra tout ; il soutiendra sa sœur.

Il mariera sa nièce ; et, sans plus de longueur.

Il court chez un ami : tout juste un commis manque ,

PENSÉES D’AOUT

Commis, le lendemain, il entre en cette banque ;

Et là, remprisonné dans les ais d'un bureau,

Sans verdure à ses yeux que le vert du rideau,

Il vit, il y blanchit, régulier sans murmure.

Heureux encor le soir d’une simple lecture A côté de sa sœur, — un poète souvent (lu’un retour étouffé lui rend trop émouvant,

Et sa voix s’interrompt;... — lecture plus sacrée A l’âme délicate et tout le jour sevrée !

Il a gagné pourtant en bonheur : jusque-là,

Plus d’un mystère étrange, et que Dieu nous voila, Avait mis au défi son âme partagée.

La vérité nous fuit par l'orgueil outragée.

Mais alors, comme au prix d’un sacrifice cher,

Sans plus qu’il y pensât en Prométhée amer.

De vertus en vertus, chaque jour, goutte à goutte,

La croyance, en filtrant, emporta tout son doute ;

La persuasion distilla sa saveur.

Et la pudique foi lui souffla la ferveur.

— Doudun (exemple aussi), n’est pas, comme Marèze, De ceux qui sentiraient leur àme mieux à l’aise A briller au soleil et mouvoir les humains Qu’à compter pas à pas les chardons des chemins.

Il chemine et se croit tout en plein dans sa trace.

Très doux entre les doux et les humbles de race.

Il n’a garde de plus, ne prévaut sur pas un ;

Celui seul qui se baisse a connu son parfum ;

La racine en tient plus, et la fleur dissimule.

Son prix, son nom nommé lui serait un scrupule. Enfant, simple écolier, se dérobant au choix.

Avant qu’il eût son rang il se passait des mois;

Il n’en tâchait pas moins, sans languir ni se plaindre. Mais comme au fond craignant de paraître et d’atteindre. Jeune homme étroitement casé, non rétréci.

Cœur chaste à l’amitié, n’eut-il donc pas aussi Quelque passion tendre, humble, et, je le soupçonne.

PENSÉES D’AOUT

Muette, et que jamais il n’ouvrit à personne,

]\Iais pour qui sa rougeur parle encore aujourd’hui, Si l’objet par hasard est touché devant lui ?

Avant tout il avait sa mère bien-aimée,

Infirme plus que vieille, assez accoutumée A l’aisance, aux douceurs, et dont le mal réel Demandait pour l’esprit éveil continuel.

11 la soigna longtemps, et lui, l'épargne même.

Pour adoucir les soirs de la saison suprême,

N’eut crainte d’emprunter des sommes par deux fois, S’obérant à toujours; mais ce fut là, je crois.

Ce qui, sa mère morte, a soutenu son zèle Et prolongea pour lui le but qui venait d'elle ;

Car à cet âge, avec ces natures, l’effort Souvent manque, au dedans s’amollit le ressort;

Le vrai motif cessant, on s’en crée un bizarre,

Et la source sans lit dans les cailloux s’égare. Doudun, que maint caillou séduit, s’en est sauvé ;

Le soin pieux domine, et tout est relevé.

En plein faubourg, là-haut, au coin de la mansarde. Dans deux chambres au nord, que l’étoile regarde : A cinq heures rentrant; ou l’été, matinal ;

Un grand terrain en face et le triste canal*

(Car, presque chaque jour allant au cimetière.

Il s’est logé plus près), voyez sa vie entière.

Son culte est devant vous : un unique fauteuil Où dix ans s’est assis l’objet saint de son deuil.

Un portrait au-dessus; puis quelque porcelaine Où la morte buvait, qu’une fois la semaine Il essuie en tremblant; des Heures en velours Où la morte priait, dont il use toujours!

Le maigre pot de fleurs, aussi la vieille chatte ;

Piété sans dédain, la seule délicate!

Comme écho de sa vie, il se dit à mi-voix Quelque air des jours anciens qui voudrait le hautbois.

1. Probablement le canal Saint-Martin, du côté du Père-Lachaise.

PENSÉES D’AOUT

Quelque sentimentale et bonne mélodie,

Paroles de Sedaine, autrefois applaudie

Des mères, que chantait la sienne au clavecin.

Comme Jean-.Tacque aussi, dont il sait le Devin,

Il copie, et par là dégrève un peu sa dette.

Chaque heure d’un denier. Son équité discrète A taxé ce travail de scs soirs, mais si bas.

Que, s’il fallait offrir, on ne l’oserait pas.

Au delà sa pudeur est sourde à rien entendre;

Et quand l'ingrat travail a quelque page tendre. Agréable, on dirait qu’en recevant son dù Il se croit trop payé du charme inattendu.

■ — Hier, ses chefs le marquaient pour avancer en place ; 11 se fait moins capable, empressé qu’on l’efface.

O vous, qui vous portez, entre tous, gens de cœur; Qui l’êtes, — non pas seuls, — et qui d'un air vainqueur. Écraseriez Doudun et cette élite obscure.

Leur demandant l’audace et les piquant d’injure;

Ne les méprisez pas, ces frères de vertu.

Qui vous laissent l’arène et le lot combattu!

Si dans l’ombre et la paix leur cœur timide habite, Si le sillon pour eux est celui qu’on évite,

Que guerres et périls s’en viennent les saisir;

Ils ont chef Catinat, le héros sans désir!

Et cette àme modique, à plaisir enfouie,

Ce fugitif qui craint tout éclair dans sa vie.

Qu’à l’un des jours d’essor, de soleil rayonnant. Comme on en a chacun, il rencontre au tournant Du prochain boulevard quelque ami de collège Qui depuis a pris gloire et que le bruit assiège. Sympathique talent resté sincère et bon,

Ohl les voilà bien vite aux nuances du ton.

L’artiste est entendu tout bas du solitaire :

Quel facile unisson aux cordes de mystère!

Que d'échanges subtils au passage compris!

Et cette àme qui va diminuant son prix.

PENSIVES D’AOUT

Comme elle est celle encor que devrait le génie Vouloir pour juge en pleurs, pour cliente bénie!

Mais ce n’est pas aux doux et chastes seulement, Aux intègres de cœur, que contre un Ilot dormant Un malheur vient rouvrir les voiles desserrées Et remorquer la barque au delà dcg marées.

Un seul devoir tombant dans un malheur sans fond Jette à l'àme en désastre un câble qui répond;

Fait digue à son endroit aux vagues les plus hautes : Arrête sur un point les ruines des fautes ;

Et nous peut rattacher, en ces ans décisifs, Demi-déracinés, aux rameaux encore vifs.

Rahox de Santa-Crüz, un homme de courage Et d'ardeur, avait, jeune, épuisé maint orage,

Les flots des passions et ceux de l’Océan. Commandant un vaisseau sous le dernier roi Jean ' En Portugal, ensuite aux guérillas d’Espagne,

Le Bi’ésil et les mci’s et la rude montagne L’avaient vu tour à tour héroïque d’effort;

Mais l’àme forte avait plus d’un vice du fort.

Pour l’avoir trop aidé, proscrit du roi son maître;

A Bordeaux, — marié, — des torts communs peut-être. Ses âpretés surtout et ses fougues de sang Éloignèrent sa femme après un seul enfant.

A Paris, de projets en projets et pour vivre.

Ayant changé son nom, il entreprit un livre.

Quelque Atlas brésilien-espagnol-et-naval ;...

Alors je le connus; — mais l’affaire allant mal.

Il courut de ces mots qu’à la légère on sème.

Et j’en avais conçu prévention moi-même.

Pourtant quelqu’un m’apprit ces abîmes secrets.

Et l’ayant dù chez lui trouver le jour d’après,

Oh! j’en fus bien touché!

— Tout d’abord à sa porte Affiches, prospectus, avis de toute sorte,

PENSÉES D’AOUT

Engagement poli d'entrer et de tourner;

Comme c'était au soir, il me fallut sonner.

Une dame fort vieille, et de démarche grande Et lente, ouvrit, et dit sur ma simple demande Son fils absent; c’était la mère de Ramon.

Mais quand j’eus expliqué mon objet et mon nom :

« Attendez, attendez; seulement il repose,

Car il sort tout le jour; mais, à moins d’une cause. J'évite d’avertir. » Elle entra, je suivis.

Déjà touché du ton dont elle a dit mon fils.

Pendant qu’elle annonçait au dedans ma venue,

Je parcourais de l'œil cette antichambre nue,

Et la pièce du fond, et son grillage en bois Mis en hâte, et rien autre, et le gris des murs froids Au salon va.stc et haut qu’un peu de luxe éclaire, L’ombre est humide encore au mois caniculaire;

La dame s’en plaignit doucement : j’en souffris Songeant à quels soleils burent leurs ans mûris.

Mais rien ne m’émut tant que lorsqu’une parole Soulevant quelque point d’étiquette espagnole,

— D’étiquette de cour, — Ramon respectueux Se tourna vers sa mère, interrogeant des yeux.

Oh! dans ce seul regard, muette déférence.

Que d’éveils à la fois, quel appel de souffrance A celle qui savait ce pur détail royal Pour l’avoir pratiqué dans un Escurial !

Et du trouble soudain où mon àme en fut mise. Sans aller saluer la vieille dame assise,

Tout causant au hasard, du salon je sortis;

Et je m’en ressouvins et je m’en repentis.

Craignant de n’avoir pas assez manqué d'hommage Car tout au malheureux est signe et témoignage, - Et depuis lors, souvent je me suis figuré Quels étaient ces longs soirs entre l’homme ulcéré De Rio, de Biscaye et des bandes armées,

Et des fureurs de cœur encore mal enfermées, Proscrit qui veut son ciel, père qui veut son fils, — Entre elle et lui, navrés ensemble et radoucis.

PENSÉES D’AOUT

Oh! si toujours, malgré Famertume et l’entrave,

Il maintint sur ce point cette piété grave,

Qu'il ait été béni ! Que son roc, sans fléchir,

Ait pu fondre au cœur même, et son front s’assagir!

Qu’il ait revu l’enfant que de lui l’on sépare.

Et Lisbonne, meilleure au moins que sa Navarre * !

Un but auprès de soi, hors de soi, pour quelqu’un, Un seul devoir constant ; — hélas! moins que Doudun, Que Ramon et iMarèze, Aubignié le poète L’a compris, et son cœur aujourd’hui le regrette; Poète, car il l’est par le vœu du loisir.

Par l’infini du rêve et l’obstiné désir.

En son fertile Maine, aux larges flots de Loire, Bocagère et facile il se montrait la gloire.

Se disant qu’aux chansons on l’aurait sur ses pas Comme Annette des champs dont l’amour ne ment pas. Tandis qu’après René planait l’astre d’Elvire, Jean-Jacque et Bernardin composaient son délire.

Et tardif, ignorant ce monde aux rangs pressés.

Il s’égarait sans fin aux lieux déjà laissés.

Tainement les parents voulaient l’état solide :

Pour lui, c’était assez si, l'Émile pour guide,

Le havresac au dos, léger, pour de longs mois Il partait vers les monts et les lacs et les bois,

Pèlerin défilant ses grains de fantaisie, —

Fantassin valeureux de libre poésie.

Aux rochers, aux vallons, combien il en semait Aux buissons, à midi, sous lesquels il dormait ! Combien alors surtout en surent les nuages!

Infidèles témoins, si l’on n’a d’autres gages;

1. L’étranger, en effet, dont on veut ici parler, est mort depuis à Lisbonne; il avait fait partie.de l'expédition de don Pédro, et occupait un rang distingué dans l’armée portugaise. Au moment où l'on écrivait cette pièce, on pouvait encore dire que Lisbonne était meilleure que la Navarre.

PENSÉES D’AOUT

Car, prenant le plus beau du projet exhalé,

Ils ne reviennent plus, et tout s'en est allé. ■

La fable des enfants parle encore aux poètes : Rêveurs, rêveurs, semez aux eliemins que vous faites Autre chose en passant (jue ces miettes de pain :

Les oiseaux après vous mangeraient le chemin !

Du moins, si visitant, comme il fit, ces contrées. Grandes, et du génie une fois éclairées,

Meillerie et Clarcns, noms solennels et doux. Bosquets qu’un enchanteur fit marcher devant nous, — S'il gravit tour à tour à la cime éternelle. Redescendit au lac, demanda la brunellc ‘

A file de Saint-Pierrre ; et, d’un cœur palpitant.

Aux Charmetles cueillit la pervenche en montant;

S'il revit l'œil en pleurs ce qu’avait vu le maître.

Que ne l'a-t-il donné quelquefois à connaître.

D'un vers rajeunissant, qui charme avec détour.

Et laisse aussi sa trace aux lieux de son amour!

C’est qu'à moins du pur don unique, incomparable. L’effort seul initie à la forme durable.

Secret du bien-parler que d’un Virgile apprend Blême un Dante, et qui fuit tout vaporeux errant. Aubignié, sans dédain effleura le mj'stère Et ne l’atteignit pas. Que d’essais il dut taire.

Au hasard amassés! Et les ans s’écoulaient;

Les plaintes des parents, plus hautes, s’v mêlaient; Les dégoûts, les fiertés, une àme déjà lasse. L’éloignaient chaque jour des sentiers où l’on passe ; Il n’en suivit jamais. S’il tente quelque abord.

Tout lui devient refus et son rêve est plus fort.

Puis, plus on tarde, et plus est pénible l’entrée ;

La jeunesse débute, et sa rougeur agrée;

Elle ose, on lui pardonne, on l’aide à revenir :

Blais, quand la ride est faite, il faut mieux se tenir.

1. Petite fleur fort affectionnée de Rousseau durant le séjour qu’il fit en cette île. Voir ses Rêveries, cinquième Promenade.

PENSÉES D’AOUT

La main se tend moins vite à la main déjà rude. Bref, d'essais en ennuis, d’ennuis en vague étude, Des parents rejeté, qui, d’abord complaisants, Bientôt durs, à la fin se sont faits méprisants, Aubignié, ce cœur noble et d'un passé sans tache. Usé d'un lent malheur qu’aucun devoir m'attache. Ne sait plus d'autre asile à ses cuisants affronts,

A ses gênes, hélas ! que quand aux bûcherons Des forêts d'Oberman ‘, et les aidant lui-même.

Il va demander gite, ajournant tout poème.

Ou toujours amuse du poème incertain Qu'il J vit une fois flotter à son matin.

De Jean-Jacque il se dit la gloire commencée Tard : — rappel infidèle! — Ame à jamais lassée!

Vous dont j’ai là trahi le malheur, oh! pardon! Ami, vous qui n’avez rien que d'honnête et bon.

Et de grand en motif au but qui vous oppresse.

Au fantôme, il est temps, cessez toute caresse. Rejoignez, s’il se peut, à des efforts moins hauts Quelque prochain devoir qui tire fruit des maux.

Et d’où l'amour de tous redescende et vous gagne, — Afin que, revenant au soir par la campagne. Sans faux éclair au front et sans leurre étranger. Il vous soit doux de voir les blés qu’on va charger Et chaque moissonneur sur sa gerbe complète ;

Et là-haut, pour lointain à l’àme satisfaite.

Au sommet du coteau dont on suit le penchant. Les arbres détachés dans le clair du couchant.

Précy.

l. Probablement la forêt de Fontainebleau.

PENSÉES D’AOUT

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