Sans doute la voix de Thérèse
PENSIVES D’AOUT
La crise était à bout; ce moment abrégea.
Il revint au château, plus raffermi déjà.
La lèpre de naissance et l’exil sur la terre, L’expiation lente et sou âpre mj'stère;
L’invisible rachat des fautes des parents;
A côté des rigueurs, les secrets non moins grands De la miséricorde, et dans ce saint abîme,
Lui peut-être, attendu de tout temps pour victime ; Son rôle nécessaire, ici-bas imposé.
De réparer un peu de ce qu’avait osé.
Trop haut, l’immense orgueil dans un talent immense. Et sa tâche avant tout de vanner la semence;
Ce lourd trajet humain plus sombre que jamais.
Plus que jamais réglé sur les lointains sommets ; Tout en lui s’ordonna : la Grâce intérieure.
Par un tressaillement, lui disait : Voilà l’heure!
Avec la Présidente il s’ouvrit d’un parti;
On conféra longtemps; bref, il fut consenti Que, pour gravir, chrétien, sa première montée; Pour mûrir; pour ne plus demeurer à portée De cet homme au grand nom, près de ([ui, chaque jour. Le pouvait rentraîner l’espoir vain d’un retour;
Et pour d’autres raisons d’absence et de vojuige.
Il s’en irait à pied comme en pèlerinage.
Dans sa route tracée, il devait, en passant.
Visiter plus d’un frère oppiâmé, gémissant.
De saintes sœurs en deuil, et pour sûre parole Montrer quelque verset aux marges d’un Nicole.
Comment (en y songeant me suis-je demandé). Comment ce qui fut fait alors et décidé Ou senti seulement, tout ce détail extrême.
Madame de Cicé le sut-elle elle-même?
Etait-ce de sa mère en ce temps, ou de lui Qui sauvage, ce semble, et craintif, aurait fui? Pourtant c’était de lui plutôt que de sa mère Qui, je crois, en sut moins. Par un récit sommaire.
PENSÉES D’AOUT
De lui donc, et plus tard?... Mais non;... si retraçants Etaient ses souvenirs, quand, après bien des ans,
Elle me déroula l’histoire à sa naissance.
Qu’elle avait dû cueillir chaque image en présence!
Si j’osais, en tremblant, à de si purs destins.
Vieillesses où j’ai lu la blancheur des matins.
Mêler une pensée, oh ! non pas offensante,
Et pourtant attendrie, et toujours innocente;
Si j’osais traverser tant de fermes décrets
D’une vague rougeur, d’un trouble, je dirais
Que peut-être, en partant pour ses lointains voyages.
Le jeune homme chrétien, entre autres raisons sages,
Eut celle aussi de fuir un trop proche trésor;
Et qu’avant le départ, sous la charmille encor.
En deux ou trois adieux d’intimité reprise.
Il put se confier et raconter la crise.
Elle donc, près du terme, et si loin de ces temps.
Se plaisait à rouvrir ces souvenirs sortants De première amitié, tout au moins fraternelle.
Qu’un si cher intérêt avait gravés en elle.
A dater du départ, un long espace fuit.
Monsieur Antoine meurt, la Présidente suit;
Madame de Cicé devient épouse et veuve;
Lui, voyage toujours et mène son épreuve.
Soit en France, en visite aux amis que j’ai dits.
Soit bientôt, ses désirs saintement agrandis.
En Suisse, pour y voir cette éternelle scène.
Majestueux rochers où le tirait sa chaîne.
11 semble qu’en son cœur, dès ce temps, il fit vœu De partout repasser, humble, aux sillons de feu.
Aux pas où le génie avait forcé mesure.
Et d’y semer parfum, aumône, action sûre.
Souvent il .demeurait en un lieu plus d’un au,
Y vivant de travail, y couronnant son plan.
Puis reprenait à pied sa fatigue bénie.
La guerre, en Amérique, à peine était finie;
Il se hâta d’aller, avide dans son choix
PENSÉES D’AOUT
Des pratiques Tertus de ces peuples sans rois, Heureux s'il j trouvait un exemple fertile De ce Contrat fameux ! — Imaginez Émile Nourri de Saint-Cyran, élève de Singlin,
Venant aux fds de Penn, aux neveux de Franklin.
Il les aima, si francs et simples dans leur force ; Mais, discernant dès lors l’intérêt sous l’écorce,
11 ne vit point Éden par delà l’Océan.
C’est vers ce temps qu’il prit ce nom de monsieur Jean, Un nom qui fut un nom aussi peu que possible.
Et qui pourtant tenait par un reste sensible A celui qui partout si haut retentissait.
La Révolution qui chez nous avançait.
Ballottant ce grand nom dans mille échos sonores. L’inscrivant de sa foudre au sein des météores.
Le lui lançait là-bas, aux confins des déserts.
Grossi de tous les vents, de tous les bruits des mers. A l’auberge, le soir, quand son repas s’achève. Souvent ce nom nommé, comme un orage crève. C’était là son abîme et son rêve effaré !
Car tout ce qui s’en dit de cher et de sacré.
D’injuste et de sanglant, amour, culte ou colère. Qu’on l’appelle incendie ou fanal tutélaire.
Tout aboutit en lui, le déchire à la fois.
Tout crie au môme instant en son âme aux abois.
La tendresse, la chair, en un sens se décide ;
Mais l’esprit se soulève, à demi parricide;
Le mai'tyre est au comble : ainsi, pressant les coups. Un seul cœur assemblait cette lutte de tous ; Invisible, il était l’autel expiatoire Du génie hasardeux, la Croix de cette gloire.
Monsieur Jean s’en revint en France avec projet. L’effroi cessait enfin dans ceux qu’on égorgeait.
Il se dit qu’en ce flot de sentiments contraires.
Le parti le plus sûr était d’être à ses frères.
Aux moindres, si privés de tout secours chrétiens :
Et voilant ses motifs, modérant ses moyens.
PENSÉES D’AOUT
Au village rentré chez sa vieille nourrice,
Il réunit bientôt, sous son regard propice,
Ce petit peuple enfant qui s’allait égarer.
Seule famille ici qu'il eût droit d’espérer.
Les filles en étaient d’abord ; mais l'une d’elles Se forma par son soin à ces charges nouvelles.
Aux plus ingrats moments de son rude labeur.
Trop tenté de penser que tout germe est trompeur. Que toute peine est vaine, après quelque prière S’endormant de fatigue, une douce lumière Lui montrait quelquefois, d ses yeux revenu,
Celui-là qui jamais ne l'avait reconnu.
Dont il est bien la cliair, mais qui, d’un lent sourire Lui semblait à la fin l’applaudir, et lui dire Que, si l'homme mérite, il était méritant.
Et qu’en son lieu lui-même en voudrait faire autant Slais le fils, déjà prompt aux genoux qu’il embrasse S'éveille, et serre l'ombre, et cherche en vain la trace Et rappelant le deuil à ses esprits flattés,
Il accuse l'éloge et ses témérités. .
Tel, sévère en son but, voué sous sa souffrance. Madame de Cicé, plus tard rentrée en France,
Le retrouva tout proche, et put, durant trente ans. Noter son lent martyre et ses actes constants.
Les premiers mois passés du retour, dans leur vie Ils convinrent entre eux d’une règle suivie ;
Ainsi l’exigea-t-il. Un jour, un seul par an,
Il dînait désormais chez elle, à la Saint-Jean.
Douce fête d’été, champêtre anniversaire.
De ses contentements le rendez-vous sincère.
Il ne la visitait môme que cette fois,
Il ne lui parlait plus qu’à de rares endroits,
Après l’église ou quand le sentier qui le mène Forçait en un détour leur rencontre soudaine.
Dans le soin des enfants, il tâchait d’àllier A ce qu’il sait du mal qu’il faut humilier,
PENSÉES D’AOUT
Et sans fausser en rien la solide doctrine,
Quelques points de YÉmile et de sa discipline ; Heureux, l'ayant greffé, de voir le rameau franc Revivre à f olivier qu'arrose un Dieu mourant.
Vers les champs, volontiers, ses images parlantes Empruntent aux moissons et choisissent aux plantes ; De la nature enfin il veut donner le goût.
Mais montrant le mélange et la sueur eu tout.
Pour remettre au devoir une enfance indocile.
S'il ne frappe jamais, il remercie Émile.
Cette simple commune, où le moindre habitant. Sans misère aussi bien que sans luxe irritant,
A son coin à bêcher, semblait juste voulue Pour la félicité pleinement dévolue.
Selon un rêve illustre, au hameau laboureur,
Aux innocents mortels : >< Pourtant voyez l’erreur.
Se disait monsieur Jean ; de l'habitude agreste Voyez les duretés, si Dieu ne fait le reste,
Si le saint Donateur, au creux de tout sillon.
Comme il dore l'épi, ne mûrit le colon. »
Ah! si Jean-Jacques a su, d'aversion profonde.
Les pestes de la ville et le mal du beau monde. Monsieur Jean a senti, par un exact retour,
La pierre de la glèbe au fond de son labour.
Il s’écriait souvent : Esprit ! esprit ! mystère !
« Qu'est-ce donc si c'est là le meilleur de la terre.
Se disait-il encore, et si moins de méchants Nous font par contre-coup de telles bonnes gens ? » Et repassant le monde en cet étroit modèle :
« Voilà donc, sans la foi, l'avenir qu'on appelle ; Sinon vices brillants, sourds intérêts couverts ;
Peu d'àmes, par delà comme en deçà des mers ! »
Et ces mots, après lui si tristes à redire.
Étaient, je le veux croire, un point de son martyre. L'un payant en détail sous l’horizon fermé Les éclairs par oû l'autre avait tout entlammé.
PENSÉES D’AOUT
Dieu d’amour! Dieu cdémenl ! il eui pourtant des heures Que ton ciel agrandi lui renvoya meilleures ;
Où, sa religion et sa foi demeurant,
Son cœur justifié redevint espérant
Pour l’avenir, pourtous, pour ce grand mort lui-même !
Sur la création s’apaisait l’anathème.
Un mois avant sa fin, à la Saint-Jean d’été.
Doux saint que son école avait toujours fêté.
Il la voulut, joyeuse, emmener tout entière.
Et pour longue faveur qu’il jugeait la dernière.
Au parc d’Ermenonville, à ce beau lieu voisin.
Celte fête riante avait son grand dessein.
Deux heures suffisaient, même en lourd attelage ;
On partit à l’aurore, et sous le plein feuillage;
En ordre, à rangs pressés, tous les enfants assis S’animaient aux projets, bourdonnaient en récits.
Et, malgré le bedeau dont Ip tâche est prudente, Atteignaient, secouaient chaque branche pendante.
Et par eux la rosée allait à tous instants
Sur le vierge vieillard aux quatre-vingts printemps.
Sitôt du chariot la bande descendue,
A l’avance réglée, une messe entendue (Vous devinez l’objet et pour l’âme de qui),
Bénit et confirma ce jour épanoui.
Et monsieur Jean pleurait, tressaillait d’espérance. Songeant pour qui ces cœurs demandaient délivrance, Essaim fidèle encor, qui, priant comme il faut. Concourait sans savoir au sens connu d’en haut.
La messe dite, seul, et l’âme plus voilée,
Dans l’île il voulut voir le vide mausolée.
Défendant aux enfants tout le lac alentour.
Mais, revenu de là, pour le reste du jour Il ne les quitta plus, et se donna l’image De leur entier bonheur. Les jardins sans dommage Traversés, le Désert ’ les i-eçut plus courantj:
d. C’est le nom qu’on donne, à Ermenonville, au second parc plus sauvage.
PENSÉES D’AOUT. 323
Leurs voix claires montaient sous les pins murmurants.
Et détachés du jeu, quelque demi-douzaine Que le respect, qu'aussi la fatigue ramène.
D'un esprit attentif, déjà moins puéril.
Écoutaient le vieillard : <t Voilà leur disait-il,
€ De beaux lieux, mes enfants, et ce matin encore « Vous les imaginiez comme ce qu'on ignore.
« Il est bien d'autres lieux, il en est un plus beau,
« Le seul vrai, près duquel ceci n'est qu'un tombeau.
« A se l'imaginer, on ne saurait que feindre ;
« Plus haut que le soleil il faut aller l'atteindre,
« Plus haut qu'à chaque étoile où vos yeux se perdi’ont.
« Ce voyage si grand, il est aussi bien prompt ;
« On le fait dans la mort sur les ailes de l'àme.
« Comportez-vous déjà pour que plus tard, sans blâme,
<t Le Maître vous reçoive ; il vous connaît ici. »
— Comme l'un demandait : a A qui donc est ceci ?
« Quel est le maître? » — a Enfants, il est toujours un maître « Quand on voit de byaux lieux : seulement, sans paraître, « Il vous laisse vous plaire et courir en passant, a Ainsi Dieu fit pour l’homme en l'univers naissant ;
« Mais l'homme, enfant malin, a gâté la merveille ;
« Le Christ l'a réparée ; il faut qu'on se surveille. »
— a Ce maître, ajoutait-il, est absent : moi bientôt,
« Qui suis là, mes enfants, je partirai là-haut ;
« Je deviendrai, pour vous, absent dans vos conduites ;
« Mais mon œil vous suivra ; pensez-y donc, et dites : s Le vieux maître est absent, maistoujoursilnous voit,
« Et, si nous faisons bien. Dieu l'aime et le reçoit.
« J’eus aussi mon vieux maître, à cet âge où vous êtes ;
« Il me suit, et nous voir c'est une de ses fêtes. »
— Dans le Désert assis, tout autour du goûter Les tenant à ses pieds plus prêts à l'écouter, - Il mêlait l'autre pain, l'immortel et l'aimable.
Que Platon n'eùt pas cru des petits saisissable ;
Il le multipliait ; et si, sous son regard.
Deux d'entre eux disputaient une meilleure part,
Un simple mot, au cœur du plus fort, le désarme,
PENSÉES D’AOUT
Le fait céder au faible et s’éloigner sans larme ;
Et bientôt, comme ensemble il les voyait remis,
La querelle oubliée : « Amis, jeunes amis,
« Disait-il, si plus tard l’intérêt dans la vie « Vous sépare, il vaut mieux que le fort sacrifie,
« Que le faible épargné se repente à son tour,
« Vous souvenant qu’ici vous fûtes tous un jour,
« Vous souvenant qu’à l’àme une secrète joie « Vaut mieux que double part où le mal fait sa proie. « Heureuxparlevieuxmaître, aimez-voustous pour lui.» — Et le jour allait fuir ; une étoile avait lui.
Et d’un tertre à ses pieds leur montrant la campagne. D’un cœur surabondant que le passé regagne.
Un écho du Vicaire en lui retentissait :
Mais ce prompt souvenir à l'instant se taisait Dans le Sermon sur la Montagne !
Jean -Jacques, si pour l’homme ici trop relégué Ta religion vague et son appui tronqué Suffisaient,... si pourtant les simples Éljsécs N’étaient pas le faux jour des clartés trop aisées.
Que peux-tu dire encore ? 11 fut digne de toi ;
Tu l’as connu pour fils aux rayons de sa foi.
Et le tirant. Esprit, aux sphères où tu restes.
Tu le montres d’orgueil aux Sagesses célestes.
Mais si tu t’es trompé, si ce natif orgueil A pour tous et pour toi fait dominer l’écueil ;
Si le Maître, à la fois plus tendre et plus sévère. Nous tient dès l’origine et de plus près nous serre. Mesurant de tous temps l’abîme et les appuis. Ménageant au retour d’invisibles conduits ;
Si, plus clément peut-être à la terre purgée.
Il est toujours le Dieu de la Croix affligée.
Ce fils meilleur que toi qui t’es dit le meilleur.
Ce fils dont les longs jours ont passé tout d’un pleur. Par l’effet répandu d’un vivant sacrifice Ne t’a-t-il pu tirer des limbes, ton supplice ?
PENSÉES D’AOUT
Et délivrés tous deux et par delà ravis,
Ne peut-on pas vous dire : Heureux père J heureux fils !
N. B. — Je prie les personnes qui liront sérieusement ces études, et qui s’occupent encore de la forme, de remarquer si, dans quelque vers qui, au premier abord, leur semblerait un peu dur ou négligé, il n’y aurait pas précisément une tentative, une intention d’harmonie particulière par allitération, assonance, etc. ; ressources que notre poésie classique a trop ignorées, dont la poésie classique des anciens abonde, et qui peuvent dans certains cas rendre à notre prosodie une sorte d’accent. Ainsi Ovide dans ses Remèdc.'i d'amour :
Vince cupidineas pariter, Parthasque sagittas.
Ainsi moi-méme dans un des sonnets qui suivent :
J’ai rasé ces rochers que la grâce domine...
Sorrexle m’a re«du mon doux rêve infini...
Mais c’est en dire assez pour ceux qui doivent entendre, et beaucoup trop pour les autres.
PENSEES D’AOUT