‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 101 sur 121 · A J.-J. AMPÈRE · texte numérisé non relu

A J.-J. AMPÈRE

— Les lieu* sont beaux et grands ; ils parlent un langage

A d'abord étonner , à remplir sans partage ,

A faire qu'on s'arrête à leur gloire soumis ,

Et qu'Ithaque un instant s'oublie, et les amis.

Et pourtant , et bientôt , cette nature immense

Laisse un grand vide au cœur et le tient à distance ,

Et tous ces monts glacés qu'à l'horizon je vois ,

Pour m'y bercer de loin , n'ont pas même les bois.

Oh ! j'ai besoin toujours, quelque lieu qui m'appelle,

De l'homme et des amis , du souvenir fidèle ,

De ressaisir au cœur l'écho du cœur sorti ,

De chercher au sentier ce qu'un autre a senti !

De ce cadre si fief par les monts qu'il assemble ,

Dans un détail chéri , l'on goûte mieux l'ensemble.

En y prenant pour guide un rayon préféré,

Le tout plus tendrement s'éclaire à notre gré.

Un banc au bord du lac, un ombrage, une allée

Où d'avance l'on sait qu'une ame , un jour voilée ,

S'est assise en pleurant ; des rocs nus et déserts,

Mais qu'un chantre qu'on aime a nommés dans ses vers ;

Ces places , à nous seuls long-temps recommandées,

Mêlant au vaste aspect la douceur des idées,

Yoilà , dans ces grands lieux , à l'écart et sans bruit ,

Ce que ma fuite espère et tout d'abord poursuit.

Laissant les bords nombreux où le regard hésite, Aussitôt arrivé, j'ai donc choisi mon site Aux bosquets odorants d'une blanche villa , Cherchant l'endroit, le banc, et me disant : C'est là ! Il était soir ; le jour, dans sa pénible trace , Avait chargé le lac d'orage et de menace ; Mais, comme dans la vie on voit souvent aussi , Le couchant soulevait ce lourd voile éclairci. Je m'assis solitaire, et là, pensant à celle Qui m'avait dit d'aller et de m'asseoir comme elle ,

Je méditais les flots et le ciel suspendu ,

Le silence loi seul et le calme entendu ,

La couleur des reflets. La nue un peu brisée

Jetait un gris de perle à la vague irisée,

Et le lac infini fuyait dans sa longueur.

Cette tranquillité me distillait au cœur *

Un charme, qui d'abord aux larmes nous convie :

« Oh ! disais-je en mon vœu , rien qu'une telle vie,

Rien qu'un destin pareil au jour qu'on vient d'avoir ,

Lourd , orageux aussi , mais avec un tel soir ! »

A Lausanne , aussitôt que la barque m'y jette , Qu'ai-je fait ? tout d'un bond j'ai cherché la Retraite, C'est le nom (près de là) de la douce maison , Où des amis bien chers ont fait une saison.

Os m'en parlaient toujours d'une secrète joie. Le lac vu du jardin , ces grands monts de Savoie Tout en face, si beaux au couchant enflammé..., J'ai voulu prendre un peu de ce qu'ils ont*aimé. Je suis allé , courant comme è la découverte , Demandant le chemin à chaque maison verte ; Tant que , lisant le nom sur la barrière écrit, Je m'y sois arrêté d'un regard qui sourit ; Et, sans entrer plus loin (car si matin je n'ose) , J'ai tout vu du dehors, comme hélas ! toute chose. Enfin j'ai .côtoyé, j'ai compris ce doux lieu ; A mes amis, un soir d'hiver, au coin du feu, Je dirai : Je l'ai vu; je pourrai leur répondre, Et, sur un point de plus, l'ame ira se confondre.

A Thoun, miroir si pur, de granit encadré, Je voguais, à la main tenant mon cher André, Négligemment, sans but... Tout d'un coup, à la page Où je lisais le moins , je saisis un passage : Thoun , onde sacrée * ! — Il a vu ces grands bords ; Jeune, il a dénombré leurs sauvages trésors.

H les voulait revoir , quand l'amour infidèle Le délaissait en 'proie à sa flamme moins belle;

* André Chénier, Élégie 40 e .

11 s'y voulait guérir ! — L'eau, les monts et les cieux

Ont redoublé d'attrait. Le roc mystérieux

Qu'il m'indique en ses vers, et le creux qui s'enfonce,

Le voilà , plus présent quand c'est lui qui l'annonce.

Il y cherchait, blessé, comme un asile sûr.

Mon cœur, aux mêmes lieux traînons mon deuil obscur !

Ainsi , je vais en art , en amitié secrète Observant les sentiers. Ainsi, fais, 6 Poète, Ainsi , fois de tes jours ! et quand l'homme bruyant , Qu'on répute là-bas solide et patient, Jusqu'à trois fois peut-être, en sa lourde carrière, Change d'opinions et de vaine bannière, Toi qui parais volage et souvent égaré, Passe ta vie à suivre un vestige adoré !

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