DE BALLAIGLES A ORBE, JURA
14 octobre.
Sur ce large versant , au dernier ciel d'automne , Les arbres étages mêlent à mes regards Les couleurs du déclin dans leurs mille hasards , Chacun différemment effeuillant sa couronne.
L'un , pale et jaunissant , amplement s'abandonne ; L'autre, au bois nu, mais vert, semble au matin de mars; D'autres, près de mourir, dorent leurs fronts épars D'un rouge glorieux dont tout ce deuil s'étonne.
Les sapins cependant , les mélèzes , les pins ,
D'un vert sombre, et groupés par places aux gradins,
Regardent fixement ces défaillants ombrages ,
Ces pâleurs, ces rougeurs , avant de se quitter... Et semblent des vieillards , qui , sachant les orages Et voyant tout finir, sont tristes de rester.
* Ces quelques pièces de vers sont d'une date un peu. postérieure aux Pensées d'Août, et forment un appendice naturel 6 ce recueil.
DE BALLAIGUES A JOUGNE , AU RETOUR.
Le 2 Juin.
J'ai revu ces grands bois dans leur feuille nouvelle, J'ai monté le versant fraîchement tapissé.
A ces fronts rajeunis chaque vert nuancé Peignait diversement la teinte universelle.
Près du fixe sapin à verdure éternelle Le peuplier mouvant, le tremble balancé , Et le frêne nerveux , tout d'un jet élancé , De feuille tendre encor comme la fraxinelle.
Le mélèze lui-même , au fond du groupe noir, Avait changé de robe et de frange flottante ; Autant qu'un clair cytise, il annonçait l'espoir.
O mon Ame , disais-je , ayons fidèle attente ! Ainsi dans le fond sûr de l'amitié constante Ce qui passe et revient est plus tendre à revoir.
Lorsque j'arrivai à Lausanne pour y commencer un cours, MM. les étudiants de la société dite de Zqfiiigue m'adressèrent un chant de bon accueil et d'hospitalité; j'y répondis la veille du \ tr janvier par la pièce suivante , où il est fait allusion , vers la fin, à la perte récente d'un jeune et bien regrettable poète, qui aurait fait honneur au pays.
Pour répondre à vos vers , à vos chants , mes Amis , Je voulais , plus rassis de ma prose , et remis ,
Attendre au moins les hirondelles ; Je voulais , mais voilà , de mon cœur excité , Que le chant imprévu de lui-même a chante
Et vers vous a trouvé des ailes.
Il a chanté , croyant dès l'hiver au printemps , Tant la neige à vos monts, à vos pics éclatants
Rit en fraîcheurs souvent écloses ; Tant chaque beau couchant , renouvelant ses jeux , A tout ce blanc troupeau des hauts taureaux neigeux
Va semant étoiles et roses !.
Même aux plus sombres jours , et quand tout se confond , Quand le lac , les cieux noirs et les monts bleus nous iont
Leurs triples lignes plus serrées , 11 est de prompts éclairs partis du divin seuil , Et pour l'esprit conforme à ce grand cadre en deuil
11 est des heures éclairées.
Tout ce que d'ici l'œil embrasse et va saisir , - Miroir du chaste rêve , horizon du désir ,
Autel à vos araes, sereines ; Là bas aussi Montreux , si tiède aux plus souffrants, Et fidèle à son nom ce doux nid de Clarens ,
Où l'hiver même a ses haleines ;
Oui , tout!... j'en comprends tout, je les aime ces lieux ; J'en recueille en mon cœur l'écho religieux
S'animant à vos voix chéries , A vos mâles accords d'Helvétie et de ciel !
Car vous gardez en vous , fils de Tell , de Davel * ,
Le culte uni des deux patries.
Oh! gardez-le toujours , gardez vos unions ; Tenez l'œil au seul point où nous nous appuyons
Si nous ne voulons que tout tombe.
La mortelle patrie a besoin , pour durer , D'entrer par sa racine , et par son front d'entrer
En celle que promet la tombe.
Fils au cœur chaste et fort , gardez tous vos saints nœuds , Ce culte du passé , fécond en jeunes vœux ,
Cet. amour du lac qui modère , Cet amour des grands monts qui vous porte , au pied sûr , Dès le printemps léger , dans la nue et l'azur
D'où vous chantez la belle terre.
* Le major Davel , patriote et religieux , exécuté en 1723 pour avoir tenté d'affranchir le Pays de Vaud de la domination bernoise-
Et si quelqu'un de vous, poète au large espoir, Hardi, l'éclair au front, insoucieux de choir,
S'il tombe, hélas ! au précipice, Gardez dans votre cœur , au chantre disparu , Plus sûr que l'autre marbre auquel on avait cru ,
Un tombeau qui veille et grandisse.
A ceux , aux nobles voix qu'encor vous possédez , A ceux dont vous chantez les chants émus , gardez
Amour constant et sans disgrâce ; Toutes les piétés fidèles à mûrir ; Et même un souvenir, qui n'aille pas mourir,
A celui qui s'asseoit et passe.
31 décembre 1837.
SONNET
TRADUIT D'CHLAND.
Deux jeunes filles, là, sur la colline, au soir, Sous le soleil couchant deux tiges élancées , Légères , le front nu , comme sœurs enlacées , S'appuyaient l'une à l'autre, et venaient de s'asseoir.
L'une aux grands monts , au lac , éblouissant miroir , Du bras droit faisait signe , et disait ses pensées ; L'autre, vers l'horizon aux splendeurs abaissées, De sa main gauche au front se couvrait , pour mieux voir.
Et moi qui les voyais toutes deux... et chacune ,
Un moment j'eus désir : « Oh ! pourtant , près de l'une
Être assis ! me disais-je ; » et j'allais préférer.
Mais, regardant encor les deux sœurs sous le charme, Mon désir se confond , tout mon cœur se désarme : « Non , ce serait péché que de les séparer ! »
SONNETS