‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 118 sur 121 · A GEORGE SAND · texte numérisé non relu

A GEORGE SAND

J'avais au plus petit, au plus gai mendiant, Au plus gentil de tous , chantant et sautillant , Vrai lutin gracieux qui s'attache et se moque ? J'avais lâché, le soir en rentrant, un baïoque : Et voilà , qu'au matin , dès le premier soleil , Quand Pestum espéré hâte notre réveil , Voilà que dans la cour de l'auberge rustique , Pareils à ces clients de l'opulence antique , De petits mendiants, en foule, assis, couchés, Veillaient , épiant l'heure et d'espoir alléchés. Et quand le fouet claqua , lorsque trembla la roue, Du seuil au marche-pied quand notre adieu se joue , Que de cris ! tous debout, grimpés , faisant tableau , Demi-nus , fourmillant , gloire de Murillo !

Et nous courions déjà qu'il en venait encore , Les cheveux blondissant dans un rayon d'aurore ; Ils sortaient de partout, des plaines, des coteaux , Allègres, voltigeant, et de plus loin plus beaux , Rattachés d'un haillon à la Grèce leur mère, Purs chevriers d'Ida , vrais petits-fils d'Homère , Tous au son du baïoque accourus en essaim , Comme l'abeille en grappe à la voix de l'airain.

Salerne.

SONNET

J'ai vu le Pausilype et sa pente divine ; Sorrente m'a rendu mon doux rêve infini ; Salerne , sur son golfe et de son flot uni , M'a promené dès l'aube à sa belle marine.

J'ai rasé ces rochers que la grâce domine, Et la rame est tombée aux blancheurs d'Atrani C'est assez pour sentir ce rivage béni ; Ce que je n'en ai vu , par là je le devine.

Mais, 6 Léman, vers toi j'en reviens pins heureux ;

Ta clarté me suffit ; apaisé, je sens mieux

Que tu tiens en douceurs tout ce qu'un cœur demande ;

Et Blanduse et ses flots en mes songes bruiraient , Si j'avais un plantage, où, le soir, s'entendraient Les rainettes en chœur de l'étang de Champblande !

SONNET

Pardon , cher Olivier, si votre alpestre audace Jusqu'aux hardis sommets ne me décide pas ; Si quelque chose en moi résiste et pèse en bas ; Si , pour un seul ravin , tantôt j'ai crié grâce !

Tous oiseaux à l'envi ne fendent tout l'espace , Toutes fleurs n'ont séjour, passé de certains pas ; Si quelqu'une , plus fière , a doublé ses appas , 11 en est du vallon qui n'ont que là leur grâce.

N'en ayez trop dédain , quand vous les respirez. Tout mon être est ainsi : pas d'haleine trop haute ; Promenade aux coteaux, poésie à mi-cote,

C'est le plus, et de là j'ouïs les bruits sacrés. Pourtant, pourtant j'ai vu, traîné par vous, cher hôte, Sur Aï les cieux bleus que vous m'avez montrés * !

Limon.

Lascive capella.

* Virgile.

C'est où ces dames vont promenirr leur caprice.

Là Fontaine.

La chèvre m'avait vu , couché sous le sapin ,

Faire honneur à ma gourde et trancher à mon pain ;

Je repars , elle suit , folle et capricieuse ,

* Let Tours <VAï, hautes cimes des Alpes Vaodoises.

Friande , je le crois , mais surtout curieuse : A la montagne on est curieux aisément , Et l'étranger qui passe y fait événement.

J'allais à travers clos , entre monts et vallées , Me frayant le sentier aux herbes non foulées , Broyant et gentiane et menthe et serpolet, Enjambant les treillis de chalet en chalet :

Elle suivait toujours. Que faire ? A chaque claie , A chaque croisement et clôture de haie Je passais, et du cri, du geste la chassant, Je refermais l'endroit d'un triple osier puissant ; Mais , à moitié du pré , regardais-je en arrière ? A huit pas lestement suivait l'aventurière , D'un air de brouter l'herbe et les rhododendrons : Mes pierres n'y faisaient et ne semblaient affronts. J'enrageais. Autrefois , la bête opiniâtre N'eût semblé que déesse et que nymphe folâtre ; J'y voyais , vers Paris malgré moi reporté , Le malheur d'être aimé de certaine beauté.

Elle ne quittait pas ! Après mainte montagne , Pour couper court enfin à ma vive compagne , Et par l'idée aussi du pâtre au désespoir, Quand il la chercherait vainement sur le soir, J'avisai dans un pré la rencontre prochaine D'une vieille faneuse à qui je dis ma peine, Et qui , prenant en main la corne rudement , Cria : Bête mauvaise i et Unit mon tourment.

A la montagne ainsi , quand vous gagnez le faite , Tout vous suit , tout du moins vous regarde et s'arrête. L'esprit lutin des monts s'en mêle , je le veux , Mais aussi l'esprit bon , naïf et curieux .

Le montagnard d'abord vous questionne et cause ; Le papillon sur vous, comme à la^ fleur, se pose, Loin du doigt meurtrier et de l'enfant malin ; L'abeille, à votre front, cherche un calice plein ; L'insecte vous obsède, et la vache étonnée Interrompt sa pâture à demi ruminée , Lève un naseau béant , et , tant qu'on soit monté , Suit long-temps et de l'œil dans l'immobilité.

Lausanne.

De ces monts tout est beau, chaque heure en a ses charnus, Chaque climat y passe et s'y peint tour à tour ; Et l'étranger lui-même , y vivant plus d'un jour, A les trop regarder, se sent naître des larmes :

Soit que , par le soleil de Tété radieux , A l'heure où la clarté déjà penche inégale , Le rayon , embrassant leur crête colossale , Les détache d'ensemble au vaste azur des deux ,

Tête nue et sans neige , et non plus sourcilleux , Mais d'antique beauté , sereine et sculpturale , Dressés pour couronner la Tempe pastorale , Taillés par Phidias pour un balcon des Dieux !

Délicats et légers , et d'élégance pure ,

Enlevant le regard à chaque découpure ,

Et, pour le fin détail, d'un vrai ciseau toscan

Et leur teinte dorée, et leur blonde lumière, Au front d'un Parthénon caresserait la pierre , Serait une harmonie aux murs du Vatican !

Soit lorsqu'au jour tombant, sous un large nuage,

Du couchant à la nuit tout le ciel s'est voilé ;

Que par delà Chillon, surtout amoncelé,

Le bleu sombre et dormant de monts en monts s'étage ;

Quand tous ces grands géants , resserrés au passage , Figurent les confins d'un monde reculé, Les derniers murs d'acier d'une antique Thulé , Ou les gardiens muets d'un éternel orage !

Attrait immense et sourd ! pas une ride aux flots , Pas un souffle à la nue , au front pas une haleine ! Quel plus grand fond de rêve à la douleur humaine ?

O Byron , Beethoren , retenez vos sanglots !

— Et du prochain buisson , tandis qu'au loin je pense ,

L'aigre chant da grillon emplit seul le silence....

Ou soit même en hiver, sous les frimas durcis , Même aux plus mornes jours, sans qu'un rayon s'y voie, Sans que du ciel au lac un reflet se renvoie Pour les vulgaires yeux du seul éclat saisis ,

Oh ! pour le cœur amer aux pensers obscurcis

Et pour tout exilé qui resonge à sa joie ,

Oh ! qu'ils sont beaux encor, ces grands monts de Savoie,

Vus des bords où , rêveur, tant de fois je m'assis !

Leur neige avec sa ride est fixe en ma mémoire, Sombre dans sa blancheur, vaste gravure noire, Comme d'un front creusé qui dans l'ombre a souffert !

Plus je les contemplais et plus j'y pouvais lire De ces traits infinis qui toujours me font dire Que l'aspect le plus vrai , c'est le plus recouvert !

De ces monts tout est beau , chaque heure en a ses charmes, Chaque climat y passe et s'y peint tour à tour ; Et même l'étranger, s'il y vit plus d'un jour, A les trop regarder, se sent naître des larmes !

o§*a>fr§o

SONNET

Paix et douceur des champs ! simplicité sacrée ! Je ne suis que d'hier dans ce repos d'Eysins , Et déjà des pensera plus salubres et sains M'ont pris l'ame au réveil et me l'ont pénétrée.

Point de merveille ici ni de haute contrée , Point de monts, de rochers, si ce n'est aux confins ; Mais des vergers , des prés , l'un de l'autre voisins , Le cimetière seul, colline séparée.

O doux chemins tournants ! ô verte haie en fleur ! Blonde Reine des prés, leur plus tendre couleur ! Promenade insensible , avec oubli suivie ,

Qui , comme un ami sûr, nous ramenez au banc Devant le seuil , au soir, où la famille attend , Soyez tout mon sentier et ramenez ma vie !

mt

On sort ; le soir avance et le soleil descend ;

Le Jura déjà monte avec son front puissant ;

On traverse vergers , plantages sans clôture ,

Négligence des prés qu'enlace la culture.

On arrive au grand pont que projeta l'aïeul ,

— Vainement, — que, syndic, le père acheva seul.

On s'enfonce au grand bois , chênes aux larges voûtes ;

On admire au rond-point où s'égarent huit routes.

Tout au sortir de là , l'ancien toit apparaît ,

Dont l'ami si souvent nous toucha le secret,

Manoir rural , pourtant à tourelle avancée ;

Et l'ami nous redit son enfance passée,

Ses jeux , l'école aussi , la fuite , le pardon ;

Les jours dans le ravin à lire Corydon ;

Les immenses noyers aux branches sans défense,

Plus immenses encor quand les voyait l'enfance.

On s'assied, on soupire, avec lui l'on renaît,

Ou revole aux matins que la fleur couronnait ,

Et , tandis que le cœur distille sa rosée ,

L'œil en face se joue à la cime embrasée

Du Mont-Blanc , dernier feu , si grand à voir mourir !

Mais il faut s'arracher, de peur de s'attendrir.

On revient , côtoyant l'autre pau de colline ,

Non plus par le grand pont , mais bien par la ravine :

Le bois superbe à gauche en lisière est laissé.

Plus d'un air pastoral en marchant commencé ,

Des murmures de vers , de romances vieillies ,

Exhalent l'âge d'or de nos mélancolies.

Et plus nous avançons et plus le jour nous fuit.

Sur le nant* desséché ce pont brisé conduit :

On s'effraie , on s'essaie , on a passé la fente ;

On remonte , légers , la gazonneuse pente ;

Et le sommet gagné nous remet de nouveau

A la plaine facile où fleurit le hameau.

En avant , le Jura , dans sa chaîne tendue ,

Des grands cieux qu'il soutient rehausse l'étendue ;

Une étoile se pose au toit de la maison ;

Il est nuit : et, si l'œil replonge à l'horizon,

Ce n'est plus que vapeurs vaguement dessinées

Et les Alpes là-bas dans l'ombre soupçonnées !

Efsins.

* Swu du pays pottr ruisseau.

mm*

STANCES

(Il y faudrait delà musique de Gluck).

Laissez- moi ! tout a fui. Le printemps recommence ;

L'été s'anime , et le désir a lui ; Les sillons et les cœurs agitent leur semence. Laissez-moi ! tout a fui.

Laissez-*-moi ! dans nos champs les roches solitaires ,

Les boiB épais appellent mon ennui.

Je Yeux , au bord des lacs , méditer leurs mystères , Et comment tout m'a fui.

Laissez*moi m'égarer aux foules de la ville ;

J'aime ce peuple et son bruit réjoui ; Il double la tristesse à ce cœur qui s'exile , Et pour qui tout a fiiû

Laissez-moi ! midi règne, et le soleil sans voiles

Fait un désert à mon œil ébloui.

Laissez-moi ! c'est le soir , et l'heure des étoiles : Qu'espérer ? tout a fui.

Oh ! laissez moi , sans trêve , écouter ma blessure >

Aimer mon mal , et ne vouloir que lui.

Celle en qui je croyais, celle qui m'était sûre... Laissez-moi ! tout a fui.

(Madame Menessier-Nodier a honoré et embelli les stances qui suivent

d'une musique charmante).

Oh ! que son jeune cœur soit paisible et repose , Que rien n'attriste plus ses yeux bleus obscurcis ! Pour elle le sourire et les larmes sans cause ! Pour moi les Trais soucis !

Pour moi le sacrifice et sa brûlante Teille, Le silence et l'ennui de ne rien exprimer , Comme au novice amant qui croit que c'est merveille Qu'on puisse un joar l'aimer !

Pour moi , lorsqu'en passant son frais regard m'attire Et dit avec bonheur : Ami , ne viens-tu pas ? Pour moi, comme un fardeau, d'hésiter à lui dire Mon coeur et ses combats ;

De moins souvent mêler mon haleine à la sienne , Et le soir, à l'abri du monde et des rivaux , De n'oser éclairer sa tendresse ancienne A des rayons nouveaux !

Pour moi de ne plus lire à sa face pâlie Les signes orageux d'un céleste avenir!

Pour elle les trésors de la mélancolie, La paix du souvenir ;

Le bonheur souverain de gouverner une ame , De la sentir à soi , muette, à son coté ; Des gazons sous ses pas , et son pur front de femme Dans la sérénité ;

Un sommeil sans remords avec l'essaim fidèle Et les songes légers d'un amour^ sans effroi ! Amour ! abeille d'or ! oh ! tout le miel pour elle , Et l'aiguillon pour moi !

Désert du cœur, en ces longues soirées Qu'Automne amène à notre hiver sans fleur , Que vous avez de peines ignorées, De sourds appels, de plaintes égarées, Désert du cœur !

Dans la jeunesse, alors que tout commence, * Avant d'aimer, l'impatiente ardeur S'en prend au sort et parle d'inclémence ; Alors aussi vous paraissez immense , Désert du cœur !

On veut l'amour ; on croit le Ciel barbare ; Tout l'avenir n'est qu'orage et rigueur ; Et l'on demande à l'horizon avare Quel infini du bonheur vous sépare, Désert du cœur !

Illusion ! Courez, Jeunesse franche ; Rien qu'à deux pas , c'est le buisson en fleur ; Plus de désert ! — Mais à l'âge où tout penche , Est-il encor buisson ou rose blanche , Désert du cœur ?

Lenteur amère ! attente inconsolée !

Oh ! par-delà ce sable au pli trompeur, N'est-il donc plus de secrète vallée, Quelque Vaucluse amoureuse et voilée , Désert du cœur ?

AOO POÉSIES.

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