A GEORGE SAND
J'avais au plus petit, au plus gai mendiant, Au plus gentil de tous , chantant et sautillant , Vrai lutin gracieux qui s'attache et se moque ? J'avais lâché, le soir en rentrant, un baïoque : Et voilà , qu'au matin , dès le premier soleil , Quand Pestum espéré hâte notre réveil , Voilà que dans la cour de l'auberge rustique , Pareils à ces clients de l'opulence antique , De petits mendiants, en foule, assis, couchés, Veillaient , épiant l'heure et d'espoir alléchés. Et quand le fouet claqua , lorsque trembla la roue, Du seuil au marche-pied quand notre adieu se joue , Que de cris ! tous debout, grimpés , faisant tableau , Demi-nus , fourmillant , gloire de Murillo !
Et nous courions déjà qu'il en venait encore , Les cheveux blondissant dans un rayon d'aurore ; Ils sortaient de partout, des plaines, des coteaux , Allègres, voltigeant, et de plus loin plus beaux , Rattachés d'un haillon à la Grèce leur mère, Purs chevriers d'Ida , vrais petits-fils d'Homère , Tous au son du baïoque accourus en essaim , Comme l'abeille en grappe à la voix de l'airain.
Salerne.
SONNET
J'ai vu le Pausilype et sa pente divine ; Sorrente m'a rendu mon doux rêve infini ; Salerne , sur son golfe et de son flot uni , M'a promené dès l'aube à sa belle marine.
J'ai rasé ces rochers que la grâce domine, Et la rame est tombée aux blancheurs d'Atrani C'est assez pour sentir ce rivage béni ; Ce que je n'en ai vu , par là je le devine.
Mais, 6 Léman, vers toi j'en reviens pins heureux ;
Ta clarté me suffit ; apaisé, je sens mieux
Que tu tiens en douceurs tout ce qu'un cœur demande ;
Et Blanduse et ses flots en mes songes bruiraient , Si j'avais un plantage, où, le soir, s'entendraient Les rainettes en chœur de l'étang de Champblande !
SONNET
Pardon , cher Olivier, si votre alpestre audace Jusqu'aux hardis sommets ne me décide pas ; Si quelque chose en moi résiste et pèse en bas ; Si , pour un seul ravin , tantôt j'ai crié grâce !
Tous oiseaux à l'envi ne fendent tout l'espace , Toutes fleurs n'ont séjour, passé de certains pas ; Si quelqu'une , plus fière , a doublé ses appas , 11 en est du vallon qui n'ont que là leur grâce.
N'en ayez trop dédain , quand vous les respirez. Tout mon être est ainsi : pas d'haleine trop haute ; Promenade aux coteaux, poésie à mi-cote,
C'est le plus, et de là j'ouïs les bruits sacrés. Pourtant, pourtant j'ai vu, traîné par vous, cher hôte, Sur Aï les cieux bleus que vous m'avez montrés * !
Limon.
Lascive capella.
* Virgile.
C'est où ces dames vont promenirr leur caprice.
Là Fontaine.
La chèvre m'avait vu , couché sous le sapin ,
Faire honneur à ma gourde et trancher à mon pain ;
Je repars , elle suit , folle et capricieuse ,
* Let Tours <VAï, hautes cimes des Alpes Vaodoises.
Friande , je le crois , mais surtout curieuse : A la montagne on est curieux aisément , Et l'étranger qui passe y fait événement.
J'allais à travers clos , entre monts et vallées , Me frayant le sentier aux herbes non foulées , Broyant et gentiane et menthe et serpolet, Enjambant les treillis de chalet en chalet :
Elle suivait toujours. Que faire ? A chaque claie , A chaque croisement et clôture de haie Je passais, et du cri, du geste la chassant, Je refermais l'endroit d'un triple osier puissant ; Mais , à moitié du pré , regardais-je en arrière ? A huit pas lestement suivait l'aventurière , D'un air de brouter l'herbe et les rhododendrons : Mes pierres n'y faisaient et ne semblaient affronts. J'enrageais. Autrefois , la bête opiniâtre N'eût semblé que déesse et que nymphe folâtre ; J'y voyais , vers Paris malgré moi reporté , Le malheur d'être aimé de certaine beauté.
Elle ne quittait pas ! Après mainte montagne , Pour couper court enfin à ma vive compagne , Et par l'idée aussi du pâtre au désespoir, Quand il la chercherait vainement sur le soir, J'avisai dans un pré la rencontre prochaine D'une vieille faneuse à qui je dis ma peine, Et qui , prenant en main la corne rudement , Cria : Bête mauvaise i et Unit mon tourment.
A la montagne ainsi , quand vous gagnez le faite , Tout vous suit , tout du moins vous regarde et s'arrête. L'esprit lutin des monts s'en mêle , je le veux , Mais aussi l'esprit bon , naïf et curieux .
Le montagnard d'abord vous questionne et cause ; Le papillon sur vous, comme à la^ fleur, se pose, Loin du doigt meurtrier et de l'enfant malin ; L'abeille, à votre front, cherche un calice plein ; L'insecte vous obsède, et la vache étonnée Interrompt sa pâture à demi ruminée , Lève un naseau béant , et , tant qu'on soit monté , Suit long-temps et de l'œil dans l'immobilité.
Lausanne.
De ces monts tout est beau, chaque heure en a ses charnus, Chaque climat y passe et s'y peint tour à tour ; Et l'étranger lui-même , y vivant plus d'un jour, A les trop regarder, se sent naître des larmes :
Soit que , par le soleil de Tété radieux , A l'heure où la clarté déjà penche inégale , Le rayon , embrassant leur crête colossale , Les détache d'ensemble au vaste azur des deux ,
Tête nue et sans neige , et non plus sourcilleux , Mais d'antique beauté , sereine et sculpturale , Dressés pour couronner la Tempe pastorale , Taillés par Phidias pour un balcon des Dieux !
Délicats et légers , et d'élégance pure ,
Enlevant le regard à chaque découpure ,
Et, pour le fin détail, d'un vrai ciseau toscan
Et leur teinte dorée, et leur blonde lumière, Au front d'un Parthénon caresserait la pierre , Serait une harmonie aux murs du Vatican !
Soit lorsqu'au jour tombant, sous un large nuage,
Du couchant à la nuit tout le ciel s'est voilé ;
Que par delà Chillon, surtout amoncelé,
Le bleu sombre et dormant de monts en monts s'étage ;
Quand tous ces grands géants , resserrés au passage , Figurent les confins d'un monde reculé, Les derniers murs d'acier d'une antique Thulé , Ou les gardiens muets d'un éternel orage !
Attrait immense et sourd ! pas une ride aux flots , Pas un souffle à la nue , au front pas une haleine ! Quel plus grand fond de rêve à la douleur humaine ?
O Byron , Beethoren , retenez vos sanglots !
— Et du prochain buisson , tandis qu'au loin je pense ,
L'aigre chant da grillon emplit seul le silence....
Ou soit même en hiver, sous les frimas durcis , Même aux plus mornes jours, sans qu'un rayon s'y voie, Sans que du ciel au lac un reflet se renvoie Pour les vulgaires yeux du seul éclat saisis ,
Oh ! pour le cœur amer aux pensers obscurcis
Et pour tout exilé qui resonge à sa joie ,
Oh ! qu'ils sont beaux encor, ces grands monts de Savoie,
Vus des bords où , rêveur, tant de fois je m'assis !
Leur neige avec sa ride est fixe en ma mémoire, Sombre dans sa blancheur, vaste gravure noire, Comme d'un front creusé qui dans l'ombre a souffert !
Plus je les contemplais et plus j'y pouvais lire De ces traits infinis qui toujours me font dire Que l'aspect le plus vrai , c'est le plus recouvert !
De ces monts tout est beau , chaque heure en a ses charmes, Chaque climat y passe et s'y peint tour à tour ; Et même l'étranger, s'il y vit plus d'un jour, A les trop regarder, se sent naître des larmes !
o§*a>fr§o
SONNET
Paix et douceur des champs ! simplicité sacrée ! Je ne suis que d'hier dans ce repos d'Eysins , Et déjà des pensera plus salubres et sains M'ont pris l'ame au réveil et me l'ont pénétrée.
Point de merveille ici ni de haute contrée , Point de monts, de rochers, si ce n'est aux confins ; Mais des vergers , des prés , l'un de l'autre voisins , Le cimetière seul, colline séparée.
O doux chemins tournants ! ô verte haie en fleur ! Blonde Reine des prés, leur plus tendre couleur ! Promenade insensible , avec oubli suivie ,
Qui , comme un ami sûr, nous ramenez au banc Devant le seuil , au soir, où la famille attend , Soyez tout mon sentier et ramenez ma vie !
mt
On sort ; le soir avance et le soleil descend ;
Le Jura déjà monte avec son front puissant ;
On traverse vergers , plantages sans clôture ,
Négligence des prés qu'enlace la culture.
On arrive au grand pont que projeta l'aïeul ,
— Vainement, — que, syndic, le père acheva seul.
On s'enfonce au grand bois , chênes aux larges voûtes ;
On admire au rond-point où s'égarent huit routes.
Tout au sortir de là , l'ancien toit apparaît ,
Dont l'ami si souvent nous toucha le secret,
Manoir rural , pourtant à tourelle avancée ;
Et l'ami nous redit son enfance passée,
Ses jeux , l'école aussi , la fuite , le pardon ;
Les jours dans le ravin à lire Corydon ;
Les immenses noyers aux branches sans défense,
Plus immenses encor quand les voyait l'enfance.
On s'assied, on soupire, avec lui l'on renaît,
Ou revole aux matins que la fleur couronnait ,
Et , tandis que le cœur distille sa rosée ,
L'œil en face se joue à la cime embrasée
Du Mont-Blanc , dernier feu , si grand à voir mourir !
Mais il faut s'arracher, de peur de s'attendrir.
On revient , côtoyant l'autre pau de colline ,
Non plus par le grand pont , mais bien par la ravine :
Le bois superbe à gauche en lisière est laissé.
Plus d'un air pastoral en marchant commencé ,
Des murmures de vers , de romances vieillies ,
Exhalent l'âge d'or de nos mélancolies.
Et plus nous avançons et plus le jour nous fuit.
Sur le nant* desséché ce pont brisé conduit :
On s'effraie , on s'essaie , on a passé la fente ;
On remonte , légers , la gazonneuse pente ;
Et le sommet gagné nous remet de nouveau
A la plaine facile où fleurit le hameau.
En avant , le Jura , dans sa chaîne tendue ,
Des grands cieux qu'il soutient rehausse l'étendue ;
Une étoile se pose au toit de la maison ;
Il est nuit : et, si l'œil replonge à l'horizon,
Ce n'est plus que vapeurs vaguement dessinées
Et les Alpes là-bas dans l'ombre soupçonnées !
Efsins.
* Swu du pays pottr ruisseau.
mm*
STANCES
(Il y faudrait delà musique de Gluck).
Laissez- moi ! tout a fui. Le printemps recommence ;
L'été s'anime , et le désir a lui ; Les sillons et les cœurs agitent leur semence. Laissez-moi ! tout a fui.
Laissez-*-moi ! dans nos champs les roches solitaires ,
Les boiB épais appellent mon ennui.
Je Yeux , au bord des lacs , méditer leurs mystères , Et comment tout m'a fui.
Laissez*moi m'égarer aux foules de la ville ;
J'aime ce peuple et son bruit réjoui ; Il double la tristesse à ce cœur qui s'exile , Et pour qui tout a fiiû
Laissez-moi ! midi règne, et le soleil sans voiles
Fait un désert à mon œil ébloui.
Laissez-moi ! c'est le soir , et l'heure des étoiles : Qu'espérer ? tout a fui.
Oh ! laissez moi , sans trêve , écouter ma blessure >
Aimer mon mal , et ne vouloir que lui.
Celle en qui je croyais, celle qui m'était sûre... Laissez-moi ! tout a fui.
(Madame Menessier-Nodier a honoré et embelli les stances qui suivent
d'une musique charmante).
Oh ! que son jeune cœur soit paisible et repose , Que rien n'attriste plus ses yeux bleus obscurcis ! Pour elle le sourire et les larmes sans cause ! Pour moi les Trais soucis !
Pour moi le sacrifice et sa brûlante Teille, Le silence et l'ennui de ne rien exprimer , Comme au novice amant qui croit que c'est merveille Qu'on puisse un joar l'aimer !
Pour moi , lorsqu'en passant son frais regard m'attire Et dit avec bonheur : Ami , ne viens-tu pas ? Pour moi, comme un fardeau, d'hésiter à lui dire Mon coeur et ses combats ;
De moins souvent mêler mon haleine à la sienne , Et le soir, à l'abri du monde et des rivaux , De n'oser éclairer sa tendresse ancienne A des rayons nouveaux !
Pour moi de ne plus lire à sa face pâlie Les signes orageux d'un céleste avenir!
Pour elle les trésors de la mélancolie, La paix du souvenir ;
Le bonheur souverain de gouverner une ame , De la sentir à soi , muette, à son coté ; Des gazons sous ses pas , et son pur front de femme Dans la sérénité ;
Un sommeil sans remords avec l'essaim fidèle Et les songes légers d'un amour^ sans effroi ! Amour ! abeille d'or ! oh ! tout le miel pour elle , Et l'aiguillon pour moi !
Désert du cœur, en ces longues soirées Qu'Automne amène à notre hiver sans fleur , Que vous avez de peines ignorées, De sourds appels, de plaintes égarées, Désert du cœur !
Dans la jeunesse, alors que tout commence, * Avant d'aimer, l'impatiente ardeur S'en prend au sort et parle d'inclémence ; Alors aussi vous paraissez immense , Désert du cœur !
On veut l'amour ; on croit le Ciel barbare ; Tout l'avenir n'est qu'orage et rigueur ; Et l'on demande à l'horizon avare Quel infini du bonheur vous sépare, Désert du cœur !
Illusion ! Courez, Jeunesse franche ; Rien qu'à deux pas , c'est le buisson en fleur ; Plus de désert ! — Mais à l'âge où tout penche , Est-il encor buisson ou rose blanche , Désert du cœur ?
Lenteur amère ! attente inconsolée !
Oh ! par-delà ce sable au pli trompeur, N'est-il donc plus de secrète vallée, Quelque Vaucluse amoureuse et voilée , Désert du cœur ?
AOO POÉSIES.