‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 14 sur 121 · ADIEUX A LA POESIE · texte numérisé non relu

ADIEUX A LA POESIE

Rivage où ma frêle carène

Avait fui pour ne plus sortir,

Au large le flot me rentralne ;

Mon penchant sur tes bords m'enchatne ;

Faut-il rester? faut-il partir?

Un soir (à peine , 6 doux rivage , Deux printemps sont depuis passés), Tu me recueillis du naufrage , Errant sans voile, et sous l'orage Ramant avec des bras lassés.

poésies. m

Oh ! qu'alors défaillait mon ame !

Combien de fois en ces moments Je souhaitai laisser la rame , Et roulant au gré d'une lame Rendre ma vie aux éléments !

Mais l'Espérance aux vœux timides Me tendit la main près du bord ; Je baisais les sables humides , J'embrassais les rochers arides , Heureux de vivre et d'être au port.

Moins doux est à la jeune épouse Le lit où vont couler ses pleurs ; Moins douce est la verte pelouse Qui , loin de la foule jalouse, Cache deux amants sous les fleurs.

Pourtant ce n'est pas une plage / Où croit le myrte , l'oranger ; Ce n'est pas l'onde avec l'ombrage , Des colombes dans le feuillage , Des alcyons qu'on voit nager ;

Ni l'aspect gracieux de l'anse Qui prête son charmant abri A la nacelle où se balance , De longues heures , en silence , Baïa, ton poète chéri.

Mais , au lieu d'une tiède brise , Des vents l'orageuse rumeur Bat des rochers à tête grise , Et de la vague qui se brise Gémit l'éternelle clameur.

Sur une grève désolée ,

Pour tromper mes ennuis amers ,

Tout le jour , ma lyre exilée

Répétait sa plainte mêlée

Au bruit monotone des mers.

Si parfois , après la tempête , Un rayon perçant le brouillard Donnait au jour un air de ftte, Et , tombé d'en haut sur ma tète , Me réchauffait comme un vieillard ,

Ma bouche alors aimait redire Un reste de songe amoureux ; Sur ma lèvre errait an sourire; Un chant s'échappait de ma lyre, ' Comme un écho des temps heureux.

Lieux de repos et de tristesse Où j'espérais bientôt mourir, De vous laisser qui donc me presse ?

Quelle voix me parle sans cesse Et de lutter et de souffrir?

C'est qu'on fc'a pas pour tout partage De soupirer et de rêver; Que sur l'Océan sans rivage Il faut poursuivre son voyage, Dût-on ne jamais arriver.

Qu'importe que pour ma nacelle Ne batte aucun cœur virginal ?

Qu'aucune main chère et fidèle Au haut du phare qui m'appelle N'attache en tremblant le fanal?

Qu'un soir , où ma voile attendue N'aura point blanchi sur les flots , Jamais une amante éperdue , Près de mon cadavre étendue , Ne le soulève avec sanglots;

Et puis de sa tête baissée Tirant son long voile de deuil N'en couvre ma tête glacée , Et long-temps baisée et pressée Ne la pose dans le cercueil ?

Qu'importe? il faut rompre le cable; Il faut voguer , voguer toujours , Ramer d'un bras infatigable , Comme vers un port secourable, Vers le gouffre où tombent nos jours;

Où s'abîment tristesse et joie , Amer et riant souvenir ; Où , paré de crêpe et de soie , Notre mât s'agite , tournoie Et s'engloutit sans revenir.

Adieu donc , ô grève chérie ; Un instant encore , et je pars ; Adieu plage toujours meurtrie Des flots et des vents en furie , Désert si doux à mes regards !

Adieu douleur longue et profonde; Adieu tant de jours écoulés A contempler l'écume et l'onde , A méditer le vent qui gronde , A pleurer les Siens envolés !

Souvent , quand la brume abaissée Obscurcira le ciel couvert , Tu brilleras à ma pensée , Étoile dans ma nuit placée , O souvenir du mal souffert;

Et durant sa course nouvelle, % Mon ame prête à s'épuiser, Vers le passé tournant son aile > Comme une colombe fidèle , Sur toi viendra se reposer.

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un poésies.

A MON AMI V. H

Entends-tu ce long brait doux comme une harmonie , Ce cri qu'à l'univers arrache le génie

Trop long-temps combattu , Cri tout .d'un coup sorti de la foule muette , Et qui porte à la gloire un nom de grand poète ,

Noble ami, l'entends-tu?

A l'étroit en ce monde où rampent les fils d'Eve , Tandis que , l'œil au ciel , tu montes où t'enlève t

Ton essor souverain , Que ton aile se joue aux flancs des noirs nuages , Lutte avec les éclairs, ou qu'à plaisir tu nages

Dans un éther serein ;

Poussant ton vol sublime et planant , solitaire , Entre les voix d'en haut et l'écho de la terre ,

Dis-moi , jeune vainqueur , Dis-moi, nous entends-tu? la clameur solennelle Va-t-elle dans la nue enfler d'orgueil ton aile

Et remuer ton cœur?

Ou bien , sans rien sentir de ce vain bruit qui passe , Plein des accords divins , le regard dans l'espace

Fixé sur un soleil , Plonges-tu , pour l'atteindre , en des flots de lumière , Et bientôt , t'y posant , laisses-tu ta paupière

S'y fermer au sommeil ?

Oh ! moi , je l'entends bien ce monde qui t'admire. Cri puissant ! qu'il m'enivre , ami ; qu'il me déchire !

Qu'il m'est cher et cruel !

Pour moi , pauvre déchu , réveillé d'un doux songe , L'aigle saint n'est pour moi qu'un vautour qui me rouge

Sans m'emporter au ciel !

Comme , an matin d'automne, on voit les hirondelles Accourir en volant au rendez-vous fidèles ,

Et sonner lé départ ; Aux champs , sur un vieux mur, près de quelque chapelle, On s'assemble, et la voix des premières appelle

Celles qui viennent tard.

Mais si , non loin de là, quelque jeune imprudente , Qui va rasant le sol de son aile pendante ,

S'est prise dans la glu , Captive , elle entend tout : en bruyante assemblée On parle du voyage , et la marche est réglée

Et le départ conclu ;

On s'envole; ô douleur! adieu plage fleurie ; Adieu printemps naissant de cette autre patrie

Si belle. en notre hiver !

Il fout rester , subir la saison de détresse , Et l'enfant sans pitié qui frappe et qui caresse ,

Et la cage de fer.

C'est mon emblème, ami ;... mais si , comme un bon frère , Du sein de ta splendeur à mon destin contraire

Tu veux bien compatir ; Si tu lis en mon cœur ce que je n'y puis lire , Et si ton amitié devine sur ma lyre

Ce qui n'en peut sortir;

C'est assez, c'est assez : jusqu'à l'heure où mon ame , Secouant son limon et rallumant sa flamme

A la nuit des tombeaux , Je viendrai , le dernier et l'un des plus indignes , Te rejoindre , au milieu des aigles et des cygnes ,

O toi l'un des plus beaux !

SONNET

Enfant , je m'étais dit et souvent répété :

« Jamais, jamais d'amour; c'est assez de la gloire; » En des siècles sans nombre étendons ma mémoire , » Et semons ici-bas pour l'immortalité. »

Plus tard je me disais : « Amour et volupté, » Allez , et gloire aussi ! que m'importe l'histoire? » Fantôme au laurier d'or, vierges au cou d'ivoire , » Je vous fuis pour l'étude et pour l'obscurité. »

Ainsi , jeune orgueilleux , ainsi long-temps disais-je ; Mais comme après l'hiver, en nos plaines, la neige Sous le soleil de mars fond au premier beau jour ,

Je te vis, blonde Hélène, et dans ce cœur farouche , Aux rayons de tes yeux , au souffle de ta bouche , Aux soupirs de ta voix , tout fondit en amour.

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