ADIEUX A LA POESIE
Rivage où ma frêle carène
Avait fui pour ne plus sortir,
Au large le flot me rentralne ;
Mon penchant sur tes bords m'enchatne ;
Faut-il rester? faut-il partir?
Un soir (à peine , 6 doux rivage , Deux printemps sont depuis passés), Tu me recueillis du naufrage , Errant sans voile, et sous l'orage Ramant avec des bras lassés.
poésies. m
Oh ! qu'alors défaillait mon ame !
Combien de fois en ces moments Je souhaitai laisser la rame , Et roulant au gré d'une lame Rendre ma vie aux éléments !
Mais l'Espérance aux vœux timides Me tendit la main près du bord ; Je baisais les sables humides , J'embrassais les rochers arides , Heureux de vivre et d'être au port.
Moins doux est à la jeune épouse Le lit où vont couler ses pleurs ; Moins douce est la verte pelouse Qui , loin de la foule jalouse, Cache deux amants sous les fleurs.
Pourtant ce n'est pas une plage / Où croit le myrte , l'oranger ; Ce n'est pas l'onde avec l'ombrage , Des colombes dans le feuillage , Des alcyons qu'on voit nager ;
Ni l'aspect gracieux de l'anse Qui prête son charmant abri A la nacelle où se balance , De longues heures , en silence , Baïa, ton poète chéri.
Mais , au lieu d'une tiède brise , Des vents l'orageuse rumeur Bat des rochers à tête grise , Et de la vague qui se brise Gémit l'éternelle clameur.
Sur une grève désolée ,
Pour tromper mes ennuis amers ,
Tout le jour , ma lyre exilée
Répétait sa plainte mêlée
Au bruit monotone des mers.
Si parfois , après la tempête , Un rayon perçant le brouillard Donnait au jour un air de ftte, Et , tombé d'en haut sur ma tète , Me réchauffait comme un vieillard ,
Ma bouche alors aimait redire Un reste de songe amoureux ; Sur ma lèvre errait an sourire; Un chant s'échappait de ma lyre, ' Comme un écho des temps heureux.
Lieux de repos et de tristesse Où j'espérais bientôt mourir, De vous laisser qui donc me presse ?
Quelle voix me parle sans cesse Et de lutter et de souffrir?
C'est qu'on fc'a pas pour tout partage De soupirer et de rêver; Que sur l'Océan sans rivage Il faut poursuivre son voyage, Dût-on ne jamais arriver.
Qu'importe que pour ma nacelle Ne batte aucun cœur virginal ?
Qu'aucune main chère et fidèle Au haut du phare qui m'appelle N'attache en tremblant le fanal?
Qu'un soir , où ma voile attendue N'aura point blanchi sur les flots , Jamais une amante éperdue , Près de mon cadavre étendue , Ne le soulève avec sanglots;
Et puis de sa tête baissée Tirant son long voile de deuil N'en couvre ma tête glacée , Et long-temps baisée et pressée Ne la pose dans le cercueil ?
Qu'importe? il faut rompre le cable; Il faut voguer , voguer toujours , Ramer d'un bras infatigable , Comme vers un port secourable, Vers le gouffre où tombent nos jours;
Où s'abîment tristesse et joie , Amer et riant souvenir ; Où , paré de crêpe et de soie , Notre mât s'agite , tournoie Et s'engloutit sans revenir.
Adieu donc , ô grève chérie ; Un instant encore , et je pars ; Adieu plage toujours meurtrie Des flots et des vents en furie , Désert si doux à mes regards !
Adieu douleur longue et profonde; Adieu tant de jours écoulés A contempler l'écume et l'onde , A méditer le vent qui gronde , A pleurer les Siens envolés !
Souvent , quand la brume abaissée Obscurcira le ciel couvert , Tu brilleras à ma pensée , Étoile dans ma nuit placée , O souvenir du mal souffert;
Et durant sa course nouvelle, % Mon ame prête à s'épuiser, Vers le passé tournant son aile > Comme une colombe fidèle , Sur toi viendra se reposer.
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un poésies.
A MON AMI V. H
Entends-tu ce long brait doux comme une harmonie , Ce cri qu'à l'univers arrache le génie
Trop long-temps combattu , Cri tout .d'un coup sorti de la foule muette , Et qui porte à la gloire un nom de grand poète ,
Noble ami, l'entends-tu?
A l'étroit en ce monde où rampent les fils d'Eve , Tandis que , l'œil au ciel , tu montes où t'enlève t
Ton essor souverain , Que ton aile se joue aux flancs des noirs nuages , Lutte avec les éclairs, ou qu'à plaisir tu nages
Dans un éther serein ;
Poussant ton vol sublime et planant , solitaire , Entre les voix d'en haut et l'écho de la terre ,
Dis-moi , jeune vainqueur , Dis-moi, nous entends-tu? la clameur solennelle Va-t-elle dans la nue enfler d'orgueil ton aile
Et remuer ton cœur?
Ou bien , sans rien sentir de ce vain bruit qui passe , Plein des accords divins , le regard dans l'espace
Fixé sur un soleil , Plonges-tu , pour l'atteindre , en des flots de lumière , Et bientôt , t'y posant , laisses-tu ta paupière
S'y fermer au sommeil ?
Oh ! moi , je l'entends bien ce monde qui t'admire. Cri puissant ! qu'il m'enivre , ami ; qu'il me déchire !
Qu'il m'est cher et cruel !
Pour moi , pauvre déchu , réveillé d'un doux songe , L'aigle saint n'est pour moi qu'un vautour qui me rouge
Sans m'emporter au ciel !
Comme , an matin d'automne, on voit les hirondelles Accourir en volant au rendez-vous fidèles ,
Et sonner lé départ ; Aux champs , sur un vieux mur, près de quelque chapelle, On s'assemble, et la voix des premières appelle
Celles qui viennent tard.
Mais si , non loin de là, quelque jeune imprudente , Qui va rasant le sol de son aile pendante ,
S'est prise dans la glu , Captive , elle entend tout : en bruyante assemblée On parle du voyage , et la marche est réglée
Et le départ conclu ;
On s'envole; ô douleur! adieu plage fleurie ; Adieu printemps naissant de cette autre patrie
Si belle. en notre hiver !
Il fout rester , subir la saison de détresse , Et l'enfant sans pitié qui frappe et qui caresse ,
Et la cage de fer.
C'est mon emblème, ami ;... mais si , comme un bon frère , Du sein de ta splendeur à mon destin contraire
Tu veux bien compatir ; Si tu lis en mon cœur ce que je n'y puis lire , Et si ton amitié devine sur ma lyre
Ce qui n'en peut sortir;
C'est assez, c'est assez : jusqu'à l'heure où mon ame , Secouant son limon et rallumant sa flamme
A la nuit des tombeaux , Je viendrai , le dernier et l'un des plus indignes , Te rejoindre , au milieu des aigles et des cygnes ,
O toi l'un des plus beaux !
SONNET
Enfant , je m'étais dit et souvent répété :
« Jamais, jamais d'amour; c'est assez de la gloire; » En des siècles sans nombre étendons ma mémoire , » Et semons ici-bas pour l'immortalité. »
Plus tard je me disais : « Amour et volupté, » Allez , et gloire aussi ! que m'importe l'histoire? » Fantôme au laurier d'or, vierges au cou d'ivoire , » Je vous fuis pour l'étude et pour l'obscurité. »
Ainsi , jeune orgueilleux , ainsi long-temps disais-je ; Mais comme après l'hiver, en nos plaines, la neige Sous le soleil de mars fond au premier beau jour ,
Je te vis, blonde Hélène, et dans ce cœur farouche , Aux rayons de tes yeux , au souffle de ta bouche , Aux soupirs de ta voix , tout fondit en amour.